Personnalité
Joseph Neuvesel
11 mai 1755 — 18 janvier 1840
Maître verrier, directeur de verrerie, entrepreneur minier — architecte de la fortune Neuvesel à Givors
Biographie
Portrait
Joseph Neuvesel est le bâtisseur de la fortune Neuvesel. Ni son père, simple marchand savoyard installé à Saint-Antoine par un mariage avantageux, ni ses frères, souffleurs compétents mais sans ambition particulière, n’ont laissé une trace comparable à la sienne dans l’histoire de la verrerie française. En soixante-cinq ans de carrière active, il passe de la verrerie forestière comtoise de son enfance aux houillères bourguignonnes, des manœuvres financières de la période révolutionnaire au commandement de la plus grande verrerie de Givors, qu’il intègre en 1853 dans une société régionale de premier plan.
Guy-Jean Michel, son meilleur biographe, le résume avec précision : une stratégie construite au jour le jour, une extrême économie de moyens ; le tout contrastant avec « la magnificence étalée par Melchior Schmid à Boucard et, davantage encore, avec l’inconséquente légèreté des Frésard ». C’est le portrait d’un homme qui ne se trompe jamais sur l’essentiel : choisir ses batailles, profiter des failles des autres, et ne jamais payer plus qu’il ne le faut.
Note préliminaire : Joseph n’est pas Melchior
Une confusion fréquente dans la littérature et les publications en ligne amalgame Joseph et son frère aîné Melchior dans la fondation de la verrerie givordine. La réalité est plus nuancée :
Melchior Neuvesel arrive le premier à Givors, y épouse en 1785 Anne Marie Spicher (dite Spigre à Givors), veuve de Thibaud Robichon de Wildenstein, à ne pas confondre avec Thiébaud Robichon de Choisy-le-Roi qui était son neveu. Ce Thibaud (né le 22 novembre 1733 à Wildenstein, †Givors 4 décembre 1783) est le frère d’Antoine Robichon, fondateur de Gémenos, et donc l’oncle de Thiébaud de Choisy-le-Roi. Melchior co-fonde ensuite avec Henri Bolot la société Bolot, Neuvesel et Cie vers 1800. C’est lui l’homme de Givors pour la première période.
Joseph n’arrive à Givors qu’en 1819 — soit trente ans plus tard — après avoir bâti sa fortune à Saint-Bérain. Il s’associe alors avec Melchior, qui rompt pour cela son association avec Bolot. La société « Neuvesel frères » puis « Joseph Neuvesel et Cie » (quand Melchior se retire vers 1827) est une création du XIXe siècle, distincte de Bolot-Neuvesel, même si elle repose sur les mêmes fours.
Origines : Saint-Antoine et la formation comtoise
Joseph naît le 11 mai 1755 à Plancher-Bas, dans la verrerie Saint-Antoine fondée par son arrière-grand-père maternel Melchior Raspiller le patriarche. Son père Joseph Neuvesel l’aîné (marchand savoyard de Lully, sans lien initial avec le monde verrier) s’est établi à Saint-Antoine en épousant en 1748 Anne Catherine Raspiller, fille de Melchior Raspiller dit le jeune, lui-même fils du fondateur de la verrerie. C’est ce mariage qui introduit les Neuvesel dans le monde du verre : le père apporte le sens du commerce et l’accès à la verrerie ; les oncles maternels Raspiller place ses fils devant les fourneaux. Joseph grandit donc à la jonction de deux héritages : la technique verrière des Raspiller et le sens des affaires des Neuvesel savoyards.
À la fermeture du four de Saint-Antoine, la famille se retire à Sermamagny (Territoire de Belfort). Les quatre fils partent chacun de leur côté : Henry et Jean-Baptiste vers Fours, Melchior vers Givors, Joseph vers un itinéraire plus complexe.
L’apprentissage du monde : de Semsales à Pont-du-Trient (1777)
À 22 ans, Joseph suit Melchior Schmid à Semsales (canton de Fribourg), au début de 1777. C’est son premier contact avec les verreries suisses et avec la question du chauffage à la houille, une technique d’avenir que Schmid expérimente. En décembre de la même année, il s’associe avec Jean Adam Strehlin pour négocier la reprise de la verrerie de Pont-du-Trient (Valais), avec promesse d’obtenir la concession des mines de charbon du Bas-Valais. Le projet avorte : rentabilité incertaine, obstacles institutionnels, manœuvres possibles de Schmid qui craint la concurrence. Joseph n’insiste pas. Il a appris ce qu’il voulait savoir sur la houille et les manœuvres capitalistes.
Champagney : la première direction (vers 1783-1788)
On retrouve Joseph quelques années plus tard comme directeur de la verrerie de Champagney (Haute-Saône), dont le propriétaire est Georges Joseph Verneur. C’est son premier poste de commandement. Il y épouse le 21 janvier 1788 Marie Dorothée Dedier, fille du notaire local. Un mariage dans la bourgeoisie locale, signal d’une intégration réussie. Puis il repart. Saint-Bérain l’attend.
Saint-Bérain : la construction de la fortune (1789-1819)
C’est à Saint-Bérain-sur-Dheune que Joseph Neuvesel construit sa fortune, en trente ans de direction d’un complexe mines-verrerie en Bourgogne.
En 1789, les concessionnaires de Saint-Bérain (parmi lesquels le célèbre chimiste Guyton de Morveau) lui afferment les mines et la verrerie du Bois Jean-Borde pour dix-huit ans, en association avec les frères Jean François et Jean Pierre Pérouse, sur lesquels il prend rapidement le dessus. Loyer annuel : 4 000 livres. Il tarde à payer sous divers prétextes, puis règle six années d’arriéré (24 000 livres) en assignats dépréciés par l’inflation révolutionnaire : ces 24 000 livres ne lui coûtent effectivement que 1 480 livres. Tour de force légal, parfaitement dans l’air du temps.
Il affirme dans le bail être « entrepreneur des mines » et assure « dès son enfance (avoir) suivi le travail des mines de charbon de terre ». Une légère exagération, mais qui traduit sa capacité à se donner les qualifications dont il a besoin. Il s’empare également du gisement houiller de La Gagère, en déjouant les manœuvres d’un groupe neuchâtelois piloté par le capitaliste de Pourtalès : il en détache deux bailleurs de fonds pour constituer sa propre société d’exploitation. Une Description du gîte houiller de Saint-Bérain commentera plus tard ses « beaux bénéfices » et précisera que la houille de Saint-Bérain, « employée avec succès à la verrerie de Saint-Bérain, a été l’origine de la fortune qu’y a faite M. Neufzel ».
Givors : l’apothéose (1819-1853)
En 1819, à 64 ans, Joseph Neuvesel gagne Givors. Son frère Melchior y est déjà depuis 1785, associé à Henri Bolot dans la société Bolot, Neuvesel et Cie. Joseph propose une nouvelle association : Melchior rompt avec Bolot et les deux frères créent Neuvesel frères. Quand Melchior se retire environ huit ans plus tard, la raison sociale devient Joseph Neuvesel et Cie.
Avec ses quatre fours, c’est la verrerie la plus importante de Givors. En 1853, elle se fond dans la Société Générale des Verreries de la Loire et du Rhône, qui regroupe la presque totalité des établissements verriers de la région. Joseph est déjà décédé le 18 janvier 1840, à Givors, c’est son fils François Joseph (1er octobre 1793, Saint-Bérain-sur-Dheune - 8 février 1875, Lyon) qui réalise l’opération. La création de cet ensemble régional couronne une carrière de soixante ans.
L’héritage
Joseph Neuvesel meurt le 18 janvier 1840 à Givors, à 84 ans. Son frère Melchior est déjà décédé en 1833 à la verrerie Robichon. La lignée qui ira jusqu’à BSN n’est pas celle de Joseph, mais celle de leur frère Jean Baptiste (le plus discret de la fratrie, mais présent au mariage de son frère, tout un symbole) dont le petit-fils crée en 1864 les Nouvelles Verreries de Givors, futures Souchon-Neuvesel puis BSN. C’est l’une des ironies de cette histoire : l’empire industriel du XXe siècle porte le nom d’une famille dont c’est la branche la moins brillante qui a engendré la lignée fondatrice.
Ce que Joseph a légué, c’est autre chose : la démonstration qu’un fils de marchand verrier savoyard, parti sans capitaux personnels, pouvait, par la technique, le sens des affaires et une audace calculée, bâtir en trois décennies la verrerie dominante d’une des capitales du verre françaises.
Frise chronologique
Formé sur place par ses oncles au travail du verre et par son père au commerce. Quitte Saint-Antoine à la fermeture du four.
Attesté à Semsales (canton de Fribourg) au début de 1777, à 22 ans, dans le sillage de Melchior Schmid.
Directeur de la verrerie de Champagney, dont le propriétaire est Georges Joseph Verneur. Y épouse Marie Dorothée Dedier le 21 janvier 1788, son acte de mariage le mentionnant déjà en tant que directeu…
Prend en 1789 le bail des mines et de la verrerie du Bois Jean-Borde, affermi par les concessionnaires de Saint-Bérain — parmi lesquels le chimiste Guyton de Morveau — pour 18 ans, en association avec…
Arrive à Givors en 1819. S'associe avec son frère Melchior, qui rompt alors la société Bolot-Neuvesel et Cie qu'il avait contractée avec Henri Bolot, pour créer « Neuvesel frères ». La société devient…
Parcours géographique
1 verrerie
Sources
- livre Verriers et verreries en Franche-Comté au XVIIIe siècle — Guy-Jean Michel
Tome II, 1989, pp. 616-618. Source principale, portrait détaillé de la carrière de Joseph Neuvesel. Michel conclut : « Itinéraire exemplaire que celui de ce fils de marchand verrier savoyard, qui se donne les moyens de la réussite, qui sait, avec audace, affronter les situations difficiles et en tirer parti pour développer ses entreprises. »