Un projet né d'une surprise
Tout a commencé par une analyse ADN. Comme des millions de personnes, j'ai voulu comprendre d'où je venais. Et les résultats ont désigné, avec toute la prudence qu'il faut avoir pour ce type d'outil, deux zones géographiques très précises : les Vosges et la Forêt-Noire. Des régions que je ne connaissais pas, qui ne figuraient dans aucun récit de famille.
J'ai voulu comprendre ce que cela signifiait. En remontant mes ancêtres, notamment ceux de ma mère, je suis tombé sur un nombre croissant de verriers. Les Haour d'abord (des souffleurs de la vallée du Gier) puis d'autres branches : les Sigwart, les Brischoux, les Heitzmann, les Greiner, les Moller, les Hug, les Schmid. En suivant ces hommes et ces femmes, j'ai remonté le temps et les lieux jusqu'à ces régions inconnues : Montluçon, l'embouchure de la Loire, les Vosges alsaciennes, la vallée du Haut-Doubs, la Forêt-Noire, le canton de Soleure, la Saxe... Le signal ADN s'expliquait, et il avait un visage, des noms, des métiers.
J'ai découvert une histoire industrielle et humaine époustouflante. Un matériau, le verre, qui exigeait un travail extraordinaire : le fruit du feu et du sable, mais aussi des forêts (la soude et la potasse en provenaient). Des artisans qui déplaçaient leurs fours au rythme de l'épuisement des forêts, traversant l'Europe pendant des siècles en portant avec eux un savoir-faire jalousement gardé.
Et puis, en remontant mes ancêtres paternels, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir d'autres verriers, italiens cette fois. La plupart originaires d'Altare, une cité ligure entièrement dédiée à l'art du soufflage depuis la fin du Moyen Âge, une sorte d'académie du verre qui a essaimé ses artisans dans toute l'Europe de l'Ouest. Une autre branche, une autre tradition, mais le même métier. Les deux lignées se rejoignaient dans le verre.
J'ai été emporté par cette histoire fascinante. J'ai approfondi ma connaissance des verreries où ces artisans ont œuvré, découvert des archives, des actes notariaux, des journaux d'époque, des plans cadastraux. Et j'ai voulu bâtir ce site, en hommage aux femmes et aux hommes de cette aventure, mais aussi pour raconter l'histoire de chaque verrerie, qu'elle soit du XVIIe siècle au fond d'une forêt du Schwarzwald ou une manufacture industrielle des années 1880 produisant des dizaines de millions de bouteilles par an à l'aide de fours contenant une tonne de verre en fusion.
Un chiffre pour finir. Au XIXe siècle, un bon souffleur de la vallée du Gier produisait environ 200 000 bouteilles par an, soit une bouteille soufflée toutes les cinquante secondes. Pendant une carrière d'une trentaine d'années, qui commençait comme gamin à 8 ou 10 ans et s'achevait bien souvent avant le soixantième printemps. Pourtant, le verrier n'était pas un ouvrier ordinaire, c'était un homme fier. Sa femme, ses fils, ses filles aussi.
Ce que Radix Vitri ambitionne
Radix Vitri se veut un site encyclopédique sur les verreries et verriers historiques, principalement en France, dans le sud de l'Allemagne et en Suisse, du XVIIe au XXe siècle. Il documente les établissements (leur fondation, leur production, leurs propriétaires successifs, leur déclin) avec la même rigueur qu'on attendrait d'une étude historique publiée : sources primaires citées, erreurs de la littérature corrigées, incertitudes honnêtement signalées.
Mais Radix Vitri n'est pas un travail académique. C'est aussi, et peut-être surtout, un hommage. Aux Haour, aux Sigwart, aux Schmid, aux Raspiller, aux Gresely, aux Brischoux, aux Hug, aux Bormioli, à toutes les dynasties de verriers qui ont traversé l'Europe pendant des siècles, portant avec eux un savoir-faire rare et une mobilité que seuls les artisans qualifiés pouvaient se permettre. Ils étaient des hommes et des femmes dignes, unis et surtout : libres. Ces familles sont les miennes, ou elles y sont liées. Leurs verreries sont les lieux où ma généalogie prend chair.
Les deux dimensions (encyclopédique et personnelle) sont donc indissociables. C'est parce que je cherche mes ancêtres que je fouille les archives. C'est parce que je fouille les archives que je trouve des histoires qui méritent d'être racontées à tous, pas seulement à ma famille.
La méthode : la rigueur comme respect
Je suis docteur en physique des particules. Ce parcours scientifique a façonné ma façon d'aborder l'histoire : on ne publie pas ce qu'on ne peut pas prouver, on distingue les faits des hypothèses, on nomme les incertitudes plutôt que de les dissimuler. Chaque fiche de Radix Vitri comporte une section Erreurs et incertitudes, non par modestie, mais par honnêteté intellectuelle. Pierre Pelletier, l'historien de référence des verreries lyonnaises, se contredit souvent. Louis de Seilhac confond des sociétés distinctes. Les almanachs du commerce mélangent les dates. Corriger ces erreurs avec des sources primaires n'est pas une posture : c'est la condition minimale pour que le travail soit utile.
Les sources sont toutes citées, avec leurs références précises : actes notariaux, registres d'état civil, journaux d'époque sur Gallica et RetroNews, cadastres napoléoniens, archives départementales. Quand une information repose sur une déduction plutôt que sur un document, c'est dit.
Cette rigueur n'empêche pas le récit. Au contraire, les faits bien établis sont souvent plus étonnants que les légendes. Un verrier anabaptiste suisse qui convainc une abbaye catholique de lui confier sa verrerie en 1622. Un souffleur ripagérien qui déserte deux fois l'armée napoléonienne, est fait prisonnier à Wartenburg, revient à Givors, a douze enfants, et finit noyé dans le Rhône à 87 ans un jeudi matin. Ce sont des histoires vraies. Elles n'ont pas besoin d'être enjolivées.
La petite histoire et la grande
L'un des intérêts de la généalogie industrielle, c'est de faire se rencontrer deux échelles que l'histoire sépare habituellement. La "grande histoire" (les guerres, les révolutions, les crises économiques) n'est souvent qu'une toile de fond abstraite dans les manuels. Elle devient concrète quand on la voit traverser la vie d'un homme précis.
Mathias Haour, verrier à Givors, est enrôlé en 1811. Il déserte une première fois le 1er janvier 1812. Ramené par la gendarmerie, il est jugé et absous le 14 juillet, une date symbolique. Il combat à Lützen, Bautzen, Dennewitz. Il est fait prisonnier à Wartenburg le 3 octobre 1813. Libéré après l'abdication de Napoléon, il déserte une seconde fois le 21 mars 1815, le lendemain du retour de l'Empereur aux Tuileries après son "vol de l'Aigle". Neuf mois plus tard, son fils Charles naît à Givors.
Cette précision n'est pas anecdotique. Elle dit quelque chose sur la façon dont les guerres napoléoniennes ont traversé les familles ouvrières, sur les stratégies de survie des hommes ordinaires face à des événements qui les dépassaient. La "grande histoire" vue d'en bas est une autre histoire, plus honnête, souvent.
Il en va de même pour la révolution industrielle. On en parle comme d'un basculement, d'une rupture nette. Dans les faits, elle s'est faite très lentement, et les archives en gardent la trace à hauteur d'homme. En février 1785, Georges de Muller de la Piolotte — entrepreneur verrier franc-comtois en train de bâtir sa nouvelle verrerie à Varades, en Bretagne — se déplace à plus de cinq cents kilomètres pour se faire parrain du fils du directeur d'une verrerie bourguignonne. Ce déplacement n'a rien d'anodin : il vient recruter des souffleurs qualifiés en personne, dans un réseau qu'il connaît depuis l'enfance, au Bief-d'Étoz. Le contrat ne passe pas par un intermédiaire ou une annonce ; il passe par un acte de baptême, par le choix d'un parrain, par la confiance accordée à un homme qu'on connaît de longue date. C'est ainsi que se construisaient les entreprises, et que se transmettaient les savoir-faire.
Un monde en train de disparaître
La période qui me passionne le plus dans cette histoire est celle qui s'étend, grossièrement, de 1700 à 1870. Ce n'est pas par hasard.
Avant 1700, le monde verrier est encore médiéval dans son fonctionnement. Les maîtres souffleurs n'ont que leur art et leurs bras. Ils se déplacent librement, emportant le strict minimum, innovant peu, construisant des fours en bois au fond des forêts et les abandonnant quand le bois manque. Ils sont nomades par nécessité et par tradition.
Après 1870, c'est une autre histoire — industrielle et technique, dominée par les fusions, les rachats, les capitaux anonymes. Les Nouvelles Verreries de Givors, fondées en 1864 par Jean Baptiste Neuvesel, sont une date symbolique de ce basculement. Ce qui suit est du capitalisme, fascinant à sa manière, mais d'une autre nature.
Entre les deux, il y a cette période intermédiaire extraordinaire. Les verreries s'enracinent : Wildenstein ne ferme que vers 1880, le Bief-d'Étoz dure plus d'un siècle, Saint-Antoine et Miellin deviennent de véritables proto-industries. Les Robichon et les Enard créent le mouvement vers la vallée du Rhône, qui deviendra au XIXe siècle l'un des centres mondiaux du verre. Les banquiers succèdent aux aristocrates ruinés par la Révolution comme commanditaires. Mais le passage complet au capitalisme industriel est lent, résistant, contrarié à chaque étape par les structures héritées du monde ancien.
Dans ce monde en transition, le maître de verrerie loge encore dans le même bâtiment que ses souffleurs. Il est parrain de leurs enfants. Il décède à quelques mètres des fours qu'il a allumés. Il fait 500 kilomètres en famille pour recruter un homme qu'il connaît depuis l'enfance. Les liens sont familiaux, les nouveaux entrants rares, les dynasties tenaces. Georg Anton Sigwart, né à Rodalben, passe par Illingen, Saint-Quirin, Fère-en-Tardenois, Villers-Cotterêts — toutes des verreries à bois — et accepte à plus de cinquante ans de travailler à Pierre-Bénite, verrerie au charbon. Il s'adapte, mais il emmène avec lui sa culture, ses alliances, son réseau. Ce sont des proto-entrepreneurs, des freelances avant l'heure, mais avec une structure familiale d'une solidité et d'une étendue remarquables.
Ce n'est pas seulement un modèle industriel qui disparaît vers 1860-1870 avec les dernières verreries forestières. C'est une micro-société entière, un réseau humain tissé sur des siècles, une façon d'être au monde où le travail, la famille, la migration et l'identité formaient un seul bloc indivisible. Ces familles disparaissent dans l'anonymat de la grande industrie, leurs enfants devenant des ouvriers salariés que personne ne recrute plus en personne, et dont personne ne devient le parrain.
Radix Vitri essaie de retrouver ce monde avant qu'il ne s'efface tout à fait.
Les racines du projet : une géographie familiale
Les verreries documentées dans Radix Vitri ne sont pas choisies au hasard. Elles forment une géographie familiale construite sur plusieurs siècles.
Tout commence dans les forêts. Les Schmid de Gänsbrunnen, dans le Jura suisse, sont les ancêtres des verriers qui fondent les Glashütten de la Forêt-Noire au XVIIe siècle. Les Sigwart, leurs associés, essaiment vers la France au fil des générations. Les Raspieler, cofondateurs de la verrerie de Grünwald en 1611, réapparaissent comme Raspiller à Ingrandes en 1755, puis à Rive-de-Gier en 1833 sous le nom de Raspillaire : même famille, deux siècles, trois pays. Les de Muller, franc-comtois, dirigent simultanément les verreries de Varades et d'Ingrandes à la fin du XVIIIe siècle. Les Haour, givordins, traversent la France entière entre 1855 et 1920. Et les Bormioli et Saroldi, d'Altare en Ligurie, se retrouvent liés aux verriers dauphinois dans la vallée du Rhône.
Ces familles ne sont pas seulement "mes ancêtres". Elles sont les fils conducteurs d'un réseau verrier européen qui s'étend sur quatre siècles et traverse des dizaines de frontières, religieuses, linguistiques, nationales.
Ce que Radix Vitri ambitionne
À court terme, achever la documentation des régions qui me touchent directement : la vallée du Gier et le bassin lyonnais, l'estuaire de la Loire, la Forêt-Noire et la Franche-Comté, les Alpes et le Dauphiné. Ces territoires sont ceux de mes ancêtres, et ils forment un ensemble cohérent dans l'histoire verrière européenne.
À moyen terme, élargir vers d'autres bassins verriers importants : Bonnevaux, dont les verreries forestières s'étalent sur plusieurs siècles et plusieurs sites mal identifiés ; Altare, le village ligure qui a essaimé ses verriers dans toute l'Europe de l'Ouest ; et peut-être, un jour, l'Amérique du Sud, où de nombreux verriers altarais se sont installés au XIXe et XXe siècle. C'est une piste, pas encore un programme.
À long terme (et c'est l'ambition la plus difficile à tenir) maintenir la rigueur au fil des années et des découvertes. Une fiche de Radix Vitri doit pouvoir être citée. Pas parce qu'elle est exhaustive (elle ne le sera jamais) mais parce qu'elle est honnête sur ce qu'elle sait et ce qu'elle ignore.
Une dernière chose
Le nom Radix Vitri signifie "racine du verre" en latin. Il dit deux choses à la fois : les racines familiales qui ont conduit à ce projet, et le verre lui-même : matière première, objet de production, fil conducteur de toutes ces histoires.
Le verre est une matière paradoxale : solide et fragile, transparente et réfléchissante, ancienne comme la civilisation et toujours moderne. Les hommes qui l'ont soufflé pendant des siècles, dans les forêts de résineux, au bord des canaux, dans les faubourgs industriels, méritent qu'on se souvienne d'eux. C'est ce que ce site essaie de faire.
Arnaud