Verrier

Thiébaud Robichon

29 septembre 1776 — 1852

Souffleur de verre, bras droit opérationnel de Pons Grimblot dans ses établissements provençaux et parisiens

Biographie

Portrait

Thiébaud (ou Thibaud) Robichon est l’un des personnages les mieux documentés de Radix Vitri, sans qu’on en sache pourtant presque rien directement. Ce souffleur de verre du tournant du XIXe siècle n’a laissé aucun acte notarial, aucune lettre, aucun témoignage écrit de sa propre main. Ce qui nous permet de reconstituer sa vie, c’est une source indirecte et involontaire : ses quinze enfants, nés dans six établissements différents sur une période de vingt-quatre ans (1800-1824), dont chaque acte de naissance porte le nom de la commune (et donc de la verrerie) où travaillait leur père à ce moment.

Cette méthode généalogique appliquée à l’histoire industrielle révèle un destin singulier : celui d’un souffleur de verre qui a suivi, verrerie après verrerie, l’entrepreneur Pons Grimblot dans tous ses établissements provençaux et parisiens, au point d’être vraisemblablement son bras droit opérationnel pendant plus de vingt ans. Il finit sa vie à Orly, rentier, chez son fils : une ascension sociale remarquable pour un souffleur itinérant.

Origines et formation

Thiébaud naît le 29 septembre 1776 à Givors (Rhône), fils d’Antoine Robichon et de son épouse Fleurie Flachon (mariés à Givors le 4 août 1774). Son père est maître souffleur de verre, issu d’une branche latérale des Robichon de Wildenstein (Haut-Rhin), passé par Miellin (Haute-Saône) avant de travailler à la verrerie royale de Givors. Pelletier le dit « contremaître chez ses parents » à Givors, « ses parents » désignant ici les membres de la même famille étendue qui dirigent l’établissement.

Thiébaud grandit donc dans une verrerie, fils d’un maître reconnu. Sa formation au soufflage est celle des dynasties : par transmission familiale, dès l’enfance, dans la continuité d’un savoir-faire qui remonte à la Franche-Comté, à Wildenstein et plus loin encore à la Suisse et à la Forêt-Noire. À l’âge adulte, il est souffleur de verre à vitre, la même spécialité que son père.

Le mariage et les premiers enfants hors mariage

Thiébaud épouse Marie Julie Fallen à Gémenos le 31 mars 1802 (10 Germinal An 10). Elle est née le 11 mars 1781 à Cuges-les-Pins (Bouches-du-Rhône), fille de Joseph Fallen et Jeanne Marie Brest. Une famille provençale, extérieure au monde verrier. Fait notable : leurs deux premiers enfants, Marie Thérèse (née en 1800) et Antoinette Julie (née le 17 janvier 1801), sont nés avant le mariage et ont été reconnus lors de la cérémonie. Thiébaud était déjà à Gémenos, déjà dans l’orbite de Grimblot, avant même d’être marié.

Marie Julie Fallen mourra le 13 juillet 1852 à Choisy-le-Roi, après avoir traversé avec son époux toutes les migrations provençales et franciliennes, et survécu à sept de leurs quinze enfants.

Le lien avec Grimblot

On ne sait pas exactement quand ni comment Thiébaud Robichon rencontre Pons Grimblot. Mais la chronologie est éloquente. Son père Antoine fonde (ou co-fonde) la verrerie de Gémenos probablement vers 1789-1790. Grimblot arrive dans le Midi après 1796 et rachète progressivement les établissements, à moins qu’il n’en ait été l’investisseur dès le départ. Thiébaud, fils du fondateur, formé sur place, est le candidat naturel pour assurer la direction technique au quotidien. Il sera, pendant plus de vingt ans, l’homme de métier que Grimblot, entrepreneur de capital sans formation verrière, ne pouvait pas être lui-même.

Le parcours : une carte industrielle dessinée par les naissances

Le trajet de Thiébaud Robichon, reconstitué à travers les actes de naissance de ses quinze enfants et précisé par Alexander Roth (Unterwegs in der eisernen Welt, 2009), est le suivant :

Gémenos (vers 1800-1802) : deux enfants nés avant le mariage (reconnus en 1802), morts ensemble le 26 septembre 1803 ; une épidémie probable.

Marseille (vers 1803-1807) : trois enfants nés. Son père Antoine y décède en avril 1806, au sein même de la verrerie de la Rue des Vignerons fondée par Grimblot. L’infant Joseph Thiébaud (né à Marseille en août 1806) meurt à Peypin en août 1807 : Thiébaud vient d’arriver à La Destrousse.

Peypin / La Destrousse et Le Cannet-des-Maures (vers 1807-1818) : les naissances s’intercalent entre les deux établissements Grimblot. Thiébaud faisait vraisemblablement la navette entre les deux sites selon les besoins. Six enfants à Peypin, deux au Cannet, sur onze ans.

Choisy-le-Roi (vers 1818-après 1835) : Thiébaud arrive à Choisy vers 1818 selon Roth, soit environ deux ans avant l’ouverture officielle de la verrerie (1820 selon Le Drapeau blanc). C’est le même délai que celui observé entre l’arrivée de Scalabrino à Gémenos (début 1789) et l’annonce officielle de la verrerie (avril 1790) : Grimblot envoie son homme de confiance en éclaireur pour construire les fours, recruter et installer, avant la première fonte officielle. Quatre enfants nés à Choisy entre 1820 et 1824. Après la faillite de Grimblot (décembre 1822), Thiébaud reste à Choisy et continue pour les repreneurs Bontemps et Claudet. Encore qualifié de souffleur en 1835 dans les registres locaux, il devient propriétaire en 1837-1840 (par exemple dans l’acte de naissance de son petit-fils Joseph Thibault Robichon le 27 novembre 1840 à Choisy-le-Roi, il est désigné comme “propriétaire, demeurant en cette commune, à la verrerie”), puis rentier en 1848. Il décède après 1852 à Orly, peut-être chez son fils Antoine Benoît qui s’y était marié en 1841 (source : Alexander Roth).

Le destin des enfants : Choisy comme nouvelle patrie

Les mariages des enfants à Choisy révèlent à la fois l’enracinement de la famille et le maintien dans les réseaux verriers. Jeanne Marie épouse Nicolas Theibert de Baccarat (verrier lorrain). Marie Ottile épouse Valentin Ballenecker d’Altkirch (réseau alsacien, proche de Wildenstein). Valentin Joseph (marié à Choisy en 1838) et Jacques Thiébaud (marié à Choisy en 1848) s’y enracinent et continuent le métier de leurs aïeux. Benoît (né à Marseille en 1803) y décède en 1866. La famille Robichon, partie de Wildenstein via Givors et Gémenos, a fait souche en Île-de-France, mais reste connectée aux réseaux verriers par les alliances matrimoniales.

Les deuils

Sur quinze enfants, sept meurent prématurément. Ce taux, élevé même pour l’époque, témoigne des conditions de vie précaires sur les sites industriels successifs : deux filles mortes ensemble à Gémenos en septembre 1803, une à Peypin en 1815, deux au Cannet en 1817 et 1819, une née et morte à Choisy en cinq jours (décembre 1820), une autre décédée à Choisy à 19 ans (1837). Sept enfants décédés au fil des migrations.

Thiébaud Robichon et la question des « corniauds »

Thiébaud appartient à l’une des dernières générations des verriers « de race », ceux dont le métier est transmis de père en fils depuis des générations. Son père a fondé Gémenos. Lui a suivi Grimblot dans cinq établissements sur vingt ans. Mais ses fils restent souffleurs : Jacques Thiébaud épouse à Choisy-le-Roi, le 12 août 1848, Joséphine Wiecht, la fille d’un souffleur de verre né à Oullins, et Valentin Joseph est ouvrier verrier à la naissance de son fils Joseph le 26 novembre 1840 à son domicile du 10 rue de Vitry à Choisy-le-Roi, donc dans la verrerie, même s’il est marié dans la population locale. Mais en une génération, la transmission s’est effritée, parce que le capitalisme de la Monarchie de Juillet et du Second Empire n’a plus besoin de souffleurs de race. Thiébaud Robichon et ses fils sont le pont entre ces deux mondes du verre.

Frise chronologique

Souffleur de verre à vitre

Deux enfants nés à Gémenos : Marie Thérèse (juin 1800, †26 sept. 1803) et Antoinette (17 nov. 1801, †25 sept. 1803). Son père Antoine Robichon est attesté à Gémenos dès 1797 ; Thiébaud l'y rejoint vra…

vers 1799 — vers 1803
vers 1800-1803
Événement

Mort de ses deux filles Marie Thérèse et Antoinette à Gémenos, en septembre 1803, probablement victimes d'une épidémie.

Souffleur de verre, établissement Grimblot à Marseille

Trois enfants nés à Marseille : Benoît (28 avr. 1803, †Choisy-le-Roi 6 sept. 1866), Jeanne Marie (17 sept. 1804), Joseph Thiébaud (7 août 1806, †Peypin 13 août 1807). Travaille vraisemblablement dans …

vers 1803 — vers 1807
vers 1807 — vers 1816
Souffleur de verre, verrerie de La Destrousse (Peypin)

Six enfants nés à Peypin : Jacques Thiébaud (27 août 1808, marié Choisy 12 août 1848), Marie Antoinette (28 févr. 1810, †Le Cannet-des-Maures 15 août 1817), Marie Julie Adeline (16 juil. 1811, †Le Can…

Événement

Décès de son fils Joseph Thiébaud, né à Marseille en 1806, mort à Peypin à un an — signe que Thiébaud vient d'arriver à La Destrousse.

13 août 1807
vers 1810 — vers 1818
Souffleur de verre, verrerie Grimblot du Cannet-des-Maures

Les actes Roth indiquent des naissances au Cannet-les-Maures en 1810 et 1817-1818, intercalées avec les naissances à Peypin : Marie Antoinette (28 févr. 1810, †Cannet 15 août 1817), Marie Julie Adelin…

Souffleur de verre, verrerie de Choisy-le-Roi

Thiébaud arrive à Choisy vers 1818 (date Alexander Roth), soit avant même la constitution officielle de la société Grimblot (juillet 1822). Quatre enfants nés à Choisy : Marie Ottile (8 déc. 1818, †Ch…

vers 1818 — après 1835

Parcours géographique

2 verreries

Sources

  • etat civil Actes de naissance, mariage et décès des enfants Robichon

    Ensemble des actes d'état civil des quinze enfants de Thiébaud Robichon, dans les registres paroissiaux et d'état civil de Gémenos (AD13), Marseille (AD13), Peypin (AD13), Le Cannet-des-Maures (AD83) et Choisy-le-Roi (AD Val-de-Marne). Source primaire reconstituant l'intégralité du parcours professionnel.

  • article Recherches historiques sur les verriers — Notes sur les Raspiller — Pelletier https://www.retronews.fr/journal/memorial-de-la-loire-et-de-la-haute-loire/16-octobre-1896/3/2fb435d2-78a1-412d-b7a2-8cbe7ce2423e

    Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire, 16 octobre 1896. Pelletier mentionne Antoine Robichon comme fondateur de Gémenos, ce qui éclaire la présence de Thiébaud dans le même établissement.

  • livre Unterwegs in der eisernen Welt — Genealogie der Glasmacherfamilie Robichon — Alexander Roth https://www.geneanet.org/bibliotheque-genealogie/viewer/14745324?page=361

    Publication 2009. Page 361 (G 8.10). Source principale pour l'identité de l'épouse (Marie Julie Fallen, Cuges-les-Pins, 1781-1852), la date de mariage (31 mars 1802 à Gémenos), la date d'arrivée à Choisy (vers 1818), la fin de vie (rentier 1848, décès après 1852 à Orly chez son fils Antoine Benoît), et la liste complète des 15 enfants avec leurs dates exactes. Inclut le renvoi à GenVerrE (Généalogie des verriers d'Europe, Sarrebourg).

  • article Faillite Grimblot et vente de la verrerie du Cannet-du-Luc — Journal du Commerce, 25 décembre 1822 / Archives communales de Choisy-le-Roi, cote 3 I 8

    La faillite de Grimblot en 1822-1823 et la vente forcée de ses propriétés, dont la verrerie du Cannet-du-Luc, expliquent le départ de Thiébaud vers Choisy-le-Roi vers 1820, anticipant peut-être la fin des établissements varois.