Personnalité

Paul Jacques Ackermann

15 février 1808 — 13 avril 1864

Chimiste spécialiste du cristal, directeur technique de plusieurs cristalleries françaises (1836–1845), dit « commis au chemin de fer » (1848–1851), chimiste à Chalon-sur-Saône (1853–1857), employé à Couvet (Suisse, 1858).

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Biographie

Portrait

Paul Jacques Ackermann (Altkirch, 15 février 1808 — Paris, 13 avril 1864) est un chimiste spécialiste du cristal qui illustre, avec une précision documentaire rare, la trajectoire d’un technicien itinérant de la première industrialisation française : ascension rapide dans les cristalleries de la monarchie de Juillet, puis long déclassement, masqué jusqu’au bout par le titre d’« ingénieur civil » qu’il s’attribue dans ses derniers actes.

Fils d’un Receveur municipal alsacien mort à 36 ans (Paul Jacques a six ans), petit-fils d’un maître de forges montbéliardais protestant, il grandit dans une famille d’un certain rang déclassée par le veuvage précoce. Son frère cadet Paul Ackermann (1812–1846), linguiste et auteur d’un Vocabulaire de la langue franque, représente l’autre versant de cette famille qui oscille entre sciences, lettres et industrie.


Une carrière dans les cristalleries françaises

Formation au Creusot (avant 1836)

Paul Jacques s’installe au Creusot, probablement dans les années 1820-1830, et y acquiert une formation de chimiste dans l’orbite de la Manufacture des Cristaux de la Reine du Creusot. En décembre 1833, quand il se marie avec la jeune Marie Josephe Julliotte (15 ans), il est qualifié de « chimiste, demeurant au Creusot ». Pelletier (1887) le désignera rétrospectivement comme « ancien directeur de la Cristallerie du Creuzot ».

La cristallerie de Lyon (janvier 1836 — vers 1838)

En janvier 1836, il prend la direction technique d’une cristallerie naissante à La Guillotière, en partenariat avec le négociant François Burdet. La raison sociale est « Ackermann et Cie » : c’est son nom qui donne sa crédibilité à l’entreprise, Burdet fournissant le capital. La vente forcée de juin 1838 marque vraisemblablement la fin de cet engagement.

La cristallerie de Givors (vers 1837 — vers 1845)

Paul Jacques Ackermann prend ensuite la direction de la Cristallerie de Givors (François Mignot et Cie) dans le quartier de la Freydière (elle deviendra 30 ans plus tard la verrerie Neuvesel). Le recensement de 1841 l’y confirme : « Jacques Ackermann, directeur », avec sa mère veuve Ackermann vivant sous le même toit, voisin immédiat de François Mignot, mais sans sa jeune épouse. La cristallerie est liquidée vers 1842, mais il reste à Givors jusqu’en 1845 au moins, supervisant peut-être la liquidation ou reconverti dans une autre activité.


Le long déclassement (1845–1858)

C’est à travers les actes de naissance de ses sept enfants, tous déclarés sans lui, souvent par la même accoucheuse (à Chalon-sur-Saône), que se dessine la trajectoire des vingt dernières années de sa vie.

Commis au chemin de fer (1848–1851)

En janvier 1848, à la naissance de Charles Gustave à Saint-Cosme, il est dit « commis au chemin de fer », un déclassement sévère, six ans après avoir été directeur de cristallerie. En novembre 1851, même désignation pour la naissance d’Émile Charles. Saint-Cosme jouxte Chalon-sur-Saône, sur le tracé du PLM alors en pleine construction dans la région. C’est le point le plus bas de la trajectoire documentée.

Retour à la chimie à Chalon-sur-Saône (1853–1857)

Il se redresse partiellement : aux naissances de Marie Marguerite Emma (1853, quai Sainte-Marie), Anne Marguerite (1855, route de Lyon) et Luce Marie (1857, quai Sainte-Marie), il est à nouveau « chimiste ». Il a donc retrouvé un rôle technique à Chalon, peut-être un poste dans l’industrie chimique ou métallurgique locale. Mais à la naissance de Luce Marie en 1857, sa femme semble ignorer où il est : le père est dit « absent, sans résidence connue ».

Couvet, Suisse (1858)

En novembre 1858, à la naissance de Marthe Charlotte au Creusot, il est dit « employé, domicilié à Couvet » dans le canton de Neuchâtel. Couvet est le cœur du Val-de-Travers, siège notamment de la Société des Asphaltes de Val-de-Travers et de la distillerie Pernod Fils, deux industries faisant appel à des compétences en chimie. Un poste probablement technique, donc, mais sous le titre générique d’« employé ».


La fin de vie (1861–1864)

En mai 1861, il assiste au décès de sa mère à Montbéliard, l’un des rares moments où il est attesté à un événement familial. Il meurt le 13 avril 1864 à Paris, rue de la Banque n°5, « où il se trouvait momentanément », domicilié à Boulogne-sur-Seine. L’acte le dit « ingénieur civil », le titre qu’il s’est toujours attribué dans les actes formels, quelle que soit sa situation réelle. Il est inhumé le 16 avril au cimetière de Montmartre 1.


La famille restée au Creusot

Marie Josephe Julliotte, rentrée au Creusot dès les années 1840, y élève apparemment seule ses enfants. Elle est qualifiée de « rentière » dès 1857, et possèdait donc des ressources propres, indépendamment des revenus de son mari. En 1878, lors du mariage de leur fille Luce Marie, elle demeure encore au Creusot rue de Mâcon, toujours rentière. Les époux ne se séparent jamais juridiquement (il consent par écrit au mariage de leur fille en 1864 depuis Paris) mais tout les sépare depuis longtemps dans les faits.


Points non résolus

  • Acte de naissance : non retrouvé. Altkirch est établi par le mariage de 1833.
  • La période 1832–1836 : quel rôle exact au Creusot entre la fermeture de la manufacture (1832) et son arrivée à Lyon (janvier 1836) ?
  • La période 1845–1848 : que fait-il entre son départ de Givors et son apparition comme commis au chemin de fer ? Y a-t-il d’autres enfants nés entre 1845 et 1848, non encore retrouvés ?
  • L’activité à Chalon-sur-Saône (1853–1857) : dans quel établissement ? Les archives départementales de Saône-et-Loire (établissements dangereux et insalubres, registres de commerce) pourraient répondre.
  • L’activité à Couvet (1858) : pour quelle entreprise ? Archives cantonales de Neuchâtel (AEN).
  • La période 1858–1864 : entre Couvet et Paris, que fait-il ? Où est-il entre 1858 et la mort de sa mère en 1861 ?
  • Les tailleurs de cristaux du quartier de la Freydière en 1841 : une étude systématique de leurs origines permettrait de reconstituer le réseau de recrutement d’Ackermann à Givors.

Lecture d’ensemble : une trajectoire cohérente

La succession des désignations professionnelles dans les actes d’état civil, lue isolément, donne l’image d’un carrière chaotique. Replacée dans son contexte industriel, elle dessine au contraire une trajectoire dotée d’une certaine logique interne, celle d’un chimiste des matériaux qui se reconvertit par étapes en fonction des opportunités du moment.

La formation au Creusot (cristal au plomb) donne à Ackermann une maîtrise de la chimie des silicates, des fondants (potasse, oxydes de plomb), et du comportement des matériaux à haute température. Ce bagage est directement transposable à toute industrie travaillant des matières minérales : céramique, briqueterie, ciment, chimie des gaz, traitement des minerais. Quand les cristalleries se ferment ou se restructurent, il ne change pas de domaine, il glisse latéralement dans la même famille de compétences.

Le passage par le chemin de fer (1848–1851) est la seule rupture franche, et elle a une explication conjoncturelle précise : la crise économique et politique de 1848, qui frappe durement les industries de luxe et les petites manufactures chimiques. Un poste de commis dans l’administration ferroviaire est une bouée, pas une vocation, et il est temporaire : dès 1853, il est à nouveau « chimiste ».

La longue présence dans la région chalonnaise (1848–1858) s’explique géographiquement. Saint-Cosme, commune indépendante longeant la Saône à l’ouest de Chalon, et le quai Sainte-Marie un peu plus au nord-est, forment un ruban industriel en développement. La verrerie Aupècle, fondée en 1854 à proximité immédiate, en est un témoignage, sans qu’on puisse affirmer qu’Ackermann y ait eu un rôle (c’est même assez peu probable, Aupècle fabriquant des bouteilles). À Chalon même, les usines à gaz, les fonderies, les briqueteries et la céramique industrielle offraient des débouchés à un chimiste des matériaux. C’est vraisemblablement dans ce tissu local qu’il retrouve un poste technique à partir de 1853. La proximité avec le Creusot a sans doute contribué à faire accepter cette résidence à son épouse.

Couvet (1858) est la désignation la plus précise et la plus suggestive de la fin de carrière. Le Val-de-Travers abrite la Société des Asphaltes de Val-de-Travers, dont l’extraction du bitume calcaire de La Presta connaît une expansion considérable précisément à partir des années 1853–1860, portée par les travaux haussmanniens à Paris. La composition, la purification et le contrôle qualité d’un bitume calcaire mobilisent exactement les compétences d’un chimiste formé aux silicates et aux liants minéraux. L’hypothèse qu’Ackermann y ait occupé un poste technique est cohérente, même si elle reste à confirmer par les archives cantonales de Neuchâtel (AEN).

À Boulogne-sur-Seine (1864), il se dit « ingénieur civil », un titre générique qui recouvre à l’époque tous les métiers techniques industriels, chimiste inclus. Boulogne accueille alors plusieurs industries chimiques (détergents, graisses, bougies, gaz) et se trouve à quelques minutes à pied de la Manufacture nationale de Sèvres, grande consommatrice de chimistes spécialistes des émaux, des compositions de porcelaine dure et des couverts. Soit de la chimie des silicates appliquée au plus haut niveau. Cette dernière piste est purement spéculative, mais elle est cohérente avec l’ensemble de la trajectoire.

Ce qui unit ces étapes, c’est moins la continuité des postes que la persistance d’une compétence : la chimie des matériaux minéraux, appliquée successivement au cristal, aux matériaux de construction, aux bitumes et peut-être aux céramiques fines. Ackermann apparait donc comme un technicien itinérant, sans capital propre, mais qui vend son expertise là où elle trouve preneur.


Notes

Footnotes

  1. Registres d’inhumation du cimetière de Montmartre, 01–16 avril 1864 — https://www.geneanet.org/registres/view/212974/31?individu_filter=23815543.

Frise chronologique

Directeur technique et associé principal

Donne son nom à la raison sociale « Ackermann et Cie ». Burdet reste le principal actionnaire. La vente forcée de juin 1838 marque vraisemblablement la fin de son engagement.

janvier 1836 — vers 1838
janvier — février 1836
Événement

Prend la direction technique de la cristallerie fondée par Burdet. Le Journal du commerce de la ville de Lyon annonce en janvier 1836 une « fabrique de cristaux » par « MM. Burdet et Cie », avant qu'u…

Directeur

Dirige la Cristallerie de Givors (François Mignot et Cie) depuis sa fondation. Encore domicilié à Givors en mai 1845.

vers 1837 — vers 1845
vers 1837 — vers 1845
Événement

Dirige la Cristallerie de Givors (François Mignot et Cie). Le recensement de 1841 le confirme : « Jacques Ackermann, directeur », avec sa mère veuve Ackermann sous le même toit, voisin immédiat de Fra…

Événement

Dit « commis au chemin de fer » aux naissances de Charles Gustave (1848) et Émile Charles (1851). Saint-Cosme jouxte Chalon-sur-Saône, sur le tracé du PLM alors en construction. C'est le point le plus…

1848 — vers 1851
1853 — 1857
Événement

De retour comme « chimiste » aux naissances de Marie Marguerite Emma (1853, quai Sainte-Marie) et Anne Marguerite (1855, route de Lyon) et Luce Marie (1857, quai Sainte-Marie). À la naissance de Luce …

Événement

Domicilié à Couvet lors de la naissance de Marthe Charlotte au Creusot (novembre 1858), dit « employé ». Couvet est le centre du Val-de-Travers, connu notamment pour la Société des Asphaltes de Val-de…

1858
19 mai 1861
Événement

Assiste au décès de sa mère Louise Binninger veuve Ackermann, qualifiée de « rentière », rue de la Sous-préfecture à Montbéliard.

Chimiste

Qualifié de « chimiste demeurant au Creusot » lors de son mariage en décembre 1833. Pelletier (1887, p. 181) le désigne explicitement comme « ancien directeur de la Cristallerie du Creuzot ».

avant 1836

Parcours géographique

2 verreries

Sources

  • etat civilActe de mariage de Paul Jacques Ackermann et Marie Josephe Julliotte (AD Saône-et-Loire, Le Creusot, Mariages 1833, cote 5 E 153/10, acte n°26, vue 17/37)https://www.archives71.fr/ark:60535/s0051399841092ba/5139d56f79369.fiche=arko_fiche_623161f485585.moteur=arko_default_61b1ccdceb9a7

    10 décembre 1833. « Paul Jacques Ackermann, âgé de 25 ans et 9 mois, profession de chimiste, demeurant au Creusot, fils majeur de défunt Jean Paul Ackermann, de son vivant Receveur municipal, demeurant à Altkirch (Haut-Rhin) et de Louise Binninger du dit lieu. » Épouse âgée de 15 ans.

  • etat civilActe de naissance d'Emiland Bernard Ackermann

    19 mai 1845, Le Creusot. Déclarant : Jean Balluriaux, forgeron de la mine, oncle de l'enfant par alliance (famille Julliotte). Père : « Paul Jacques Ackermann, âgé de 37 ans, non présent car domicilié à Givors. »

  • etat civilActe de naissance de Charles Gustave Ackermann

    26 janvier 1848, Saint-Cosme. Déclarante : Reine Joséphine Hézard femme Humbert, accoucheuse, 46 ans. Père : commis au chemin de fer, absent. Témoins : un orfèvre et un propriétaire.

  • etat civilActe de naissance d'Émile Charles Ackermann

    26 novembre 1851, Saint-Cosme. Déclarante : Reine Humbert, accoucheuse. Père : « commis au chemin de fer, domicilié à Saint-Cosme », absent.

  • etat civilActe de naissance de Marie Marguerite Emma Ackermann

    26 décembre 1853, Chalon-sur-Saône, quai Sainte-Marie. Déclarante : Reine Humbert. Père : chimiste, 45 ans, absent. Mère : Marie Josephe Julliotte, 35 ans.

  • etat civilActe de naissance d'Anne Marguerite Ackermann

    20 septembre 1855, Chalon-sur-Saône, route de Lyon. Déclarante : Reine Humbert, 54 ans. Père : chimiste, 47 ans, absent. Témoins : un greffier du tribunal de commerce, un garçon de bureau.

  • etat civilActe de naissance de Luce Marie Ackermann

    2 mai 1857, Chalon-sur-Saône, quai Sainte-Marie. Déclarante : Reine Humbert. Père : « chimiste, absent, sans résidence connue ». Mère : rentière, domiciliée au Creusot, momentanément à Chalon. Témoins : deux charpentiers. Luce Marie décède à 28 ans.

  • etat civilActe de naissance de Marthe Charlotte Ackermann

    2 novembre 1858, Le Creusot. Mère : Marie Josephe Julliotte, rue des Écoles, Le Creusot. Père : « employé, domicilié à Couvet (Suisse) », absent.

  • etat civilActe de décès de Louise Binninger veuve Ackermann

    19 mai 1861, Montbéliard, rue de la Sous-préfecture. Mère de Paul Jacques, qualifiée de « rentière ». Témoin : Paul Jacques Ackermann.

  • etat civilActe de décès de Paul Jacques Ackermann

    13 avril 1864, Paris 2e arrondissement. Dit « ingénieur civil, demeurant à Boulogne (Seine), décédé rue de la Banque n°5 où il se trouvait momentanément ».

  • archiveRegistres d'inhumation du cimetière de Montmartre, 01–16 avril 1864https://www.geneanet.org/registres/view/212974/31?individu_filter=23815543

    Inhumation de Paul Jacques Ackermann le 16 avril 1864.

  • archiveRecensement de Givors, 1841 — quartier de la Cristallerie, La Frédièrehttps://www.geneanet.org/cercles/ancestry/view/colgnecac69r/ZZZ184134_V01/155

    « Jacques Ackermann, directeur », vivant avec sa mère veuve Ackermann. Voisin immédiat de François Mignot, directeur, célibataire.

  • articleJournal du commerce de la ville de Lyon, janvier-février 1836

    Trois articles documentent la fondation de la cristallerie lyonnaise et le rôle d'Ackermann.

  • livreLes verriers dans le Lyonnais et le Forez — Pelletier, Pierre, 1887, p. 181

    « La direction de cette usine fut donnée à M. Ackermann, ancien directeur de la Cristallerie du Creuzot. »