Verrerie

Manufacture des Cristaux de la Reine

1782 (Sèvres) — 1832 (Le Creusot)

Aussi connue sous : Manufacture des cristaux et émaux de la Reine · Fonderies Royales d'Indret et de Montcenis et Manufacture des Cristaux de la Reine · Cristallerie de Montcenis · Manufacture de leurs Majestés Impériales et Royales

Site reconverti

Noms et raisons sociales

Manufacture des cristaux et émaux de la Reine
Raison sociale 1784 — 1792
Fonderies Royales d'Indret et de Montcenis et Manufacture des Cristaux de la Reine
Raison sociale 1787 — 1792
Cristallerie de Montcenis
Nom d'usage vers 1796 — 1832
Manufacture de leurs Majestés Impériales et Royales
Raison sociale vers 1804 — 1815

Histoire

Résumé

La Manufacture des Cristaux de la Reine est l’une des aventures industrielles les plus ambitieuses de la France prérévolutionnaire. Née à Sèvres en 1782 sous le patronage de Marie-Antoinette, transférée au Creusot en 1787 pour profiter du charbon de Montcenis, elle fut pendant un demi-siècle le principal concurrent français des cristalleries de Baccarat et Saint-Louis — avant d’être rachetée par ces deux rivaux en 1832 pour être fermée.

Sa production était double : cristal au plomb de luxe, destiné à la cour et à l’exportation, et verre commun incluant du verre à vitre, qui occupait une fraction importante des effectifs. C’est à ce titre que Jean-Baptiste Brischoux, souffleur en verre à vitre, y travaillait en janvier 1788 — comme l’atteste le baptême de son fils Philippe à Montcenis, où il est désigné comme “verrier à vitres à La Verrerie”.

Fermée en 1832, la manufacture laisse derrière elle ses bâtiments, transformés par les Schneider en château de prestige — le Château de la Verrerie, aujourd’hui siège de l’Écomusée Creusot-Montceau.


Historique

Fondation à Sèvres (1782 — 1787)

En 1782, deux entrepreneurs, Philippe-Charles Lambert, chimiste spécialiste des émaux, et Barthélemy Boyer, ancien intendant du duc de Guines, s’associent pour fonder une cristallerie dans le parc de Saint-Cloud à Sèvres. Tous deux sont “inconnus du monde verrier” — leur ambition est de rivaliser avec le cristal anglais en transférant ses techniques en France. En 1784, le domaine de Saint-Cloud est racheté par le Trésor Royal pour Marie-Antoinette. La reine accorde son patronage et investit 50 000 francs sur sa cassette personnelle : la manufacture prend le nom de “Manufacture des cristaux et émaux de la Reine”.

Le problème est rapidement identifié : le charbon de bois utilisé à Paris est trop coûteux et de qualité insuffisante pour concurrencer le cristal anglais fabriqué à la houille. La délocalisation devient un impératif stratégique.

Transfert au Creusot (1787)

Le choix se porte sur Le Creusot en raison de la présence abondante de houille de qualité dans les mines de Montcenis. La construction des nouveaux bâtiments, conçus par l’architecte Barthélemy Jeanson (élève de Soufflot), débute dès 1786. Le transfert est officialisé par un arrêt du Conseil d’État du 18 février 1787. La même année, la cristallerie est fusionnée avec la Fonderie Royale du Creusot au sein d’une société par actions unique — l’un des premiers complexes industriels intégrés d’Europe continentale.

En janvier 1787, la manufacture compte 60 personnes. La production bat son plein la même année avec 202 ouvriers. Les registres d’état civil de Montcenis de 1786-1787 mentionnent Pierre Rostin (“fondeur en cristaux”), Joseph Kagelstein (“ouvrier en verre”), Georges Kerner (“maître verrier”) et François Holfeld (graveur).

Jean-Baptiste Brischoux, souffleur en verre à vitre, rejoint la manufacture vraisemblablement entre la mi-1787 et fin 1787, après un séjour à la verrerie de Prodhun (bailliage d’Autun) où il est attesté en 1785. La manufacture n’ayant été transférée au Creusot que le 18 février 1787, il est peu probable qu’il soit arrivé avant cette date. Le 17 janvier 1788, le baptême de son fils Philippe à Montcenis le désigne comme “verrier à vitres à La Verrerie” — le parrain, Philippe Lintre, est également “verrier à vitre”. Cette présence d’au moins deux souffleurs de verre à vitre confirme que la manufacture produisait du verre commun en parallèle de ses cristaux de luxe.

La Révolution et le déclin (1789 — 1796)

La Révolution de 1789 porte un coup fatal à une entreprise dont le prestige reposait sur le marché du luxe et le patronage royal. Lambert et Boyer sont démis de leurs fonctions le 17 septembre 1789. En 1790, la production de cristal de luxe est abandonnée au profit exclusif du verre commun. En 1792, la manufacture perd son titre royal et ses privilèges. En 1794, les bâtiments sont réquisitionnés pour soutenir l’effort de guerre de la Fonderie voisine.

Le second âge d’or sous les Chagot (1796 — 1832)

La famille Chagot prend progressivement le contrôle à partir de 1796 et en devient l’unique propriétaire en 1818. Sous l’Empire, la manufacture est rebaptisée “Manufacture de leurs Majestés Impériales et Royales” et connaît un second âge d’or. En 1829, elle emploie 350 ouvriers et produit des pièces conservées aujourd’hui dans les plus grands musées.

Fermeture (1832)

La Révolution de Juillet 1830 fragilise à nouveau le marché du luxe. Les cristalleries de Baccarat et Saint-Louis, principales concurrentes, s’allient pour racheter la manufacture le 9 juillet 1832 pour 120 000 francs — non pour la développer, mais pour l’éliminer. La production s’arrête définitivement le 31 octobre 1832.


Situation géographique

Localisation

La manufacture était implantée sur le site du Creusot, à proximité immédiate des mines de Montcenis dont elle exploitait la houille. Le bâtiment principal, en forme de U, constituait un véritable “château-usine” intégrant ateliers, bureaux, magasins et logements. Deux hautes halles coniques en briques abritaient les fours de fusion.

État actuel

Le site est aujourd’hui le Château de la Verrerie, acquis par les frères Schneider en 1837 et transformé en résidence de prestige. Depuis 1969, il appartient à la ville du Creusot et abrite l’Écomusée Creusot-Montceau (Musée de l’Homme et de l’Industrie), l’Académie François Bourdon (archives industrielles) et l’Office de Tourisme. L’un des fours coniques est devenu un théâtre à l’italienne, l’autre une chapelle puis une galerie d’exposition. Une collection de cristaux produits sur place est visible au musée.


Personnages liés

Philippe-Charles Lambert — chimiste, cofondateur à Sèvres (1782). Démis en 1789.

Barthélemy Boyer — entrepreneur, cofondateur. Démis en 1789.

Famille Chagot — reprise à partir de 1796, propriétaires uniques en 1818. Second âge d’or de la manufacture.

Jean-Baptiste Brischoux — souffleur de verre à vitre, attesté à “La Verrerie” de Montcenis en janvier 1788. Ancêtre d’Arnaud. Voir fiche individu.

Philippe Lintre — souffleur de verre à vitre, parrain du fils de Brischoux en janvier 1788. Présence simultanée confirmant la production de verre commun.


Éléments techniques

La manufacture produisait deux gammes distinctes :

Cristal au plomb — composition : silice, potasse, oxyde de plomb (≥ 24 %). Propriétés : haute brillance (indice de réfraction ≥ 1,545), haute densité, sonorité exceptionnelle, aptitude à la taille profonde. Production de luxe : services de table, vases, flacons, pampilles de lustres, opalines (cristal opacifié au phosphate de chaux), et cristallo-cérames (médaillons en céramique incrustés dans le cristal en fusion).

Verre commun — incluant du verre à vitre, produit par des souffleurs spécialisés comme Brischoux et Lintre. Cette production coexistait avec le cristal et prit le relais exclusif après 1790.

Deux fours coniques en briques, combustible : houille des mines de Montcenis. En 1787 : 60 à 202 ouvriers selon la saison. En 1829 : 350 ouvriers.


Contexte social

Le site du Creusot préfigure le modèle de la cité ouvrière paternaliste que les Schneider porteront à son apogée un demi-siècle plus tard : logements intégrés pour tous les échelons de la hiérarchie, des directeurs aux ouvriers. La main-d’œuvre était cosmopolite — Anglais recrutés pour le transfert de technologie, Allemands, Lorrains et Français côtoyant les artisans locaux.


Erreurs et incertitudes

Ce que dit la littérature, et ce qu’il faut corriger

La réputation de la manufacture comme établissement exclusivement dédié au cristal de luxe masque une réalité plus complexe. L’acte de baptême de Philippe Brischoux (17 janvier 1788) mentionne deux “verriers à vitre” — le père et le parrain — confirmant que la production de verre commun, y compris le verre à vitre, était une activité réelle et non marginale. La cristallerie de Saint-Louis produisait simultanément “du verre à vitre, du verre de table, et du cristal” à la même époque : ce modèle de double production était courant.

Points non résolus

  • La durée exacte du séjour de Brischoux au Creusot : attesté en janvier 1788, date de départ inconnue. Il est mentionné à Saint-Sernin-du-Bois en juin 1781 et à Prodhun en 1785 — les autres enfants étant baptisés à Saint-Sernin, le passage au Creusot semble bref (quelques mois à deux ans au plus).
  • Le parrain Philippe Lintre : son identité et sa trajectoire restent à documenter.
  • Les archives de la manufacture : fonds F14 4505 aux Archives Nationales et cote C Sup Subd 17 aux Archives départementales de Saône-et-Loire (dossier 1787 sur la verrerie du Breuil).

Personnages associés

Verriers

Voir toutes les personnes liées →

Sources

archive Arrêt du Conseil d'État, 18 février 1787

Ordonne officiellement le transfert de la manufacture de Sèvres au Creusot.

archive Archives Nationales — fonds F14 4505

Documents relatifs à la manufacture.

archive Archives départementales de Saône-et-Loire — C Sup Subd 17

Dossier de 1787 sur la verrerie du Breuil (lieu-dit du Creusot). Source primaire directe sur l'établissement à sa création.

etat civil Acte de baptême de Philippe Brischoux, 17 janvier 1788

Montcenis — son père Jean-Baptiste Brischoux est désigné comme 'verrier à vitres à La Verrerie'. Le parrain Philippe Lintre est également 'verrier à vitre'. Preuve de la production de verre commun en parallèle du cristal de luxe.

article L'odyssée de la Cristallerie de La Reine — AFAV, 2013 http://www.afaverre.fr/pdf/bull2013/2013-31-Falconnet.pdf

Article de référence sur la fondation à Sèvres, le transfert au Creusot, la production, les effectifs et la fermeture.

autre Écomusée Creusot-Montceau — collections et documentation https://documentation.ecomusee-creusot-montceau.fr/

Centre de ressources documentaires. Conserve des cristaux produits sur place, des plans, des photographies.

autre POP Plateforme Ouverte du Patrimoine — notice IA71000170 https://pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/IA71000170

Notice patrimoniale du Château de la Verrerie, avec historique architectural détaillé.