Groupe verrier
Société des Verreries Réunies de la Loire et du Rhône
1891 — 1896
Société anonymeHistoire
Résumé
La Société des Verreries Réunies de la Loire et du Rhône est une entité éphémère et agitée, née en 1891 de la liquidation de la Compagnie Générale des Verreries de la Loire et du Rhône, et disparue cinq ans plus tard dans la confusion. Son nom (délibérément proche de celui de son illustre devancière) trahit une ambition de légitimité plus que de puissance réelle.
En fait, il y a eu non pas une mais deux sociétés portant ce nom. La première, fondée le 7 septembre 1891, regroupe les deux usines ripagériennes de MM. Jacquet, Julliard et Micol rachetées lors de la liquidation de la Compagnie Générale : l’usine de la Berthelasse et l’usine Jalabert. Elle est dissoute dès le 28 juillet 1892, à court de fonds. La seconde, reconstituée le 25 septembre 1892 avec l’appoint de deux banquiers stéphanois et l’entrée de la verrerie moribonde de Vernaison, ne durera guère plus longtemps. Une grève dure en 1894, des conflits entre associés, une liquidation judiciaire en juillet 1896 : la Berthelasse s’éteint le 11 octobre 1896, vendue aux enchères six mois plus tard pour 80 500 francs.
L’unique survivant de ce naufrage est paradoxalement la coopérative ouvrière qui surgit de la grève de 1894, la Verrerie aux Verriers de Rive-de-Gier, qui rachète l’usine Berthelasse à ses anciens actionnaires et perpétue, brièvement, l’idéal d’une production gérée par les travailleurs eux-mêmes.
Historique
Contexte : la liquidation de la Compagnie Générale (1891)
La Compagnie Générale des Verreries de la Loire et du Rhône, qui avait dominé la production verrière régionale pendant près de trente-cinq ans, entre en liquidation dès 1887, revendant ou fermant ses actifs un par un et ce, jusqu’en 1891. Certains des actifs sont vendus par lots, pour les rendre plus attractifs. MM. Gustave Jacquet, Louis Julliard et François Micol, trois négociants de la région, acquièrent l’un de ces lots : deux usines voisines au quartier de la Pomme, l’usine dite de la Berthelasse (trois fours à fusion continue) et l’usine dite Jalabert (un four), séparées par la rue du Pont-Barrot. Deux usines qui venaient d’être modernisées avant leur cession pour augmenter leur prix. Totalement étrangers à l’industrie du verre jusqu’alors, les trois hommes s’adjoignent un spécialiste : François-Louis Mille, dit Francisque Mille, maître de verrerie à Vernaison.
Louis de Seilhac note que « les administrateurs de cette société ont tenu à l’honneur de laisser M. Mille à la tête de son établissement » — il est directeur technique, pas propriétaire.
Première société : Berthelasse et Jalabert (septembre 1891 — juillet 1892)
Le 7 septembre 1891, Jacquet, Julliard et Micol constituent la première « Société des Verreries Réunies de la Loire et du Rhône », siège à Paris et Rive-de-Gier. Capital : 300 000 francs, répartis en 600 actions de 500 francs. La verrerie de Vernaison n’en fait pas partie, Mille y a créé sa propre société anonyme le 7 octobre 1891, au capital fictif d’un million de francs dont il s’adjuge la quasi totalité (1 900 des 2 000 actions).
La première société est à court de fonds presque immédiatement. Elle est dissoute le 28 juillet 1892.
Deuxième société : l’entrée de Vernaison et des banquiers (septembre 1892)
Le 25 septembre 1892, une nouvelle société de même raison sociale est constituée. Deux banquiers stéphanois, MM. Berne et Poisson, apportent les capitaux manquants. Mille intègre le groupe en apportant la verrerie de Vernaison — mais l’usine est grevée d’une hypothèque de 54 000 francs qu’il s’engage à apurer, mais ne le fera pas. Le capital est porté à 1,5 million de francs. Le siège administratif est fixé à Rive-de-Gier.
La société regroupe désormais trois sites : Berthelasse, Jalabert et Vernaison. Elle produit des bouteilles de toutes qualités, dames-jeannes et bombonnes.
Les tensions sont immédiates. L’hypothèque non remboursée de Mille empoisonne les relations entre associés. À Rive-de-Gier, une grève éclate le 5 février 1892 chez Jacquet, les fours sont éteints. Lorsqu’ils se rallument en mai, les ouvriers offrent un bouquet aux patrons. Toutefois, la paix sociale demeure fragile.
La grève de 1894 et la naissance de la Verrerie aux Verriers
Le 16 mars 1894, une grève dure démarre aux Verreries Réunies, dans le prolongement d’un conflit parti de la verrerie Richarme. Elle s’étire jusqu’au 20 septembre, soit six mois de grève. Le commissaire est agressé en septembre. L’issue est inattendue.
Jacquet, Julliard et Micol, qui ne parviennent pas à se défaire de leur part de la société, proposent aux ouvriers grévistes de leur céder leurs actions. Les ouvriers acceptent. La direction technique de l’établissement est confiée à… Mille, qui est précisément en train de brader sa propre verrerie de Vernaison pour solder ses dettes. La nouvelle entité prend le nom de Verrerie aux Verriers de Rive-de-Gier. C’est une coopérative mixte, avec deux administrateurs bourgeois (Julliard et Micol, restés minoritaires) et deux administrateurs ouvriers élus, MM. Vinay et Bonnet.
Berne, Poisson et Mille s’opposent à cette opération, sans succès.
La fin : liquidation et vente (1895-1897)
Mille démissionne de son poste de directeur en juillet 1895, au profit d’un administrateur ouvrier. Il demande la dissolution de la Verrerie aux Verriers devant le tribunal de commerce de Saint-Étienne le 18 juillet 1895.
La Société des Verreries Réunies est mise en liquidation judiciaire le 20 juillet 1896. L’exploitation continue pour le compte des créanciers jusqu’au 11 octobre 1896, date d’arrêt définitif de l’usine de la Berthelasse. Le passif est estimé à 300 000 francs, dont la moitié due aux ouvriers.
Le 29 mars 1897, l’usine est vendue aux enchères, adjugée à Maître Chambon, avoué, pour 80 500 francs.
Contexte social
La Société des Verreries Réunies est traversée par les tensions sociales caractéristiques de l’industrie verrière des années 1890. La grève de 1894 n’est pas un conflit isolé : elle s’inscrit dans une vague qui touche simultanément la verrerie Richarme et les ateliers Chipier et Boichot à Rive-de-Gier, et déborde également dans les verreries d’Oullins et de Lyon. La transformation en coopérative ouvrière, qui fait surgir la Verrerie aux Verriers du conflit, est contemporaine du mouvement coopératif national qui verra naître la Verrerie Ouvrière d’Albi deux ans plus tard.
Erreurs et incertitudes
Ce que dit la littérature, et ce qu’il faut corriger
Louis de Seilhac (Les associations ouvrières, page 130) écrit que « la verrerie de la Société des Verreries de la Loire et du Rhône » entre en liquidation en 1885 et que ses actifs sont rachetés par Jacquet, Julliard et Micol. C’est inexact : en 1885, la seule société existante sous un nom approchant est la Compagnie Générale des Verreries de la Loire et du Rhône, dont la liquidation s’étire jusqu’en 1891. De Seilhac confond les deux entités, vraisemblablement trompé, comme d’autres auteurs, par la similarité des noms. En outre, Jacquet, Julliard et Micol ne rachètent évidemment pas tous les actifs de la Compagnie, qui ont été vendus ou même souvent, fermés, entre 1887 et 1891.
Points non résolus
- L’usine Jalabert : son destin après 1892 est inconnu. A-t-elle été intégrée à la Verrerie aux Verriers, ou liquidée séparément ?
- Les banquiers Berne et Poisson : leurs prénoms et leur rôle exact dans la gestion de la société restent à documenter.
- L’assemblée générale du 31 décembre 1894 : tenue à Saint-Étienne (siège social). Son ordre du jour et ses résolutions sont inconnus.
- Le devenir du site Berthelasse après 1897 : l’acquéreur aux enchères (Maître Chambon, avoué) a-t-il revendu ou reconverti le site ?
Verreries membres
Trois fours à fusion continue. Quartier de la Pomme / Couzon, Rive-de-Gier. Devient la Verrerie aux Verriers après mars 1894. Arrêtée définitivement le 11 octobre 1896. Vendue aux enchères le 29 mars 1897 pour 80 500 francs.
Un four. Quartier de la Pomme, rue du Pont-Barrot, Rive-de-Gier. Destin inconnu après la liquidation de la Compagnie Générale. Absente de la Verrerie aux Verriers.
Apportée par François-Louis Mille lors de la refondation de septembre 1892. Grevée d'une hypothèque de 54 000 francs non apurée par Mille. Vendue par licitation en mars-mai 1894. Arrêt de production en 1894 ou 1895 au plus tard.
Sources
25 septembre 1892 — statuts complets de la nouvelle société. Détaille l'apport des usines de Rive-de-Gier par MM. Jacquet, Julliard et Micol, et l'entrée de Vernaison.
11 novembre 1892 — liquidation de la première société Hutter et Cie (raison sociale de la Compagnie Générale). Mentionne aussi la Verrerie de Vernaison.
19 septembre 1895 — Henri Buisson retrace la genèse de la Verrerie aux Verriers, avec mention de M. Mille et de la défunte société. Confirme l'hypothèque de 54 000 francs.
31 mai 1894 — grève à l'usine. Menace de grève et tensions sociales à la Société des Verreries Réunies.
Pages 130 et suivantes — historique de la Verrerie aux Verriers. Confond la Compagnie Générale avec une 'Société des Verreries de la Loire et du Rhône' inexistante sous ce nom en 1885. Mentionné pour sa description du fonctionnement mixte de la coopérative (Julliard et Micol, administrateurs bourgeois ; Vinay et Bonnet, administrateurs ouvriers).
Détaille la grève du 16 mars 1894 et son dénouement : vente des parts de MM. Julliard et Micol aux ouvriers grévistes.