Verrerie

Verrerie de Vernaison

1859 — vers 1894

Aussi connue sous : Verrerie Coron · Verrerie Mille · Société Anonyme des Verreries de Vernaison · Société Anonyme des Verreries Réunies de la Loire et du Rhône

Site reconverti

Noms et raisons sociales

Verrerie Coron
Nom d'usage 1859 — 1872
Verrerie Mille
Nom d'usage 1872 — 1891
Société Anonyme des Verreries de Vernaison
Raison sociale 7 octobre 1891 — 1892
Société Anonyme des Verreries Réunies de la Loire et du Rhône
Raison sociale 1892 — 1896

Histoire

Résumé

La verrerie de Vernaison est fondée en 1859 par François Coron, ancien employé de la verrerie de Givors, sur un terrain qu’il possède au bourg de Vernaison, en bordure du chemin de fer Lyon-Saint-Étienne et à proximité du Rhône. Elle dispose d’un four à bouteilles de douze creusets, que Pelletier qualifie de « plus grand des fours à bouteilles qui aient existé dans le Lyonnais ».

L’histoire de cet établissement se déroule en deux grandes périodes séparées par une crise successorale spectaculaire : l’ère Coron (1859-1869), marquée par l’audace de la fondation et la lutte administrative pour obtenir l’autorisation, et l’ère Mille (1872-1894), plus longue mais progressivement déclinante, qui s’achève par l’intégration dans une société anonyme régionale et la liquidation.

Le site présente des caractéristiques techniques remarquables pour l’époque : un embranchement sur le chemin de fer P.L.M. en toute propriété, un passage voûté sous la voie ferrée permettant d’accéder à une gare d’eau sur le Rhône, des carrières de sable et un terrain d’alluvion cultivé en oseraie pour la fabrication des paniers de dames-jeannes. L’ensemble formait un outil de production parfaitement autonome.


Le site avant la verrerie

L’emplacement choisi par François Coron pour sa verrerie — plus exactement les bâtiments ouvriers et la maison de maître — accueillait depuis 1785 une fabrique d’indiennes (imprimerie sur étoffes), fondée par Antoine Guillon, Jean Louis Paris et Christophe Chaland. Cette manufacture, l’une des plus importantes de la région lyonnaise, est exploitée successivement par Chaland, puis Desgrand frères, puis par la famille Duret jusqu’à la mort de Jean Antoine Duret en 1838. Elle est encore mentionnée dans l’Almanach-Bottin de 1855. C’est sur ses ruines que Coron bâtit sa verrerie.

Sur le Rhône voisin, deux moulins figurent déjà sur le cadastre de 1822. Jean Claude Balandras, meunier originaire du Beaujolais, exploite l’un de ces moulins dans les années 1870 — on le retrouve comme témoin dans les actes civils des ouvriers verriers entre 1873 et 1874.


Historique

La longue bataille administrative (1858-1859)

François Coron est un verrier expérimenté. Selon Pelletier, il a travaillé chez Ninquerier à Rive-de-Gier, puis a loué à partir de 1848 un four des héritiers Lobre à Givors, entre la gare d’eau et le Gier. Ce four, cédé en 1853 à la Compagnie Générale des Verreries de la Loire et du Rhône, continue à marcher pour son compte jusqu’en 1856. C’est à cette époque qu’il décide de s’installer à Vernaison.

Sa demande d’autorisation se heurte d’abord à l’opposition du Conseil d’hygiène du Rhône, qui émet le 11 mars 1858 un avis défavorable en raison de la proximité avec la propriété de M. Abel, dont la terrasse se trouve à seize mètres de l’emplacement prévu pour la halle. Le préfet suit cet avis et rejette la demande le 28 avril 1858.

Coron ne renonce pas. Soutenu activement par le maire de Vernaison, qui considère la verrerie comme « une création d’utilité publique », il se pourvoit auprès du Conseil d’État. Le 26 novembre 1858, un décret impérial annule l’arrêté préfectoral et autorise la construction, sous conditions. La construction est déjà en cours lorsque le Préfet du Rhône émet son arrêté conforme le 30 mars 1859.

Les conditions imposées sont précises : une cheminée de 35 mètres au-dessus du sol, englobant les deux grands fours dans une enveloppe en fer et briques ; une cheminée de 15 mètres pour les petits fours à recuire ; une charpente en fer pour les halles. Ces contraintes, jugées discriminatoires par rapport aux concurrents givordins et stéphanois, pèseront sur l’établissement pendant toute son existence.

L’ère Coron : premier âge d’or (1859-1869)

La verrerie démarre avec un four à bouteilles de douze creusets — une capacité considérable pour l’époque. L’outil de production est remarquablement complet : maison de maître, bâtiment pour logement d’ouvriers, cour, jardin, vigne et prés d’un côté de la Grand-Rue ; de l’autre côté, la halle aux fours avec son embranchement ferroviaire, son passage voûté sous la voie publique et sa gare d’eau sur le Rhône. Les carrières de sable sur la rive droite fournissent la matière première sur place.

Les recensements de 1861 et 1866 montrent de nombreux verriers résidant à Vernaison, mais on y trouve surtout des ouvriers d’occasion plutôt que des membres de familles verrières établies — Coron n’avait probablement pas les moyens d’engager des verriers confirmés et plus coûteux.

En mars 1869, un sabotage est commis par un certain Thomas Caraise, 54 ans. En janvier 1862, un accident mortel avait eu lieu dans l’enceinte de l’usine.

François Coron décède le 10 novembre 1869 à Vernaison, laissant une veuve — Marie Gazanchon — et deux filles majeures ou proches de l’être.

La bataille successorale : quatre ventes aux enchères (1870-1872)

La mort de Coron déclenche une guerre juridique entre les deux gendres, qui constitue l’un des épisodes les plus rocambolesques de l’histoire de cet établissement.

Première vente (12-19 février 1870). Trois mois après le décès, la veuve fait mettre les biens en vente par licitation, mise à prix 150 000 francs. La vente est reportée au 19 février et la mise à prix ramenée à 130 000 francs. Les biens sont décrits en détail dans le Salut Public du 18 janvier 1870 : embranchement ferroviaire en toute propriété, passage voûté sous la voie pour communiquer avec le Rhône, halle avec charpente en fer, maison de maître, bâtiments ouvriers, forge, menuiserie, carrières de sable, terrain en oseraie. L’issue de cette première vente n’est pas connue — elle semble ne pas avoir trouvé preneur.

Deuxième vente (30 septembre 1871). La verrerie est saisie au préjudice de la veuve Coron, à la requête de son gendre Benoît dit Henri Dejoux, époux de sa fille Francine. Mise à prix ramenée à 80 000 francs. M. Mille, l’autre gendre (époux de Claire-Marguerite Coron), remporte l’adjudication pour 145 000 francs.

Troisième vente (9 décembre 1871). Dejoux exerce la surenchère du sixième dans le délai légal, forçant une nouvelle vente sur la mise à prix de 169 167 francs. Dejoux remporte cette fois l’adjudication, avec comme associé Pierre Gonnet, ancien comptable principal de la Compagnie Générale des Verreries — qui quitte son poste pour cette acquisition et s’y ruinera totalement, finissant par puiser 130 000 francs dans la caisse de son employeur.

Quatrième vente (17 février 1872). Dejoux et Gonnet se révèlent incapables de payer dans les vingt jours les frais de poursuite, la remise proportionnelle et les droits d’enregistrement. La vente est donc reprise « sur folle enchère » avec une mise à prix effondrée à 20 000 francs. M. Mille, seul enchérisseur véritablement déterminé, acquiert très vraisemblablement la verrerie lors de cette adjudication à un prix bien inférieur aux prétentions initiales de la veuve.

Dejoux disparaît de Vernaison en 1874, abandonnant femme et enfants. Il divorce en 1875, alors qu’il exerce la profession de marchand de vins. La fille Lucie Henriette Dejoux, selon les sources généalogiques, aura une vie tumultueuse. Quant à Gonnet, il retrouve sa position de comptable à la Compagnie Générale des Verreries, mais sa ruine est complète.

L’ère Mille (1872-1894)

François Louis Mille, négociant, s’installe à Vernaison avec son épouse Claire-Marguerite Coron. Il sera maire de la commune entre novembre 1870 et 1871, puis de nouveau à partir de 1874.

Dans le recensement de 1872, on ne trouve aucun ouvrier verrier à Vernaison — les travailleurs ont quitté l’usine pendant la longue bataille judiciaire autour de la succession. La reprise effective de la production date très probablement de 1873, comme en témoignent les actes civils : naissances et mariages d’ouvriers verriers apparaissent dès juin 1873. Parmi eux, Barthélemy Desgrand, ouvrier verrier venu de Givors, qui s’installe à Vernaison et se marie en juin 1874 ; Eugène Fèvre, tamiseur ; Jean Marie Teissier, souffleur.

Les registres civils de 1873-1874 font aussi apparaître Jean Claude Balandras, meunier de 33-34 ans, comme témoin récurrent aux actes de naissance des familles verrières — preuve que le meunier du Rhône et la communauté verrière vivaient dans une proximité quotidienne.

En 1885, Mille tente de moderniser son outil de production. Il adresse au ministère du Commerce une demande d’abrogation des conditions imposées en 1858 sur la hauteur des cheminées, jugées incompatibles avec les systèmes modernes (Siemens, Bouchu) qu’il envisage d’adopter. Il invoque l’inégalité de traitement par rapport aux concurrents givordins et stéphanois. Le Conseil d’hygiène, dans son rapport du 3 mars 1885, rejette la demande telle qu’elle est formulée — trop imprécise — mais invite Mille à soumettre un projet définitif avec plans à l’appui. On ignore si ce projet a abouti.

En 1887, selon Pelletier, la verrerie ne fonctionne plus. Le recensement de 1886 confirme qu’il ne reste qu’une poignée de verriers à Vernaison, dont Mille lui-même.

En 1889-1890, Mille met l’usine en vente : Le Progrès du 8 février 1890 publie une annonce avec une mise à prix de 130 000 francs.

La Société Anonyme et la dissolution (1891-1896)

Le 7 octobre 1891, Mille constitue la Société Anonyme des Verreries de Vernaison, au capital d’un million de francs, siège social à Paris, 3 place Wagram. Il conserve 1 900 des 2 000 actions. La société produit des bouteilles de toutes qualités, dames-jeannes et bombonnes.

Dès 1892, la société fusionne avec les verreries de MM. Jacquet, Julliard et Micol à Rive-de-Gier — les « usines de la Berthelasse » et « usine Jalabert » — pour former la Société Anonyme des Verreries Réunies de la Loire et du Rhône, capital porté à 1,5 million, siège à Rive-de-Gier. Cette opération se fait sous la pression d’un banquier parisien, M. Chaloub, la verrerie de Vernaison étant alors hypothéquée pour 54 000 francs.

L’aventure tourne court. En 1894, confronté à des dettes qu’il ne peut rembourser, Mille est contraint de mettre sa verrerie en vente par licitation. La vente du 17 mars 1894 se fait en deux lots : le premier (maison de maître, logements ouvriers, terres) est adjugé à M. Marion ; le second (la halle de verrerie elle-même, 66 ares 86 centiares, avec embranchement ferroviaire et gare d’eau) ne trouve pas preneur et est remis aux enchères le 26 mai 1894 pour une mise à prix de 10 000 francs — l’usine ne vaut plus rien.

La Société des Verreries Réunies est mise en liquidation judiciaire le 20 juillet 1896. L’exploitation continue pour le compte des créanciers jusqu’au 20 novembre 1896. La verrerie de Vernaison, quant à elle, avait très probablement cessé toute activité en 1894 ou 1895 au plus tard.

M. Marion fait démolir les bâtiments industriels courant 1894 ou 1895, et y installe une soierie.

François Louis Mille décède le 23 mars 1913 à Lyon, 70 rue Auguste Comte, exerçant alors la profession de comptable.


Situation géographique

Localisation

La verrerie occupait deux ensembles distincts séparés par la Grand-Rue de Vernaison :

Côté ouest (terrain de M. Coron) : maison de maître, bâtiments de logement d’ouvriers, cour, jardin, vigne et prés. Ces bâtiments existent toujours et ont été convertis en logements après la fermeture de l’usine textile qui leur a succédé.

Côté est (longeant le chemin de fer) : la halle aux fours (25 mètres de longueur, 20 mètres de large selon le rapport de 1859), magasins, cours, pré, embranchement sur le chemin de fer P.L.M. en toute propriété, passage voûté sous la voie publique pour communiquer avec le Rhône, gare d’eau, carrières de sable et terrain d’alluvion cultivé en oseraie sur la rive droite (l’« île Mille »).

Le rapport avec le Rhône

L’accès au Rhône via le passage voûté et la gare d’eau était un atout majeur : livraison des matières premières par voie fluviale, expédition des produits finis. L’île Mille, formée par une lône longeant le chemin de fer, a disparu lors de la canalisation du Rhône. La lône a été totalement comblée à une date inconnue.

Sources cadastrales

La fabrique d’indienne qui précède la verrerie apparaît clairement sur le cadastre napoléonien de 1822 (Tableau d’assemblage, cotes 02799, 3P2156), avec les deux moulins sur le Rhône.

Carte du site

À venir — localisation sur cadastre et plan de situation vers 1870.


Éléments techniques

La verrerie produisait des bouteilles de toutes qualités, des dames-jeannes et des bombonnes. Pelletier la décrit comme équipée d’un four à bouteilles de douze creusets — « le plus grand des fours à bouteilles qui aient existé dans le Lyonnais ».

Les conditions d’autorisation de 1858-1859 imposaient une cheminée de 35 mètres et une charpente en fer — contraintes jugées sévères par Mille en 1885, lorsqu’il voulait adopter des fours à récupération de chaleur (système Siemens ou Bouchu de Cognac) qui auraient rendu ces cheminées inutiles ou incompatibles avec les nouvelles installations.

L’embranchement ferroviaire P.L.M. en toute propriété et la gare d’eau sur le Rhône permettaient un approvisionnement et une expédition par deux modes de transport — avantage concurrentiel réel pour la livraison du charbon, du sable et l’expédition des bouteilles.


Contexte social

Les registres civils de Vernaison de 1873 à 1894 permettent de reconstituer partiellement la communauté ouvrière de la verrerie. On y trouve des ouvriers venus de Givors (Barthélemy Desgrand, né à Givors en 1848 ; Jean Marie François Duriaud, venu de Givors), mais aussi des habitants installés depuis l’ère Coron (Pierre Beluze, verrier dès 1861, redevenu cultivateur en 1872, puis en 1886).

Les métiers représentés incluent souffleurs, tamiseurs, manœuvres et tailleurs de verre. La présence de Jean Claude Balandras, meunier, comme témoin récurrent aux actes de naissance des familles verrières en 1873-1874 illustre l’imbrication entre la communauté verrière et les autres corps de métier du village.


Erreurs et incertitudes

Ce que dit la littérature, et ce qu’il faut corriger

Pelletier (1887) indique que Coron a pris la direction d’une verrerie à Givors vers 1848 après avoir travaillé « chez Ninquerier, de Rive-de-Gier ». Il situe ce four « entre la gare d’eau et le Gier ». Cependant le seul verrier Lobre identifiable dans les sources ne se prénomme pas Michel (comme l’indique Pelletier) mais Laurent — maître de la verrerie du Canal à Givors, décédé en 1840 à Lyon, non en 1843. Cette divergence sur le prénom et la date de décès introduit une incertitude sur l’identification exacte du four en question.

Claudius Bourdin (Petite Histoire de Vernaison) situe la démolition de l’usine en 1893. Les sources primaires (ventes aux enchères de mars et mai 1894, délibérations du Conseil Général du Rhône de mai 1894 mentionnant encore l’embranchement ferroviaire) démontrent que l’usine existait encore à cette date. La démolition est plus vraisemblablement intervenue en 1894 ou 1895.

Points non résolus

  • Issue de la première vente aux enchères (février 1870). On ignore si elle a trouvé preneur, et à quel prix.
  • Période d’arrêt 1870-1873. La verrerie a-t-elle totalement cessé de fonctionner pendant la bataille successorale, ou une production minimale s’est-elle maintenue ?
  • Issue de la quatrième vente (17 février 1872). Très vraisemblablement remportée par Mille, mais non confirmée.
  • Résultat de la demande de modernisation de 1885. Mille a-t-il finalement soumis un projet définitif et obtenu l’autorisation de transformer ses fours ?
  • Date exacte de l’arrêt de la production. Pelletier dit 1887 (la verrerie « ne fonctionne plus »), mais la SA est constituée en 1891 avec une production déclarée. S’agissait-il d’une reprise entre 1887 et 1891, ou d’une société créée pour valoriser un actif non exploité ?
  • Issue de la vente du 26 mai 1894. La halle de verrerie n’a pas trouvé preneur à la vente du 17 mars 1894. A-t-elle finalement été adjugée lors de cette deuxième tentative ?

Personnages associés

Personnalités

Verriers

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Sources

livre Verriers et verreries de la région lyonnaise — Pelletier, Pierre

1887, pages 180-181 — carrière de François Coron, description du four de Vernaison comme 'le plus grand des fours à bouteilles qui aient existé dans le Lyonnais'.

livre Les établissements insalubres de l'arrondissement de Lyon — Lacassagne, Dr A.

Pages 228 et suivantes — rapport du 3 mars 1885 sur la demande de transformation des fours par M. Mille.

archive notariale Compte-rendu des travaux du Conseil d'hygiène publique et de salubrité du département du Rhône

Pages 338 à 345 — procédures d'autorisation 1858-1859, rapports Bineau et Glénard.

article Le Salut Public

18 janvier 1870 — première vente aux enchères, description complète des biens. 10 octobre 1871 — deuxième vente. 24 janvier 1872 — folle enchère. 13 mai 1894 — vente par licitation des bâtiments.

article Le Progrès

8 février 1870 — report de la première vente, mise à prix ramenée à 130 000 francs. 9 février 1872 — annonce quatrième vente. 8 février 1890 — mise en vente de l'usine, mise à prix 130 000 francs.

article Paris-Capital

10 novembre 1891 — détails sur la constitution de la SA des Verreries de Vernaison.

etat civil Registres de l'État Civil de Vernaison

1873-1894 — naissances, mariages et décès d'ouvriers verriers. Témoins récurrents : Jean Claude Balandras, meunier ; Pierre Beluze, verrier.