Groupe verrier
Compagnie générale des Verreries du Lyonnais
28 janvier 1891 — 20 novembre 1891
cartelHistoire
Historique
La Compagnie générale des Verreries du Lyonnais est l’une des entités juridiques les plus éphémères de l’histoire industrielle lyonnaise : fondée le 28 janvier 1891 en pleine grande grève des verriers, elle est dissoute le 20 novembre 1891, soit dix mois après sa création. Sa brièveté même en fait un document exceptionnel sur les stratégies patronales face au mouvement ouvrier à l’époque de la Troisième République.
Contexte : la grande grève de 1891
La grève qui éclate fin 1890 dans les verreries lyonnaises trouve son origine dans une décision unilatérale de Gaspard-Philippe-Emmanuel Mesmer de revenir sur les tarifs salariaux âprement négociés lors de la grève de 1886. Les ouvriers de la Verrerie des Culattes débrayent. La situation s’envenime lorsque les trois autres grandes maisons du quartier (Dupuis, Béroud et Jayet) refusent d’embaucher les grévistes Mesmer, présentant un front patronal uni. Les syndicats répondent en étendant le mouvement à l’ensemble des verreries 1.
La grève dure huit mois, plongeant plus de mille familles dans la misère. Les tensions débordent : pierres lancées contre l’usine Béroud, concierge blessée, bagarres à la sortie des usines 1.
La formation du cartel (28 janvier 1891)
En plein conflit, les quatre industriels forment par acte sous seing privé la “Compagnie générale des Verreries du Lyonnais”, dont la raison sociale complète est : Mesmer, Dupuis père et fils, Béroud et Jayet. Le siège est provisoirement fixé rue Duhamel, 21, à Lyon 2.
La structure est moins une fusion capitalistique qu’un cartel défensif : les quatre maisons mettent en commun leurs usines et présentent un front uni face aux revendications syndicales. Les apports sont inégaux, reflétant le poids relatif de chaque établissement, mais ils sont surtout assez faibles, preuve qu’une véritable fusion n’est pas le réel objectif :
| Associé | Apport | Usine |
|---|---|---|
| Mesmer (G.-P.-E.) | 61 000 fr. | Chemin des Culattes, 31-37 |
| Dupuis père et fils | 53 000 fr. | Chemin de la Scaronne, 9 |
| Béroud (J.-C.) | 45 000 fr. | Route de Vienne, 51 |
| Jayet (H.-F.) | 41 000 fr. | Chemin de Gerland, 41-43 |
| Total | 200 000 fr. |
Ce document est par ailleurs une source exceptionnelle pour l’histoire industrielle du quartier : il permet de dresser la liste complète et précise des verreries actives au sud de Lyon à cette date. N’y manquent que la verrerie ouvrière de Vénissieux et les établissements plus au sud : Oullins, La Mulatière 2.
La menace de délocalisation
Pendant le conflit, les quatre associés font circuler une rumeur (ou une menace) qui anticipe de plus d’un siècle les pratiques du capitalisme mondialisé. Le Salut Public du 22 février 1891 rapporte : “On assure que MM. Mesmer, Dupuis, Jayet et Béroud sont résolus à quitter Lyon et qu’ils ont acheté une verrerie à quatre fours dans un département voisin. En conséquence, mardi soir, après la sortie des ouvriers, les fours des quatre usines seraient éteints.”
La menace ne sera pas mise à exécution. Elle révèle néanmoins la conscience qu’ont ces industriels de leur mobilité potentielle et la pression psychologique qu’ils entendent exercer sur des ouvriers qui, eux, ne peuvent pas “délocaliser” leur force de travail 3.
La fin de la grève et la dissolution immédiate
La grande grève se termine en octobre 1891 sur un accord en demi-teinte : les tarifs de 1886 sont rétablis (concession ouvrière), mais les patrons conservent leur liberté d’embauche et de licenciement (victoire patronale). L’accord met fin à huit mois d’arrêt 1.
La Compagnie, dont la raison d’être était précisément ce front commun, n’a plus d’utilité. Elle est dissoute le 20 novembre 1891, moins d’un mois après la fin du conflit qui l’avait vue naître. Les quatre maisons reprennent leur concurrence habituelle… jusqu’à la prochaine crise.
Ce destin fulgurant illustre parfaitement la nature du cartel : non pas une stratégie industrielle à long terme, mais un instrument conjoncturel, dissous dès que la pression qui l’avait créé disparaît.
Un instantané de l’industrie verrière lyonnaise en 1891
Au-delà de son histoire propre, la Compagnie générale des Verreries du Lyonnais laisse un document d’une valeur inestimable : la liste complète, avec adresses et apports chiffrés, des quatre grandes verreries du sud de Lyon à la date du 28 janvier 1891. Ces quatre établissements, implantés dans un périmètre d’un kilomètre carré entre le chemin des Culattes, la rue de la Scaronne, la rue de Gerland et la route de Vienne, représentent l’essentiel de la production verrière urbaine du bassin lyonnais à cette époque. Ils emploient ensemble plusieurs centaines d’ouvriers et structurent toute une économie de quartier (logements, commerces, cabarets) dans ce qui est alors encore le 3e arrondissement de Lyon.
Ni la verrerie ouvrière de Vénissieux, qui se revendique d’un autre modèle social, ni les établissements plus au sud (Oullins, La Mulatière) n’en font partie. La Compagnie est donc aussi, implicitement, une définition de ce que les patrons considèrent comme “leur” territoire industriel.
Notes
Footnotes
-
Salut Public, 22 février 1891 (menace de délocalisation et incidents). L’Univers, 14 février 1891 (lettre des ouvriers auxiliaires). Salut Public, 16 octobre 1891 (fin de la grève et termes de l’accord). L’Égalité, 4 mars 1891 (historique de la grève). ↩ ↩2 ↩3
-
Salut Public, 13 février 1891 (formation de la société, acte du 28 janvier 1891) : https://www.lectura.plus/Presse/show/?id=69SALUTPUBLI-18910213P-004.pdf ↩ ↩2
-
Salut Public, 22 février 1891. Courrier de Saône-et-Loire, 13 février 1891. Salut Public, 29 novembre 1891 (dissolution, acte du 17 novembre 1891) : https://www.lectura.plus/Presse/show/?id=69SALUTPUBLI-18911129P-004.pdf ↩
Verreries membres
Apport de Philippe [Gaspard-Philippe-Emmanuel] Mesmer : 61 000 francs. Usine chemin des Culattes, 31 à 37.
Apport de MM. Dupuis père et fils : 53 000 francs. Usine chemin de la Scaronne, 9.
Apport de M. Jean-Charles Béroud : 45 000 francs. Usine route de Vienne, 51, et chemin de Vénissieux, 1 (même emplacement, double adresse de l'angle).
Apport de M. Henri-Francisque Jayet : 41 000 francs. Usine chemin de Gerland, 41 et 43.
Sources
Formation de la Compagnie générale des Verreries du Lyonnais, acte sous seing privé du 28 janvier 1891. Liste complète des associés, adresses, apports et usines mises en commun. Capital total : 200 000 francs. Siège provisoire : rue Duhamel, 21, Lyon.
Dissolution de la société, effective au 20 novembre 1891, soit dix mois après sa création. Acte sous seing privé signé à Lyon le 17 novembre 1891.
Menace de délocalisation des quatre patrons associés pendant la grève : 'On assure que MM. Mesmer, Dupuis, Jayet et Béroud sont résolus à quitter Lyon et qu'ils ont acheté une verrerie à quatre fours dans un département voisin. En conséquence, mardi soir, après la sortie des ouvriers, les fours des quatre usines seraient éteints.' La menace ne sera pas mise à exécution.
Les délégués ouvriers somment les patrons Béroud, Dupuis et Jayet de répudier leur solidarité avec Mesmer. Sur leur refus, décision de grève généralisée à toutes les verreries du quartier.
Lettre de protestation des employés et ouvriers auxiliaires des usines Dupuis, Jayet et Béroud, qui gagnent 3 à 4 francs par jour (contre jusqu'à 300 francs mensuels pour les verriers qualifiés) et refusent de subir la solidarité des verriers alors que leur grief ne concerne que la maison Mesmer.
Annonce de la fin de la grande grève des verriers. Accord : tarifs de 1886 rétablis ; patrons libres d'embaucher et de licencier ; Mesmer, Jayet et Béroud rallument chacun un four. Dans une quinzaine de jours, cent ouvriers et cent manœuvres auront retrouvé du travail.