Verrerie
Verrerie de Gerland
1884 — début des années 1930
Aussi connue sous : Verreries du Rhône · Mesmer et Jayet Frères (site de Gerland) · Jayet Frères — Verrerie de Gerland
Disparue — sans vestigesNoms et raisons sociales
Histoire
Résumé
La Verrerie de Gerland est fondée en 1884 par les frères Joanny et Francisque Jayet, aux numéros 41-43 du chemin de Gerland (actuelle rue de Gerland), dans le quartier industriel naissant au sud de Lyon. Spécialisée dans la gobeleterie ordinaire, l’éclairage et le flaconnage, elle compte trois fours à sa création et emploie environ 150 personnes en 1887. Elle est étroitement liée à la Verrerie des Culattes — les deux sites sont associés dans la société Mesmer et Jayet Frères (1887-1889) puis vendus ensemble par licitation en 1894, avant de poursuivre une trajectoire autonome sous la raison sociale Jayet Frères jusqu’au début des années 1930.
Seul site verrier du quartier de Gerland à avoir survécu à la vente de 1894, il diversifie sa production vers le verre en couleur vers 1900 et produit notamment les célèbres pots en opaline de la crème Simon jusqu’en 1914. Des extensions sont construites en 1909 et 1925. La fermeture intervient au début des années 1930, et les bâtiments industriels sont progressivement reconvertis.
Historique
Fondation par les frères Jayet (1884 — 1887)
La verrerie est fondée en 1884 par Joanny et Francisque Jayet, sous la raison sociale “Verreries du Rhône”. Le dossier de classement comme établissement classé (AD Rhône, sous-série 5M, dossier n°134) date de cette même année. Les frères Jayet sont issus du réseau verrier de la Guillotière : Étienne Jayet, père de Joanny et Francisque, était associé de Gaspard Mesmer aux Culattes depuis 1877. Son fils aîné, Joanny, avait épousé Marie-Thérèse Mesmer, la soeur de Gaspard Mesmer fils, maître de la verrerie des Culattes depuis le retrait de son père en 1882. La création d’un établissement concurrent (ou plus certainement complémentaire) dans le quartier voisin de Gerland s’inscrit dans cette dynamique familiale et professionnelle 1.
Le site initial comprend trois fours, spécialisés dans la gobeleterie ordinaire, l’éclairage et le flaconnage. La description technique établie lors de la visite de Marius Burnier (1888-1889) détaille les procédés : soufflage, moulage et coulage, avec une gamme allant des bouteilles et bouchons colorés aux verres à pied soufflés à la main, en passant par des baguettes de verre pour les métiers à tisser Jacquard, une spécialité originale qui témoigne de la diversification précoce de la production 2.
Intégration dans Mesmer et Jayet Frères (1887 — 1889)
Le 26 février 1887, le site de Gerland est intégré dans la société Mesmer et Jayet Frères, aux côtés du site historique des Culattes. L’acte de société décrit le site comme comprenant “constructions pour usines de verreries, terrains, cours, entrepôts”. L’apport de Francisque Jayet est évalué à 40 000 francs, significativement moins que les 500 000 francs chacun de Mesmer et de Joanny Jayet (maladroitement prénommé Étienne, son second prénom, dans le texte, on peut confondre avec son père Étienne, ancien associé de Gaspard Mesmer père), ce qui illustre la position secondaire du benjamin des frères Jayet (“M. Jayet jeune”) dans la nouvelle structure 3.
En août 1888, lors de la grève qui paralyse l’ensemble du dispositif Mesmer-Jayet, la lettre ouverte des patrons précise l’état des deux sites : Gerland dispose de deux fours, dont un seul en activité, signe d’une sous-utilisation structurelle que la grève transforme en prétexte à restructuration. C’est précisément le projet de fermer ce four et de transférer les ouvriers aux Culattes qui déclenche le conflit de 1888 4.
La société est rapidement dissoute le 12 janvier 1889.
Sous la raison sociale Jayet Frères (1889 — 1894)
Après la dissolution de Mesmer et Jayet Frères, le site de Gerland poursuit son activité de manière autonome sous la raison sociale Jayet Frères — Verrerie de Gerland. Il emploie alors environ 150 personnes et figure dans l’Indicateur Henry de 1887.
Lors de la vente par licitation de 1894, le site est mis en vente conjointement avec les Culattes. Le lot de Gerland (41-43 chemin de Gerland, 2 fours, voie ferrée, 10 000 m²) est adjugé à 117 000 francs — soit une hausse de 17 % sur la mise à prix de 100 000 francs, plus modeste que la flambée observée pour les Culattes (+47 %) 5. Cette différence reflète peut-être la position secondaire du site, mais surtout le changement de valeur foncière : le terrain des Culattes est bien plus grand que celui de la verrerie de Gerland. La valeur n’est plus liée à l’outil industriel.
Développement autonome (1894 — 1930)
Après la vente, le site poursuit son activité sous la direction de la famille Jayet. Vers 1900, la production se diversifie vers le verre en couleur. L’établissement acquiert une notoriété particulière en produisant les petits pots en opaline de la crème Simon, le célèbre cosmétique parisien, jusqu’en 1914 1.
Deux extensions documentées témoignent d’une activité soutenue au début du XXe siècle. En 1909, un permis de construire est accordé à l’architecte Tony Blein pour une annexe au 43 rue de Gerland. En 1925, l’architecte J. Grumaud conçoit un immeuble de rez-de-chaussée commercial avec logements ouvriers aux étages, au 51 rue de Gerland — extension sur une parcelle connexe qui élargit l’emprise du site1.
Fermeture et reconversion (années 1930)
La verrerie ferme au début des années 1930. La dernière trace d’activité identifiée est un permis de construire de 1933, par lequel M. Jayet demande l’autorisation d’édifier un hangar et un bureau — signe d’une activité en voie de reconversion plutôt que de production verrière active.
À partir de 1935, la Décoration Métallique, société spécialisée dans l’ornement en zinc, s’installe dans les locaux. Elle y reste jusqu’aux années 1960. Le site est ensuite occupé par le Garage Ricci SARL (n°41-43) et un restaurant (n°45)1.
Situation géographique
Localisation
Le site était implanté aux 39-45 rue de Gerland (anciennement chemin de Gerland), dans le quartier de Gerland, Lyon 7e, à quelques centaines de mètres au sud du chemin des Culattes et de la Verrerie des Culattes. Des bâtiments annexes ou de logement se trouvaient au 51-67 rue de Gerland et rue Abraham-Bloch. Références cadastrales (1999) : BM 4, 5, 6.
La position dans Gerland est stratégique : le quartier est desservi par la voie ferrée (une voie ferrée privée est mentionnée dans l’annonce de vente de 1894), qui assure l’approvisionnement en houille et l’expédition des produits finis.
État actuel
L’essentiel des bâtiments industriels a disparu. Subsistent des éléments de l’extension de 1925 (immeuble en béton de gravier et pisé de mâchefer, toit à longs pans en métal et tuile mécanique), signalés en bon état par l’inventaire régional de 2002. L’enseigne de la Décoration Métallique était encore apparente à cette date.
Personnages liés
Joanny Jayet — cofondateur du site en 1884. Frère de Francisque et beau-frère (par alliance familiale) d’Étienne Jayet, associé des Mesmer aux Culattes.
Francisque Jayet — cofondateur, associé dans Mesmer et Jayet Frères (1887-1889). Son apport de 40 000 francs dans la société commune illustre sa position dans le réseau Jayet-Mesmer.
Étienne Jayet (1850-1896) — associé des Mesmer aux Culattes, proche parent des fondateurs de Gerland. Son décès en 1896 précipite la vente Jayet de 1898 et complexifie la succession familiale.
Éléments techniques
À sa création, le site compte trois fours. En 1888, deux fours sont recensés, dont un seul en activité. La description de la visite Burnier (1888-1889) détaille une production diversifiée2 :
Matières premières :
- Verre ordinaire : sable, calcaire, carbonate de soude
- Cristal : sable, carbonate de potasse et minium
- Verre de bohème : sable, calcaire, carbonate de potasse
Procédés : soufflage, moulage, coulage
Productions :
- Bouteilles et bouchons de couleurs variées (blanc, rouge, jaune, opale)
- Verre ordinaire moulé
- Verre à pied et verres de lampe soufflés à la main
- Baguettes de verre pour métiers à tisser Jacquard
Vers 1900, diversification vers le verre en couleur. Production des pots en opaline de la crème Simon jusqu’en 1914.
Erreurs et incertitudes
Ce que dit la littérature, et ce qu’il faut corriger
L’inventaire régional (IA69000946, 2002) attribue la fondation aux “frères Joanny et Francisque Jayet” en 1884 et mentionne leur spécialisation dans “la gobeleterie ordinaire, l’éclairage et le flaconnage”. Ces informations sont cohérentes avec les autres sources. En revanche, l’inventaire ne mentionne pas le lien avec la Verrerie des Culattes ni les péripéties de la société Mesmer et Jayet Frères (1887-1889) — lacune compréhensible compte tenu de son angle d’approche patrimonial.
Points non résolus
- La date exacte de fermeture : “début des années 1930” selon l’inventaire régional. À préciser par les Indicateurs Henry et Fournier de la période.
- Le lien entre Joanny et Étienne Jayet : la nature exacte du lien familial (frères ? cousins ?) entre les fondateurs de Gerland et le gendre de Gaspard Mesmer reste à confirmer.
- Le devenir après 1894 : qui rachète le site lors de la licitation ? La famille Jayet, comme pour les Culattes ? Un tiers ?
- Le courrier commercial de 1907 (AM Lyon, 1124 WP 57), qui contient une représentation du site, n’a pas encore été consulté — document iconographique potentiellement précieux.
- Les archives AD Rhône 5M/134 (dossier de classement 1884) n’ont pas été consultées directement.
Notes
Footnotes
-
Inventaire général du patrimoine culturel — Région Rhône-Alpes, dossier IA69000946, 2002 (Nadine Halitim-Dubois). Indicateur Henry 1887, p. 413 ; 1901, p. 2392 ; 1910, p. 500 ; 1926, p. 298. Indicateur Fournier 1895, p. 311. ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
AM Lyon, 0001 II 0014 1, Visite de la verrerie de la Mouche par Marius Burnier, 1888-1889. Annexe technique reproduite dans le dossier d’inventaire régional. ↩ ↩2
-
Salut Public, 13 mars 1887 (acte de société Mesmer et Jayet Frères, 26 février 1887). Salut Public, 26 janvier 1889 (dissolution au 12 janvier 1889). ↩
-
Salut Public, 9-10 août 1888 (déclaration de grève et lettre ouverte de MM. Mesmer et Jayet). Le Petit Journal, 10 août 1888. ↩
-
Salut Public, 20 juin 1894 et 22 juillet 1894. ↩
Personnages associés
Personnalités
Sources
1884. Dossier de classement de l'établissement. Date de fondation de référence.
1888-1889. Description technique de l'établissement, incluant le détail de la fabrication du verre ordinaire : ingrédients (sable, calcaire, carbonate de soude pour le verre ; sable, carbonate de potasse et minium pour le cristal ; sable, calcaire, carbonate de potasse pour le verre de bohème), procédés (soufflage, moulage, coulage) et productions (bouteilles et bouchons de couleurs variées, verre ordinaire moulé, verre à pied et verres de lampe soufflés à la main, baguettes de verre pour métiers à tisser Jacquard).
1907. Courrier commercial avec représentation du site — document iconographique non encore consulté.
1925. Demande de construction d'un immeuble en rez-de-chaussée (magasins + logements ouvriers aux étages) au 51 rue de Gerland, par l'architecte J. Grumaud. Extension du site sur une parcelle connexe.
1909. Permis accordé à l'architecte Tony Blein pour la construction d'une annexe au 43 rue de Gerland.
1933. M. Jayet demande l'autorisation de construire un hangar, un bureau et d'ouvrir un portail sur la rue de Gerland et la rue Abraham-Bloch. Dernière trace d'activité identifiée sur le site.
1932. Relevé effectué par M. Saint-Denis, géomètre à Lyon, 1:10 000. Permet de situer le site dans le tissu industriel de Gerland à cette date.
Publié dans le Salut Public du 13 mars 1887. Décrit le site de Gerland (chemin de Gerland, 41 et 43) comme comprenant 'constructions pour usines de verreries, terrains, cours, entrepôts'. Apport de Francisque Jayet : 40 000 francs.
Lettre ouverte de MM. Mesmer et Jayet précisant le nombre de fours sur chaque site : Culattes, 4 fours dont 3 fonctionnent ; Gerland, 2 fours dont un seul en activité.
Vente par licitation du site de Gerland (chemin de Gerland, 41-43 : 2 fours, voie ferrée, 10 000 m²). Mise à prix : 100 000 francs. Adjugé à 117 000 francs le 4 août 1894 (soit +17% sur la mise à prix).
Paris, éd. du CNRS, 1980, p. 59 et p. 310-312. Cadre économique général de l'industrie lyonnaise.
Collection quartier Lyonnais, 1968, p. 91. Histoire locale du quartier de Gerland.
Université Lumière Lyon 2, maîtrise d'histoire contemporaine, 1996 (BU Diderot), p. 119-121. Étude académique sur l'industrialisation du quartier.
Enquête thématique régionale Patrimoine industriel, 2002. Auteur : Nadine Halitim-Dubois. Références cadastrales 1999 : BM 4, 5, 6. Source secondaire de référence pour l'histoire du site après la période verriière.