Verrier
François Conrad Paupe Desrosières
11 juin 1747 — entre 1797 et 1806, avant le 11 novembre 1806
Gentilhomme verrier, directeur de la bouteillerie de Tourlaville (1791–1797)
Biographie
Résumé
François Conrad Paupe Desrosières (11 juin 1747, verrerie des Essarts-Cuenot — entre 1805 et 1806, vraisemblablement Tourlaville ou Cherbourg) est le fils unique de Jean-Baptiste Paupe et Marie-Madeleine Muller à avoir poursuivi la voie verrière. Né au cœur de la communauté verrière franc-comtoise du Bief d’Étoz, formé selon lui-même « dans les universités célèbres et en parcourant l’Europe », il incarne la trajectoire d’un gentilhomme verrier instruit qui quitte le monde forestier de ses origines pour tenter l’aventure industrielle dans le Cotentin révolutionnaire.
En vertu d’un bail signé à Paris le 14 mars 1791, il prend la direction de la bouteillerie de la Mielle à Tourlaville, établissement situé sur les bords du Trottebec en face de la manufacture des glaces de Tourlaville. Son programme est ambitieux : produire à la fois bouteilles, verres et verre à vitres — sa spécialité franc-comtoise — en faisant venir des ouvriers étrangers. Mais la tourmente révolutionnaire met rapidement à mal son entreprise : départ des ouvriers, pénurie de charbon, question des terrains des Mielles, insubordination, question religieuse. Dès 1795, la verrerie est en inactivité et le loyer impayé.
Il épouse à Cherbourg le 23 octobre 1792 Marie-Marguerite-Charlotte Postel, fille d’un négociant juge au tribunal de district. Trois enfants naissent à Tourlaville, dont Marie Céleste décédée à six semaines. Il décède entre 1805 et 1806 — vraisemblablement ruiné — laissant sa veuve affronter seule les créanciers jusqu’en 1810. Son établissement fut le dernier avatar de la verrerie de la Mielle avant la reconversion du site en raffinerie de soude, puis en fonderie.
Biographie
Formation et jeunesse franc-comtoise (1747–1784)
Né le 11 juin 1747 à la verrerie des Essarts-Cuenot (Charmauvillers, Doubs), François Conrad grandit dans la communauté verrière du Bief d’Étoz au temps de son apogée. Son père Jean-Baptiste est l’un des personnages les plus influents de l’établissement — non comme souffleur, mais comme marchand, prêteur et gestionnaire foncier. Ce modèle paternel marque profondément le fils : il est lui aussi un homme instruit et mobile, qui se vante d’avoir « acquis ses connaissances non seulement dans nos universités célèbres mais encore en parcourant l’Europe ».1
Ses premières traces documentées le montrent actif dans le réseau familial dès ses 18 ans : parrain au Noirmont (Jura suisse) en 1765, puis à Charmauvillers en 1767, il représente son père vieillissant dans une large zone géographique. En 1776 à Clerval, il est explicitement désigné comme « gentilhomme verrier du Biez des Tos » — titre qui confirme son statut.2
En août 1780 à Fessevillers, il est témoin au mariage de Pierre François Briquel et Marie Thérèse Chel (orthographe d’origine : Schell), signé de sa main comme « maître verrier de la verrerie du Biedestoz ». C’est la dernière trace de sa présence en Franche-Comté. Il a 33 ans. La période 1780–1791 reste à ce jour non documentée : après le décès de son père le 1er avril 1784, il hérite vraisemblablement de la gestion des domaines de Damprichard et de Soubey, dont les revenus lui permettront de financer son installation en Normandie.3
La prise de direction à Tourlaville (1791)
Le 14 mars 1791, à Paris, devant Mᵉ Girardin, notaire, François Conrad signe avec Jean-Pierre Germain, banquier parisien, un bail de 18 ans sur l’ensemble des bâtiments de la verrerie de la Mielle à Tourlaville — moyennant 1 800 livres de loyer annuel. L’acte détaille l’objet : « divers corps de bâtiments, parc à charbon, magasin à pots, halle, forge et dépendances ».4
Ses associés initiaux sont : Jean Valognes (lieutenant du premier chirurgien du roi à Valognes), Jean Lefèvre Graintheville (ancien capitaine, baron, haut-justicier de Graintheville et Clitourps), et Pierre Duprey du manoir de Pierreville. Ce réseau de notables normands tranche avec son milieu d’origine : François Conrad s’est manifestement intégré dans la société locale avant même de signer le bail — il était probablement sur place dès 1790.
Dès sa réouverture, la verrerie subit les tentatives des habitants de Tourlaville d’en écarter les « horsains » (étrangers) : le 23 février 1791, l’abbé Moulin proteste à la Société populaire de Cherbourg contre une pétition réclamant l’exclusivité locale. Sans résultat — François Conrad fait venir des ouvriers étrangers, vraisemblablement d’origine germanophone comme il en connaissait au Bief d’Étoz.
Pour s’assurer des appuis locaux, il sollicite la Société populaire de Cherbourg pour choisir une inscription destinée à sa manufacture : la Société propose en avril 1791 la devise « Manufacture de verre sous la direction de M. Paupe — Patriotisme. Industrie. Liberté. », aux trois couleurs nationales.5
La période révolutionnaire (1791–1797)
La verrerie produit à la fois bouteilles, verres et verre à vitres — gamme que François Conrad présente comme un avantage local : « elle ne consomme que des matières du pays et ne fabrique que des objets dont le besoin est impérieux et journalier. »5
Mais les obstacles s’accumulent rapidement. La question religieuse (décembre 1791) : ne trouvant pas de prêtre assermenté, il doit demander l’autorisation d’employer un prêtre réfractaire pour ses ouvriers — le corps municipal de Tourlaville y consent avec discrétion. L’insubordination des ouvriers (1793) : confronté à des départs massifs d’ouvriers qui craignent d’être compris dans les réquisitions militaires, il obtient le 15 février 1793 un arrêt autoritaire du directoire du district interdisant la délivrance de passeports sans son certificat — mesure insuffisante en pratique. La pénurie de charbon : la mine d’Isigny met l’embargo sur ses chargements, il ne lui reste « à peine du charbon pour quinze jours ». Il réclame à la Convention l’approvisionnement nécessaire en arguant de l’intérêt public.6
Il signale aussi avoir découvert dans les environs de Cherbourg une matière locale substituable à la cendre de Bohême pour la fabrication du verre à vitres — innovation locale qui n’aura pas le temps d’être exploitée.
En 1796, la perte des terrains des Mielles porte le coup fatal : les ouvriers, dépossédés des quatre arpents de terre qui leur avaient été accordés autour de la manufacture, abandonnent l’établissement. La verrerie ferme ses portes vers 1797. Dès 1795, le loyer était impayé.7
Le procès et la mort
Un long procès oppose François Conrad à la dame Germain, veuve du propriétaire Jean-Pierre Germain. Le 17 juin 1805 (28 prairial an XIII), François Conrad, dit « propriétaire à Tourlaville », est condamné par le tribunal civil de Valognes au paiement des jouissances échues depuis 1795 — représentant 14 ans de loyer, soit 25 200 francs — et le bail est déclaré résilié. Il forme opposition et est débouté le 14 thermidor (2 août 1805). La cour d’appel de Caen confirme le jugement le 11 novembre 1806.
À cette dernière date, François Conrad est déjà mort. Sa veuve Marie Marguerite Charlotte Desfontenelles Pastel, tutrice de leurs deux enfants mineurs (Rosalie et Charlotte Virginie), est condamnée le 10 août 1807 à 5 442 f. 90 pour réparations et dégradations aux bâtiments, devant le juge de paix d’Octeville. Les poursuites se reportent finalement sur l’associé Duprey, dont les héritiers sont assignés en 1810 — sans que la somme totale ait jamais vraisemblablement été recouvrée.7
Erreurs et incertitudes
Ce que dit la littérature — et ce qu’il faut corriger
Frémy (Histoire de la Manufacture royale des glaces de France) attribue à Paupe le rôle de directeur de la glacerie de Tourlaville — confusion expliquée par la proximité géographique des deux établissements, tous deux baignés par le Trottebec dans la même paroisse. Boivin corrige explicitement cette erreur : Paupe n’a jamais eu à administrer la glacerie, mais bien la verrerie de la Mielle.4
Points non résolus
La période 1780–1791 reste la principale lacune biographique : comment François Conrad, après la mort de son père en 1784 et la liquidation de la verrerie du Bief d’Étoz, a-t-il financé son installation à Tourlaville et noué les contacts nécessaires en Normandie ? La vente ou la mise en rente des domaines patrimoniaux de Damprichard et Soubey est l’explication la plus probable, mais elle reste à documenter par les actes notariés du Doubs.
La date et le lieu précis de son décès restent à trouver, probablement dans les registres de Tourlaville ou de Cherbourg entre 1805 et 1806.
Notes
Footnotes
-
Guy-Jean Michel, Verriers et verreries en Franche-Comté au XVIIIe siècle, tome II, 1989, p. 327. ↩
-
Acte de Clerval, 21 juin 1776 : AD Doubs, Clerval, BMS 1766-1792, vue 139/403. ↩
-
Acte de Fessevillers, 8 août 1780 : AD Doubs, Fessevillers, BMS 1737-1790, vue 252/295. ↩
-
Eugène Boivin, Autour de la glacerie de Tourlaville, Cherbourg, 1929, pp. 47-48. Contrat de bail du 14 mars 1791 : Arch. Cherbourg, F² 5. ↩ ↩2
-
Boivin, op. cit., pp. 48-49. Pétition du 3 pluviôse an II : Arch. Cherbourg, H H 24. ↩ ↩2
-
Boivin, op. cit., pp. 50-59. Arrêt du 15 février 1793 : Arch. Cherbourg, H H 24. Réclamation charbon du 31 juillet 1793 : Arch. Cherbourg, F² 5. ↩
-
Boivin, op. cit., pp. 59-62. Jugement du 17 juin 1805, arrêt du 11 novembre 1806, condamnation du 10 août 1807, exploit du 16 novembre 1810 : Arch. Cherbourg, F² 5 et F² 25. ↩ ↩2
Frise chronologique
Attesté comme 'gentilhomme verrier du Bief d'Étoz' dès 1776 (acte de Clerval). Représente son père dans diverses cérémonies à travers la région dès 1765. Prend vraisemblablement la gestion effective d…
Parrain au baptême de Marie Anne Françoise Christine Briqueler. Sa sœur Marie Thérèse est marraine. Tous deux désignés comme enfants de 'D. Paupe in vitriaria ex Essert Cuenot'.
Parrain au baptême de François Joseph Ambroise Favre. Désigné 'honestus fr: Conradus paupe'. Sœur Marie Catherine Paupe est marraine. AD Doubs, Charmauvillers, BMS 1737-1790, vue 198/387.
Parrain, désigné 'Sieur François Conrad Paupe gentilhomme verrier du Biez des Tos', représenté par Gabriel Théodule Bobilier-Monot. AD Doubs, Clerval, BMS 1766-1792, vue 139/403. Première occurrence d…
Témoin au mariage de Pierre François Briquel et Marie Thérèse Chel (orthographe originale : Schell). Signe 'maître verrier de la verrerie du Biedestoz' d'une main ferme. AD Doubs, Fessevillers, BMS 17…
Installe dans la verrerie en vertu d'un acte passé le 14 mars 1791 à Paris devant Mᵉ Girardin, notaire. Bail de 18 ans à compter du 1er janvier 1791, loyer 1 800 livres/an, consenti par Jean-Pierre Ge…
Signature du bail de la verrerie de la Mielle à Tourlaville devant Mᵉ Girardin, notaire à Paris. Bailleur : Jean-Pierre Germain, banquier. Bail de 18 ans à compter du 1er janvier 1791, loyer annuel 1 …
Mariage avec Marie-Marguerite-Charlotte Postel, fille de Robert Defontenelle-Postel, négociant et juge au tribunal de district de Cherbourg.
Naissance de Marie Céleste Paupe. Déclarée par François Conrad lui-même, assisté du beau-père Robert Andrieu de Fontenelle Postel et de François Elisabeth Postel. L'enfant décède le 23 octobre 1793 à …
Naissance de Rosalie Paupe.
Naissance de Charlotte Virginie Paupe. Dernier acte connu impliquant directement la famille Paupe à Tourlaville.
Condamné par le tribunal civil de Valognes au paiement des jouissances échues de la verrerie (arriérés de loyer depuis 1795), bail déclaré résilié. Il est dit 'propriétaire à Tourlaville'. Forme oppos…
La cour d'appel de Caen confirme le jugement. François Conrad est alors décédé — c'est sa veuve qui subit la condamnation. Date approximative du décès : entre juin 1805 et novembre 1806.
Parcours géographique
2 verreries
Sources
- livre Autour de la glacerie de Tourlaville — Eugène Boivin
Cherbourg, impr. Morel, 1929, pp. 47-65. Source principale pour toute la période normande. Boivin a dépouillé les archives de Cherbourg (F² 5, H H 24), de la Manche (L1 344) et les registres municipaux de Tourlaville. Note de bas de page p. 47 : 'Originaire du Doubs, François Conrad Paupe-Desrosières allait épouser, le 23 Octobre 1792, Marie-Marguerite-Charlotte Postel, fille de Robert Defontenelle-Postel, négociant, juge au tribunal de district.'
- livre Verriers et verreries en Franche-Comté au XVIIIe siècle — tome II — Guy-Jean Michel
1989. Source pour la période franc-comtoise. Citation p. 327 : un fils de Jean-Baptiste 'se vante d'avoir acquis ses connaissances non seulement dans nos universités célèbres mais encore en parcourant l'Europe'.
- etat civil Naissance de Marie Céleste Paupe (AD Manche, Tourlaville, NMD 1789-1794, cote 5 Mi 1874, vue 219-220/402) https://www.archives-manche.fr/ark:57115/s005e5d7e0e86958/5e5d7e1b9de54
Acte du 30 septembre 1793. François Conrad se déclare 'interessé et Directeur de la Verrie domicilier dans cette commune'.
- etat civil Baptême à Charmauvillers, 3 avril 1767 (AD Doubs, Charmauvillers, BMS 1737-1790, vue 198/387) https://portail-archives.doubs.fr/ark:/25993/74sb2r0nxtvg/b8e37238-33be-4c6b-a67e8aa789526b8c
- etat civil Mariage Briquel-Chel à Fessevillers, 8 août 1780 (AD Doubs, Fessevillers, BMS 1737-1790, vue 252/295) https://portail-archives.doubs.fr/ark:/25993/9d3gpz824q06/5d949d35-1bc4-4898-909d-0bd75c78f289
François Conrad signe comme témoin 'maître verrier de la verrerie du Biedestoz'. Dernière trace en Franche-Comté.