Verrerie
Bouteillerie de la Mielle
1750 — 1809
Aussi connue sous : Bouteillerie de la Mielle · Verrerie de Tourlaville · Manufacture nationale de verre
Fermée — vestiges visiblesNoms et raisons sociales
Histoire
Résumé
La bouteillerie de la Mielle, installée sur les rives du Trottebec à Tourlaville (Manche), est l’une des verreries préindustrielles des environs de Cherbourg documentées par Boivin comme les « modestes ancêtres de la glacerie ». Son histoire, antérieure à la Révolution, reste à préciser pour la période pré-1791 ; elle est en revanche très bien documentée pour la période 1791–1797, sous la direction de François Conrad Paupe Desrosières, gentilhomme verrier franc-comtois originaire de la verrerie des Essarts-Cuenot.
La verrerie produit à la fois des bouteilles, du verre soufflé et du verre à vitres — cette dernière spécialité, caractéristique de son directeur, distingue l’établissement des simples bouteilleries. Malgré des débuts prometteurs et un soutien initial des institutions révolutionnaires cherbougeoises, la conjonction des troubles révolutionnaires (départ des ouvriers, pénurie de charbon, question des terrains des Mielles) provoque l’arrêt des activités vers 1797. Une brève tentative de relance vers 1800 par MM. du Longpré et Cie échoue également, et l’établissement ferme définitivement en 1808 ou 1809.
L’ancienne verrerie est vendue en 1838 à des banquiers et reconvertie. Une raffinerie de soude, puis une fonderie lui succèdent sur le même site. Les derniers vestiges disparaissent entre 1872 et 1902.
Historique
Fondation et premières années (avant 1791)
[À documenter — période antérieure à la prise de direction par Paupe. L’établissement était exploité par la famille de Belleville avant 1791. Le directeur immédiatement précédent se nomme Le Blanc, encore présent sur les listes de citoyens de Tourlaville en avril 1790. La période de fondation et les propriétaires successifs avant Jean-Pierre Germain restent à préciser dans les archives de Cherbourg.]
La direction Paupe (1791–1797)
En vertu d’un acte passé le 14 mars 1791 à Paris devant Mᵉ Girardin, notaire, Jean-Pierre Germain, banquier parisien, loue l’ensemble des bâtiments de la verrerie à François-Conrad Paupe Desrosières pour un bail de 18 ans à compter du 1er janvier 1791, moyennant 1 800 livres annuelles. L’objet de la location comprend « divers corps de bâtiments, parc à charbon, magasin à pots, halle, forge et dépendances ».
Paupe s’entoure d’associés normands : Jean Valognes (lieutenant du premier chirurgien du roi à Valognes), Jean Lefèvre Graintheville (ancien capitaine, baron de Graintheville et Clitourps), et Pierre Duprey du manoir de Pierreville. Il fait venir des ouvriers étrangers — d’origine vraisemblablement franc-comtoise ou germanique — malgré la résistance locale. La production comprend bouteilles, verres et verre à vitres ; François Conrad découvre et revendique une matière locale substituable à la cendre de Bohême pour la fabrication du verre plat.
La période révolutionnaire est une succession d’obstacles : question religieuse fin 1791, insubordination des ouvriers et arrêt autoritaire du 15 février 1793, pénurie chronique de charbon (approvisionnement depuis les mines de Littry), conflit avec la commune au sujet des terrains de la Mielle. En 1796, la dépossession définitive des ouvriers de leurs quatre arpents de terres communales provoque le départ du personnel et la fermeture de fait. Dès 1795, le loyer est impayé.
Tentative de relance et fermeture définitive (1800–1809)
Selon Le Vaillant de La Fieffe, la fabrication du verre à vitres en manchons est reprise en 1800 dans l’établissement de la Mielle par MM. du Longpré et Cie. Un rapport présenté au Conseil général de la Manche en l’an X note les grandes difficultés rencontrées : matières premières onéreuses, débouchés fermés. L’exploitation est arrêtée en 1808 ou 1809, mettant fin à l’existence de l’établissement verrier. Jean-Baptiste de Belleville est le dernier propriétaire attesté.
Reconversion et disparition (après 1809)
Dès 1810, une raffinerie de soude s’installe dans les locaux de la bouteillerie, plus tard dirigée par M. Cournerie père, qui la transfère ensuite à Cherbourg. En 1838, l’ancienne verrerie est achetée par MM. Delaunay et Vildieu, banquiers. Par acte du 15 janvier 1848, le fils Amédée Cournerie crée avec des associés une société pour exploiter une fonderie de fer et de cuivre sur le site ; cette association prend fin le 31 décembre 1857.
Le matériel est vendu en 1866 à la fonderie de Tourlaville. Lors de la vente du 15 octobre 1872, les deux acquéreurs se partagent les bâtiments : la partie « Petite Verrerie » (anciens logements ouvriers) va à Mme Le Poittevin ; la Bouteillerie proprement dite à M. Lemattre, qui abat le bâtiment principal mais conserve les ruines de la chapelle. Depuis l’acquisition par Pierre Cottin en 1902, tous les vestiges ont disparu.
Situation géographique
Localisation
L’établissement était situé sur les rives du Trottebec, cours d’eau de Tourlaville (Manche), dans le secteur de la Mielle — terme normand désignant les terrains humides en bord de cours d’eau ou de mer. Tourlaville est aujourd’hui intégrée à la commune de Cherbourg-en-Cotentin. Le site se trouvait à proximité immédiate de la manufacture des glaces de Tourlaville, les deux établissements se faisant face sur les deux rives du Trottebec dans la même paroisse.
État actuel
Il ne subsiste aucun vestige industriel identifiable. Le nom du village voisin « La Bouteillerie » est le seul témoignage topographique de l’existence de l’établissement. Trois maisons d’ouvriers étaient encore debout vers 1929 selon Boivin.
Personnages liés
François Conrad Paupe Desrosières — directeur et locataire de 1791 à 1797. Voir sa fiche individu.
Jean-Baptiste de Belleville — dernier propriétaire attesté, au nom duquel l’établissement avait cessé d’exister en tant que verrerie en 1808 ou 1809.
Jean Lefèvre Graintheville — principal associé normand de Paupe, haut-justicier de Graintheville et Clitourps, demeuré associé jusqu’en 1794 au moins.
Jean Valognes — adjoint de Paupe, attesté jusqu’au 27 août 1794.
Pierre Duprey — associé, du manoir de Pierreville (district de Valognes). Ses héritiers sont poursuivis en 1810 par la veuve Germain.
Éléments techniques
La verrerie produit selon les sources de 1791-1794 : bouteilles, verres (gobeleterie courante) et verre à vitres. Cette dernière catégorie est particulièrement mise en avant par Paupe, qui vante sa maîtrise de la technique du manchon et revendique la découverte d’une matière locale substituable à la cendre de Bohême. La verrerie consomme environ 1 000 à 1 200 barils de charbon par mois (déclaration de juillet 1793), approvisionnée depuis les mines de Littry (Calvados).
Erreurs et incertitudes
Ce que dit la littérature, et ce qu’il faut corriger
Frémy (Histoire de la Manufacture royale des glaces de France, pp. 305-308) attribue à Paupe la direction de la glacerie de Tourlaville. Boivin corrige explicitement cette confusion : Paupe a bien été directeur de la verrerie de la Mielle, établissement distinct de la glacerie, même si les deux coexistent dans la même paroisse et sur le même cours d’eau.
Points non résolus
La période antérieure à 1791 — avant la prise de direction par Paupe — reste à documenter. Qui exploitait la verrerie avant Le Blanc (présent en 1790) ? Quel est le rôle exact de la famille de Belleville, mentionnée par Boivin comme exploitante de l’ensemble des verreries cotentinaises (Couville, Brix, Montaigu-la-Brisette, Mesnil-au-Val) ? La date de fondation de l’établissement est inconnue.
Le nom exact du propriétaire Jean-Pierre Germain (banquier à Paris, bailleur en 1791) mérite vérification : sa veuve est partie adverse dans le procès de 1805-1810.
Sources consultées
Eugène Boivin, Autour de la glacerie de Tourlaville, Cherbourg, impr. Morel, 1929, pp. 47-65 — source principale.
O. Le Vaillant de La Fieffe, Les Verreries de la Normandie, Rouen, C. Lanctin, 1873, p. 393.
A. Voisin, L’industrie verrière aux environs de Cherbourg, 1894, p. 14.
Archives municipales de Cherbourg : F² 5, F² 25, H H 24.
Archives de la Manche : L1 344.
Registres de délibérations municipaux de Tourlaville (cités par Boivin via le manuscrit Picquenot).
Personnages associés
Voir toutes les personnes liées →Sources
Cherbourg, impr. Morel, 1929, pp. 47-65. Source principale pour la période Paupe (1791-1797) et pour les phases ultérieures de l'établissement. Boivin a dépouillé les archives de Cherbourg (F² 5, F² 25, H H 24), de la Manche (L1 344) et les registres municipaux de Tourlaville.
Rouen, C. Lanctin, 1873, p. 393. Mentionne la reprise de la fabrication du verre à vitres en manchons en 1800 par MM. du Longpré et Cie.
1894, p. 14. Décrit les vestiges encore visibles de la chapelle en 1894.
Contrat de bail du 14 mars 1791, pétitions de Paupe, correspondance administrative 1791-1797.
Arrêt du 15 février 1793 sur l'insubordination des ouvriers, pétition du 3 pluviôse an II.
Documents relatifs aux terrains des Mielles.
Section sur laquelle est représenté le quartier dit de "La Verrerie".