Verrerie
Verrerie Duchet
1842 — 1926
Aussi connue sous : Verrerie Duchet · Verrerie Duchet, de la Tour-Fondue et Cie · Société Anonyme des Verreries du Centre
Site reconvertiNoms et raisons sociales
Histoire
Résumé
La Verrerie Duchet est l’une des grandes réussites industrielles du XIXe siècle dans le centre de la France. Fondée en 1842 par Jacques Alexandre Duchet, un entrepreneur de 23 ans issu d’une famille bourgeoise de Montluçon, elle s’installe dans le quartier de la Ville-Gozet, sur la rive gauche du Cher, au bord du canal de Berry tout juste inauguré. Spécialisée dans la production de bouteilles et de flacons, elle grandit régulièrement pendant six décennies pour atteindre, à son apogée en 1883, 500 ouvriers et 12 millions de bouteilles par an en 1903.
Son fondateur, maire de Montluçon de 1860 à 1868, bonapartiste convaincu et chevalier de la Légion d’honneur, en assure la direction pendant plus de soixante ans. Après sa mort en 1905, la gestion passe à son petit-fils Henri Cousin de La Tour-Fondue, sous lequel la société décline rapidement — un procès ruineux en 1912, la concurrence des verreries mécanisées, l’obsolescence du canal. Devenue Société Anonyme des Verreries du Centre vers 1916, l’usine ferme définitivement en 1926.
C’est dans cette verrerie que plusieurs membres de la famille de l’auteur de ce site ont séjourné et travaillé, dont Jean-Baptiste Haour, verrier de Givors recensé à Montluçon en 1887, et où sa grand-mère maternelle est née.
Historique
Fondation et premières années (1842 — 1860)
En 1842, Jacques Alexandre Duchet, 23 ans, né à Metz le 13 mars 1819 dans une famille bourgeoise de Saint-Amand-Montrond et Montluçon, fonde sa verrerie dans le quartier de la Ville-Gozet, sur la rive gauche du Cher. L’emplacement est stratégique : le canal de Berry, inauguré en 1834 pour acheminer le charbon des mines de Commentry, passe immédiatement au bord du site. La verrerie est le premier établissement industriel à s’installer le long de ce canal.
Dès 1843, Duchet construit un four à chaux, suivi de trois autres entre 1850 et 1853, destinés à l’agriculture et à la construction. En 1855, il dépose un brevet pour un nouveau système de chauffage des foyers industriels par le gaz de la carbonisation de la houille — innovation qui préfigure l’adoption ultérieure des fours Siemens.
En 1860, la verrerie emploie 210 ouvriers et produit environ 3 millions de bouteilles par an, destinées principalement aux vignerons bourbonnais et aux industries agroalimentaires.
Apogée et modernisation (1860 — 1905)
La croissance est régulière et soutenue. En 1875, la production atteint 6 millions de bouteilles ; en 1883, l’effectif culmine à 500 ouvriers ; en 1903, la production atteint son maximum de 12 millions de bouteilles par an.
En 1888, l’adoption des fours Siemens à gaz marque une révolution technique majeure : fusion continue, réduction des coûts estimée à 30 %, et abandon progressif des anciennes techniques au creuset. C’est l’une des premières verreries du centre de la France à adopter ce procédé.
Cette période coïncide avec l’engagement politique de Duchet. Nommé maire de Montluçon par décret impérial le 14 juillet 1860, il entre en fonction le 12 août et reste en poste jusqu’en 1868, marquant son mandat par des projets d’infrastructure. Conseiller général du canton de Montluçon-Ouest de 1864 à 1871, il reçoit la Légion d’honneur en 1862. En 1864, il accueille Napoléon III à Montluçon. Né lorrain, il est contraint de demander la nationalité française après la perte de l’Alsace-Lorraine en 1871 ; il l’obtient le 12 août 1872.
En 1887, Jean-Baptiste Haour, verrier originaire de Givors et spécialisé dans le verre creux, est recensé à Montluçon — certainement employé à la verrerie Duchet.
Jacques Alexandre Duchet décède le 23 mars 1905 à Montluçon, à 86 ans.
Déclin et fermeture (1905 — 1926)
La fermeture de la verrerie en 1926 résulte d’une conjonction de facteurs qui se renforcent mutuellement, et qu’il serait injuste de réduire à la seule personnalité de ses derniers dirigeants.
La faute originelle est celle de Duchet lui-même : en ne formant pas de successeur technique au sein de l’entreprise, il laisse une verrerie prospère sans direction compétente. Aucun de ses enfants n’est outillé pour reprendre l’affaire — Lucien est mort en 1902, Henriette n’est pas dans le monde industriel, Léonie est peintre. La gestion passe donc à son petit-fils Henri Cousin de La Tour-Fondue (1884-1939), un homme de 21 ans sans expérience industrielle au moment de la mort du fondateur. Les sources le décrivent comme autoritaire mais peu habile : en 1908, il refuse toute négociation lors d’une grève, aggravant les tensions sociales sans pour autant maîtriser la situation. En 1912, un procès intenté par une maison de Cognac pour des défauts de fabrication précipite une crise financière grave.
L’épuisement du charbon de Commentry est un facteur au moins aussi déterminant. La mine de Commentry, qui avait été le moteur de toute l’industrialisation montluçonnaise, s’épuise rapidement à partir de 1890 : sa production chute de 451 000 tonnes en 1890 à seulement 81 000 tonnes en 1911 : une baisse de 82 % en vingt ans. Après 1900, la verrerie ne peut plus s’approvisionner localement. Elle doit aller chercher du charbon dans des bassins plus éloignés (Doyet-Bézenet, bassin de l’Aumance) ou via le réseau ferré, à un coût nettement supérieur. L’avantage concurrentiel fondateur de la Ville-Gozet, du charbon bon marché livré par le canal, disparaît rapidement.
Le déclin structurel du canal de Berry achève de fragiliser l’ensemble. Le canal, conçu avec un gabarit particulièrement étroit, a souffert dès l’origine de problèmes d’alimentation en eau et a nécessité des péniches spécialement construites à ses dimensions (les « berrichonnes ») obligeant à un transbordement coûteux pour atteindre d’autres destinations. L’épuisement du charbon de Commentry entraîne mécaniquement la chute du trafic fluvial, qui perd sa principale raison d’être. Le tonnage transporté est divisé par 10 entre 1890 et 1951, et certaines branches ouest sont presque délaissées. Ce canal, atout fondateur de la verrerie, devient un handicap face aux verreries mécanisées installées en bordure de voie ferrée.
La Grande Guerre porte le coup de grâce. L’appel sous les drapeaux du personnel décime la main-d’œuvre qualifiée et contraint la direction à des arbitrages impossibles. C’est dans ce contexte que la raison sociale change vers 1916 pour Société Anonyme des Verreries du Centre, une restructuration qui témoigne moins d’une ambition nouvelle que d’une tentative de survie dans un contexte de pénuries et de désorganisation industrielle. La même évolution en société anonyme s’observe à la même époque dans d’autres verreries fragilisées, comme Richarme à Rive-de-Gier.
La concurrence des verreries mécanisées belges et britanniques, la poursuite du déclin du canal dans les années 1920 et l’impossibilité de moderniser un outil vieillissant sans capitaux suffisants achèvent l’entreprise. La verrerie ferme définitivement en 1926, après 84 ans d’activité.
Situation géographique
Localisation
La verrerie était établie dans le quartier de la Ville-Gozet, sur la rive gauche du Cher, à Montluçon (Allier), directement en bordure du canal de Berry. L’entrée principale donnait sur la place de la Verrerie. Le canal permettait l’acheminement par bateau du charbon de Commentry, du calcaire de Berry, du sable d’Ainay-le-Vieil et de la soude, et l’expédition des bouteilles vers les marchés régionaux.
État actuel
Le site n’a pas entièrement disparu. Des charpentes d’époque sont encore visibles à l’intérieur de l’enceinte du lycée Albert Einstein, qui occupe une partie de l’ancien terrain de la verrerie. Les bâtiments à l’entrée du site, qui accueillent aujourd’hui une entreprise de menuiserie et vitrerie pour l’habitat portant le nom (fortuit ou réutilisation d’une marque réputée) de « Verreries du Centre », sont selon toute vraisemblance un réemploi d’anciens bâtiments du quartier verrier.
Le reste du quartier a été progressivement reconverti. Un réaménagement récent (2023-2024) y a créé des espaces verts et des logements sociaux. Les traces toponymiques complètent ce tableau : place de la Verrerie, rue de la Verrerie, rue Jacques-Alexandre-Duchet au nord de la ville.
Carte du site
À venir — localisation sur plan cadastral.
Personnages liés
Jacques Alexandre Duchet (1819-1905) — fondateur, maire de Montluçon (1860-1868), chevalier de la Légion d’honneur. Dirige la verrerie pendant plus de soixante ans.
Henri Cousin de La Tour-Fondue (1884-1939) — petit-fils du fondateur, dernier directeur de la verrerie. Hérite aussi du Château Jaune de sa grand-tante Léonie Duchet en 1931.
Léonie Duchet (1849-1931) — fille du fondateur, peintre miniaturiste, vice-présidente des Amis de Montluçon. Achète le Château Jaune en 1927 pour l’offrir à l’association.
Jean-Baptiste Haour — verrier de Givors, recensé à Montluçon en 1887, employé à la verrerie Duchet. Ancêtre d’Arnaud. Fiche individu à créer.
Éléments techniques
La verrerie produisait principalement des bouteilles de toutes qualités et dimensions, ainsi que des flacons, destinés aux vignerons bourbonnais et aux industries agroalimentaires. Les matières premières — calcaire de Berry, sable d’Ainay-le-Vieil, soude, charbon de Commentry — étaient acheminées par le canal de Berry.
Chronologie technique :
- 1843-1853 — construction de fours à chaux (agriculture et construction)
- 1855 — brevet de chauffage au gaz de houille
- 1888 — adoption des fours Siemens à gaz, fusion continue, réduction des coûts de 30 %
- 1884 — test d’un four à bassin continu (contemporain de Couëron)
Les ouvriers souffleurs utilisaient des cannes de 1,8 à 2 mètres pour souffler le verre en fusion dans des creusets, technique désignée localement par le terme « Athanor ».
Contexte social
La verrerie Duchet formait une communauté ouvrière dense dans le quartier de la Ville-Gozet. Les ouvriers étaient rémunérés à la pièce, ce qui imposait un rythme intense.
Entre 1866 et 1870, une étude médicale est consacrée à la « syphilis des verriers » de Montluçon — maladie professionnelle liée aux vapeurs toxiques inhalées lors du soufflage. C’est l’un des premiers témoignages documentés des pathologies professionnelles des verriers dans la région.
En 1908, une grève éclate à la verrerie. Henri de La Tour-Fondue, le nouveau directeur, refuse toute négociation — attitude relatée dans Le Figaro du 16 avril 1908. La grève révèle les tensions accumulées après la mort du fondateur et le changement de style de direction.
Erreurs et incertitudes
Points non résolus
- Le rôle exact de Léonie Duchet dans la transition vers les Verreries du Centre (vers 1916) reste à clarifier. Elle détenait des parts de l’entreprise mais son implication dans la gestion n’est pas documentée.
- La date exacte de transformation en Société Anonyme des Verreries du Centre — « vers 1916 » selon les sources disponibles — mériterait une confirmation dans les archives départementales de l’Allier ou le Journal officiel.
- Jean-Baptiste Haour : les détails de sa présence à Montluçon (durée, fonction exacte, lien avec d’autres membres de la famille Haour sur place) restent à documenter.
- Les archives de l’entreprise : aucune archive interne (registres de personnel, comptes, correspondance) n’a été identifiée. Les archives départementales de l’Allier pourraient en conserver.
Personnages associés
Personnalités
Sources
Gallica — brevet pour une amélioration des procédés de fabrication du verre par chauffage des foyers industriels au gaz de houille.
Source principale sur l'histoire technique et sociale de la verrerie. Fours à chaux, fours Siemens, conditions ouvrières, chronologie.
Étude sur les maladies professionnelles des verriers. Effectifs (210 ouvriers en 1860, 500 en 1883) et production (3 millions de bouteilles en 1860).
Gallica — article mentionnant le refus de négociation d'Henri de La Tour-Fondue durant la grève de 1908.
Production en 1875 : 6 millions de bouteilles ; en 1903 : 12 millions.
Biographie du fondateur. Légion d'honneur (1862), mandat de maire (1860-1868), conseiller général (1864-1871).
Histoire du Château Jaune, acheté par Léonie Duchet en 1927 pour les Amis de Montluçon, transmis à Henri de La Tour-Fondue en 1931.
Naturalisation française accordée le 12 août 1872, après la perte de la Lorraine.