Verrerie

Verrerie de Varades

1788 — vers 1850

Aussi connue sous : Verrerie de la Mabiterie

Disparue — sans vestiges

Noms et raisons sociales

Verrerie de la Mabiterie
Nom d'usage 1788 — vers 1850

Histoire

Résumé

La verrerie de Varades naît vers 1785 de la rencontre entre un noble éclairé, le duc de Charost, et une dynastie de techniciens migrants venus de Franche-Comté, les de Muller. Installée sur le domaine de la Mabiterie, sur le versant sud d’une colline dominant la Loire, elle incarne un tournant dans l’histoire verrière française : abandonnant le bois des forêts nomades, elle adopte le charbon de terre extrait des mines toutes proches de Montrelais : première verrerie sédentaire de la région, ancrée à son combustible comme à son fleuve.

Sa vie industrielle s’étend sur plus de soixante ans, traversant la Révolution, la Terreur et l’Empire. Elle survit à l’exécution de son directeur sur l’échafaud d’Angers, à la guerre civile vendéenne et aux perturbations du ravitaillement. Elle finit par s’éteindre dans les années 1830-1840, vaincue non par la violence mais par la concurrence de pôles verriers mieux intégrés aux nouveaux réseaux ferroviaires.

Parmi les artisans qui firent vivre ses premiers fours figure Jean Baptiste Brischoux, souffleur de verre venu du Bief d’Etoz en Franche-Comté, mort le 22 mars 1789, soit un an à peine après la bénédiction du four, sans avoir vu l’entreprise trouver son rythme.


Historique

Genèse : pourquoi Varades (vers 1785-1788)

Le choix de Varades n’est pas le fruit du hasard. La position de la bourgade sur la Loire offre un accès fluvial direct vers Nantes et le commerce atlantique. Mais le facteur décisif est la proximité immédiate des mines de houille de Montrelais — quelques kilomètres à peine. En adoptant le charbon de terre comme combustible, la verrerie rompt avec le modèle ancestral de la verrerie forestière, nomade et dépendante du bois. Elle incarne un nouveau paradigme : l’usine sédentaire, fixée à sa source d’énergie. Cette modernité est à la fois sa force et sa vulnérabilité.

L’initiateur du projet est Georges de Muller de la Piolotte, gentilhomme verrier originaire de Franche-Comté, issu d’une longue lignée de maîtres verriers germanophones venus de la Forêt-Noire. Son père, François Conrad de Muller, était maître verrier au Bief d’Etoz et décédé là en 1753. Sa mère était née Raspiller, fille de verrier. Ses frères sont tous verriers. Georges lui-même a été parrain à Montrelais dès 1757, à Ingrandes dès 1765 — il connaît le territoire depuis des décennies. Il dirige les verreries d’Ingrandes et de Nantes, et possède une expertise rare dans l’utilisation du charbon de terre, que sa famille maîtrise depuis l’est de la France — une lettre adressée à Benjamin Franklin par sa famille en témoigne.

Un acte découvert à Saint-Sernin-du-Bois, daté du 28 février 1785, le désigne comme « propriétaire et directeur de la verrerie de Varades en Bretagne » — trois ans avant la mise à feu officielle du four en 1788. La verrerie existe donc au moins depuis 1785, peut-être en construction ou en phase d’aménagement. Cet acte, dans lequel de Muller figure comme parrain d’un fils du directeur de la verrerie de Prodhun, révèle aussi le réseau de connaissances qui relie entre eux ces artisans migrants : Jean Baptiste Brischoux, souffleur au Bief d’Etoz puis à Prodhun, connaissait très probablement de Muller de longue date. C’est sans doute à son invitation qu’il rejoignit Varades.

Le mécène du projet est Armand Joseph de Béthune, duc de Charost, seigneur de Varades, philanthrope reconnu, promoteur du progrès industriel et agricole dans ses domaines. Louis XV disait de lui : « Regardez cet homme ; il n’a pas beaucoup d’apparence, mais il vivifie trois de mes provinces. »

Parmi les signataires de l’acte de création figure Jean-Baptiste-Angélique Denion du Pin, avocat, conseiller secrétaire du Roi en la chancellerie du Parlement de Nancy depuis 1778, né à Saint-Herblon en 1737 — propriétaire local dont la famille est enracinée à Varades depuis le XVIIe siècle. Son implication dans la création de la verrerie lui vaudra, comme à Misset, un destin tragique : il prend part à l’insurrection vendéenne et est fusillé à Ancenis en 1793. Son fils Jean-Louis servira dans les armées vendéennes. Sa veuve sera rayée de la liste des émigrés en l’an III.

Hervé de Beaulieu, autre signataire de la cérémonie inaugurale du 12 mars 1788, appartient lui aussi à la noblesse locale — on retrouve un Pierre Marie Aimée Hervé de Beaulieu marié en 1781 à Belligné, commune aujourd’hui intégrée à Loireauxence, dont le père était avocat à la cour.

Le destin frappe l’entreprise avant même son démarrage : Georges de Muller de la Piolotte décède à Varades le 1er mai 1787, à l’âge de 52 ans, près d’un an avant la mise à feu du four. L’entreprise perd son fondateur et son expert technique au moment le plus critique. Que le projet soit néanmoins mené à terme témoigne de la solidité de la planification et de l’engagement du duc de Charost.

La mise à feu et les premières années (1788-1792)

Le 12 mars 1788, le four de fusion est solennellement béni par le curé de la paroisse, Monsieur Loyaud, « au milieu d’une affluence considérable », en présence de notables et d’industriels associés au projet. La cérémonie n’est pas une simple formalité religieuse, elle est un acte de légitimation sociale, présentant la nouvelle usine comme une promesse de prospérité pour le territoire.

L’établissement, bâti sur une portion du domaine de la Mabiterie, comprend une grande halle abritant le four, une halle d’épandage pour le refroidissement et les magasins nécessaires. La production est orientée vers le verre blanc de vitre et les bouteilles, des articles de consommation courante, pas de luxe, répondant à une demande en forte croissance.

Pour faire fonctionner ses fours, la verrerie doit recruter ses souffleurs loin de Varades. La main-d’œuvre qualifiée n’existe pas localement ; il faut la chercher dans les berceaux traditionnels de l’art verrier, à l’est de la France. Jean Baptiste Brischoux, souffleur de verre originaire de la verrerie du Bief d’Etoz en Franche-Comté, fait partie de ces migrants du feu. Il a travaillé à la verrerie de Prodhun, à Saint-Sernin-du-Bois, entre 1782 et 1784 environ — là même où Georges de Muller était parrain en 1785. Le lien est évident : c’est de Muller qui l’a recruté, ou du moins qui a rendu son départ vers Varades possible. Il arrive peut-être dès 1785 ou 1786, avant même la mise à feu officielle. Il décède le 22 mars 1789, un an après la bénédiction du four, emportant avec lui l’expérience accumulée au Bief d’Etoz et à Prodhun, mais aussi Miellin ou Pierre-Bénite, l’un de ces artisans sans lesquels aucun four ne peut brûler, dont le destin se noie dans les registres paroissiaux sans autre épitaphe que leur métier.

La tourmente révolutionnaire (1792-1799)

Avec les guerres de Vendée et la Chouannerie, la région de Varades plonge dans le chaos à partir de 1793. Située sur un axe stratégique de la Loire, la verrerie se retrouve au cœur d’une zone de guerre civile. Les Chouans contrôlent les routes au nord du fleuve, rendant les livraisons de charbon depuis Montrelais « impraticables en hiver ». Sans charbon, les fours s’éteignent.

La figure du directeur Etienne Misset concentre les tensions de l’époque. Homme puissant qui cumule la direction de la verrerie et celle des mines de Montrelais, il est aussi un personnage suspect pour les comités révolutionnaires. On lui reproche d’avoir fourni de la poudre aux rebelles, d’avoir mené une attaque contre Varades sous la cocarde blanche, d’avoir caché des prêtres réfractaires et des nobles. Arrêté en 1793, jugé par la commission militaire d’Angers, il est guillotiné le 14 janvier 1794. La gestion industrielle était devenue un acte éminemment politique.

Fait remarquable : l’exécution de son directeur ne signe pas l’arrêt de mort de la verrerie. Les sources sont formelles : « La verrerie continua cependant. » Un nouveau directeur, M. Servole, est nommé. L’outil de production, le savoir-faire des ouvriers et l’utilité économique de l’établissement sont jugés trop précieux pour être abandonnés, même au plus fort de la Terreur.

La lente extinction (1800-vers 1850)

Le retour à l’ordre sous le Consulat offre une période de répit. En 1803, la verrerie est encore un pôle industriel notable, donnant à Varades « quelque allure industrielle ». Elle est encore attestée dans un dénombrement des établissements industriels de la région en 1826.

Mais cette stabilité masque des fragilités structurelles. La verrerie d’Ingrandes, gérée par la même famille de Muller et bien plus grande, emploie jusqu’à 400 personnes en 1803. Comparée à ce géant, Varades fait figure de site secondaire. La fermeture d’Ingrandes vers 1830 est un signal : le réseau de la basse Loire ne peut plus tenir face à la concurrence des grands pôles verriers — Rive-de-Gier en tête — mieux intégrés aux nouveaux réseaux ferroviaires.

La production industrielle s’arrête très probablement dans les années 1830-1840. La date de 1850, avancée par l’historien local Gasnier, correspond sans doute à la dissolution juridique de la société ou à la vente des derniers actifs. Le scénario le plus plausible est un déclin fatal dans les années 1830, suivi d’une décennie d’existence moribonde avant l’extinction définitive.


Situation géographique

Localisation

La verrerie fut érigée « sur le versant sud de la colline », sur une parcelle du domaine de la Mabiterie, à Varades (aujourd’hui commune déléguée de Loireauxence, Loire-Atlantique). Le choix répondait à une logique industrielle précise : l’exposition sud offrait une protection contre les vents du nord et une bonne ventilation pour évacuer la chaleur des fours ; la position en surplomb de la plaine alluviale mettait le site à l’abri des crues de la Loire, tout en restant accessible pour le transport fluvial.

État actuel

Le site est aujourd’hui occupé par le Parc de la Mabiterie (résidence pour jeunes actifs, maison des associations) et un EHPAD. Aucun vestige architectural n’est visible. Les adresses modernes 1 et 2 Allée de la Mabiterie permettent de circonscrire la zone avec précision.

Carte du site

À venir — localisation sur cadastre napoléonien et plan de situation vers 1800.


Éléments techniques

La verrerie produisait du verre blanc de vitre et des bouteilles : des articles de grande consommation. Le procédé consistait à fondre dans des creusets en terre réfractaire un mélange de sable (probablement extrait du lit de la Loire) et d’un fondant (soude ou potasse).

L’élément technologique clé était le combustible : la houille extraite des mines de Montrelais, à quelques kilomètres. Cette proximité créait une relation symbiotique — la verrerie ne pouvait fonctionner sans un approvisionnement régulier, et les mines trouvaient dans elle un débouché constant. Cette interdépendance, qui était la clé de voûte du projet, se révéla aussi son point de grande vulnérabilité lorsque les troubles révolutionnaires perturbèrent l’extraction et le transport du charbon.

Les conditions d’autorisation imposaient une cheminée suffisamment haute pour disperser les fumées, une contrainte courante pour les verreries classées « établissements dangereux et insalubres ».


Contexte social

Les souffleurs de verre formaient une corporation d’artisans hautement qualifiés, considérés comme une « aristocratie du monde ouvrier ». Le travail s’organisait en équipes (les « places ») autour des fours, dans une chorégraphie précise et exigeante.

La main-d’œuvre n’étant pas disponible localement, elle venait des berceaux traditionnels de la verrerie en Lorraine, en Franche-Comté et en Alsace. Jean Baptiste Brischoux, venu du Bief d’Etoz, n’est qu’un exemple de ces migrations de travail structurées par des réseaux familiaux et claniques qui reliaient les savoir-faire de l’Est aux ambitions industrielles de l’Ouest.


Erreurs et incertitudes

Ce que dit la littérature, et ce qu’il faut corriger

La date de fermeture est débattue. L’historien local Gasnier évoque « vers 1850 » ; la revue de l’ARRA indique « sans doute vers 1830-1840 ». Ces deux dates ne sont pas nécessairement contradictoires : la production industrielle s’est très probablement arrêtée vers 1830-1840, tandis que la dissolution juridique ou la vente des actifs peut avoir traîné jusqu’à 1850. La fermeture d’Ingrandes vers 1830 renforce la thèse d’un arrêt précoce.

Points non résolus

  • Date de fondation exacte. L’acte de Saint-Sernin-du-Bois (1785) prouve que la verrerie existait avant 1788. S’agit-il de l’année d’achat du terrain, de début des travaux, ou d’un démarrage partiel de production ? Les minutes de Maître Lebec (Archives de Loire-Atlantique) contiendraient la copie de la vente de l’emplacement : à consulter.
  • Gardeur de Thillombois et Pierre Vallin. Ces deux signataires de la cérémonie du 12 mars 1788 n’ont pas encore été identifiés.
  • Destin de la verrerie après 1826. Les sources sont muettes sur cette dernière période. La dissolution juridique reste à documenter.
  • Jean Baptiste Brischoux. L’acte de sépulture (registres paroissiaux de Varades, 22 mars 1789) est à consulter pour confirmer sa profession et identifier d’éventuels témoins verriers. Son lien de parenté exact avec Georges Antoine Sigwart, également associé à la verrerie, reste à établir.

Personnages associés

Personnalités

Verriers

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Sources

article Revue de l'ARRA (Association de Recherche et de Réflexion sur l'Ancenis) — Perrouin, B. https://www.arra-ancenis.fr/wp-content/uploads/2020/04/Revue6-1991-BPerrouin-p.67-77.pdf

Revue n°6, 1991, pages 67-77. Source principale sur l'histoire de la verrerie de Varades. Mentionne notamment la localisation au domaine de la Mabiterie, les directeurs successifs, la période révolutionnaire et la date de fermeture.

article La verrerie d'Ingrandes sur Loire https://tourisme-culture-patrimoine.fr/site_tcp_2016/la_verrerie_d.pdf

Document de référence sur la verrerie d'Ingrandes, avec des informations sur la famille de Muller et le réseau verrier de la basse Loire.

livre Histoire locale de Varades — Gasnier, Henri-Michel

Evoque la disparition progressive de la verrerie 'vers 1850'. Cette date tardive pourrait correspondre à la dissolution juridique ou à la vente des derniers actifs, la production ayant cessé vers 1830-1840.

archive notariale Minutes de Maître Lebec, notaire à Varades

Archives départementales de Loire-Atlantique. Contient la copie de la vente de l'emplacement de la verrerie, 1785-1788. Piste à explorer pour les actes fondateurs.

etat civil Registres paroissiaux de Varades https://archives-numerisees.loire-atlantique.fr/v2/ad44/registre.html

Acte de sépulture de Jean Baptiste Brischoux, souffleur de verre, décédé le 22 mars 1789.

article Franklin Papers — Lettre de la famille de Muller à Benjamin Franklin https://franklinpapers.org/yale?vol=26&page=238b001

Lettre révélant l'expertise précoce de la famille de Muller dans l'utilisation du charbon de terre pour la fabrication du verre.

article Armand Joseph de Béthune — Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Armand_Joseph_de_B%C3%A9thune

Biographie du duc de Charost, mécène de la verrerie.

etat civil Acte de parrainage, Saint-Sernin-du-Bois, 28 février 1785 https://www.geneanet.org/cercles/view/colgnecmcgsln/385692

George de Muller désigné comme 'propriétaire et directeur de la verrerie de Varades en Bretagne' — preuve que la verrerie existe au moins depuis 1785, trois ans avant la mise à feu officielle.

livre Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle — Tome 13 — Chaix d'Est-Ange, Gustave https://www.geneanet.org/bibliotheque-genealogie/viewer/441?page=295#page=295

Biographie de Jean-Baptiste-Angélique Denion du Pin, avocat et conseiller secrétaire du Roi, signataire de l'acte de création de la verrerie, fusillé à Ancenis en 1793.

article Archives de Loire-Atlantique, Série Q — Répertoire numérique — Maître, Léon

Demandes de mainlevée du séquestre mis sur les successions des rebelles. Mentionne Jean Angélique Denion-Dupin.

article Denion du Pin Jean-Louis — États de services https://shenandoahdavis.canalblog.com/archives/2017/10/16/35767532.html

Fils de Jean-Baptiste-Angélique Denion du Pin. Confirme que son père 'a péri révolutionnairement'.