Personnalité
Georges Muller
15 mars 1736 — 1er mai 1787
Gentilhomme verrier autoproclamé, entrepreneur itinérant entre Franche-Comté, Anjou et Bretagne
Biographie
Portrait
Georges Muller de la Piolotte est le personnage le plus singulier de la fratrie Muller, et peut-être de tout le corpus comtois documenté par Guy-Jean Michel. Ni l’escroc systématique de son beau-frère Frésard, ni le bâtisseur patient de Joseph Neuvesel, il occupe une position intermédiaire : un homme de talent réel, aux ambitions plus grandes que ses capitaux, qui butinne de verrerie en nitrière, d’Anjou en Bretagne, en se parant au passage d’une particule inventée et en épousant sa propre nièce.
Sa trajectoire « dessine une ligne sinueuse, globalement progressive », écrit Guy-Jean Michel. Un jugement mesuré qui dit à la fois son instabilité et sa résilience. Il finit par diriger une entreprise, celle de Varades, avant de mourir en 1787, peut-être avant même d’avoir vu la première fonte de son four.
Origines et famille
Georges naît le 15 mars 1736 au Bief-d’Étoz (Doubs), benjamin des enfants de François Conrad Muller et Anne Marie Raspiller. Son père est marchand de verre, personnage de transition entre le modèle forestier artisanal où son propre père Jean Georges était maître souffleur « à l’ancienne », et le modèle proto-industriel du XVIIIe siècle finissant. Sa mère Anne Marie est fille de Melchior Raspiller, cofondateur et maire des fabriques de Ronchamp et Saint-Antoine — la même lignée Raspiller qui, par une autre branche, donnera Anne Catherine Raspiller, mère des Neuvesel.
Ses frères aînés Henri Joseph et Henri Melchior partent travailler aux côtés de leurs oncles et cousins maternels sur des ouvreaux loués à Saint-Antoine. Georges, lui, demeure avec ses parents au Bief-d’Étoz. On sait qu’il sait très bien écrire — sa signature en témoigne. On ignore ce qu’il a étudié.
La particule inventée et l’esprit fanfaron
Dès son installation à Ingrandes en 1757, à 21 ans, Georges prend l’habitude de se faire appeler « gentilhomme verrier » et de signer « Georges de Muller de la Piolotte ». Ce patronyme amplifié est une invention pure : il existe bien aujourd’hui un lieu-dit La Piolotte sur la commune de Charquemont, à environ deux kilomètres au sud-ouest de la verrerie des Essarts-Cuenot, terrain familier des Muller. Georges a vraisemblablement emprunté ce nom de lieu pour se forger une particule à peu de frais.
Son frère Henri Joseph pratique la même chose en se disant « des Chenvières ». Mais la fratrie ne s’en tient pas là : les mariages hors du milieu verrier (avec des Dechasal, Chatelain, Frésard) et cette invention nobiliaire collective traduisent une volonté d’enracinement bourgeois et aristocratique caractéristique d’une génération en transition. Le père François Conrad était marchand ; ses enfants veulent être gentilshommes.
Le mariage de Georges avec Marie Thérèse Muller, sa propre nièce, fille de son frère Henri Melchior, de dix-neuf ans sa cadette, le 27 septembre 1784 à Champagney, est le sommet de cet esprit fanfaron. Une telle union nécessitait une dispense ecclésiastique, que Georges a manifestement obtenue.
Ingrandes et les années angevines (1757-vers 1774)
Georges accompagne son frère Henri Joseph, associé à Michel Raspiller pour l’exploitation de la verrerie d’Ingrandes-sur-Loire. Il y restera près de vingt ans, suffisamment longtemps pour que son « titre » de gentilhomme verrier d’Ingrandes lui colle à la peau il est encore dit « gentilhomme verrier à Aingrande en Bretagne » lors d’un baptême à Plancher-les-Mines le 22 mars 1769.
Quand Henri Melchior est pressenti par les religieux de Lure pour établir une verrerie à la houille de Champagney, Georges rentre en Franche-Comté.
Champagney : l’éviction fraternelle (1774-1779)
Georges entre pour 12/30 dans la société de Champagney, aux côtés d’Henri Melchior (12/30) et de François Conrad du Bief-d’Étoz (6/30). La construction commence au printemps 1774. Mais la gestion d’Henri Melchior est rapidement contestée par ses frères et la « mésintelligence » s’installe. Pour évincer Georges, Melchior s’allie avec Hubert Joseph Prévost et enlève l’adjudication le 23 novembre 1779. Georges se retrouve dehors.
Il ne partira pas les mains vides : les propriétaires de Champagney lui devront 44 000 livres, qu’il récupérera plus tard pour financer son entreprise bretonne.
Les aventures spéculatives : nitrières et mines (1779-1784)
Écarté de Champagney, Georges part à Delle (Territoire de Belfort) chercher à établir une nitrière. En 1781, avec les frères Laurent des forges de Grandvillars, il sollicite l’exploitation exclusive des mines de charbon de Large et le droit d’y établir des usines. La duchesse de Mazarin s’y oppose, soulignant l’impécuniosité des demandeurs. Guy-Jean Michel note que ce « détour du côté des salpêtres et des fers suggère qu’il est plus tourné vers les opérations spéculatives qu’attaché à la profession verrière ».
Varades : l’aboutissement (1784-1787)
De retour dans le Val de Loire, Georges exploite une idée émise dès 1755 par Michel Raspiller : établir une verrerie utilisant la houille de Montrelais, non plus en Anjou comme Ingrandes, mais en Bretagne, à quelques kilomètres en aval. À son mariage le 27 septembre 1784 à Champagney, il se dit déjà « intéressé dans les verreries de Varades en Bretagne » et « dans la régie des mines de Montrelaye ». Il récupère les 44 000 livres dues par Champagney pour financer l’entreprise.
Pour recruter des souffleurs qualifiés, Georges mène en parallèle une tournée active. En février 1785, il se déplace à plus de 500 km jusqu’à la verrerie de Prodhun (Saint-Sernin-du-Bois, Saône-et-Loire) pour y être parrain du fils du directeur Claude Charles Oudry — révélant ainsi l’identité du successeur de Charles de Sarode à la tête de cet établissement. Il signe l’acte « Jean Georges Muller de la Piolotte », confirmant son prénom complet. Prodhun emploie des souffleurs comtois issus des mêmes réseaux que lui (Bief-d’Étoz, Blancheroche), dont Jean Baptiste Brischoux, né au Bief-d’Étoz comme lui. Brischoux quittera Prodhun vers 1785-1787, passera par Montcenis/Le Creusot, et rejoindra Varades — dont la bénédiction du premier four date du 12 mars 1788.
Georges ne verra pas cette bénédiction : il décède à Varades le 1er mai 1787, laissant à d’autres le soin d’exploiter ce qu’il a bâti.
La fratrie Muller et son réseau
La famille Muller de cette génération est connectée à presque toutes les verreries de la région :
Henri Joseph Muller « des Chenvières » (†Ingrandes, 11 septembre 1786), époux de Gertrude Dechasal (Charquemont, 30 novembre 1748). Sa femme est la sœur de Pierre Joseph Dechasal, marchand verrier de Blancheroche, très impliqué dans la création de la verrerie de Thorens-Glières où travaille vers 1774 Melchior Neuvesel, frère de Joseph le maître de verrerie de Givors. Henri Joseph prend à son compte en 1782 la verrerie de Nantes, laissée à l’abandon.
Henri Melchior Muller (Champagney), frère et beau-père de Georges, dont le fils lui servira de gendre.
Marie-Madeleine Muller, sœur de Georges, épouse Melchior Joseph Graisely aux Essarts-Cuenot, une branche de la famille Graisely/Grésely qui apparaît dans plusieurs fiches Radix Vitri.
François Conrad Muller le Jeune, (né le 29 janvier 1723, verrerie du Bief d’Étoz - †22 septembre 1805, verrerie du Bief d’Étoz), frère aîné, dirige la verrerie familiale du Bief-d’Étoz. Il épouse le 27 novembre 1747, à Charmauvillers, Marie Dorothée Chatelain (1723-1794), fille du marchand Jean Baptiste Joseph Chatelain, de Charquemont.
La fratrie se marie massivement hors du milieu verrier (Dechasal, Chatelain, Frésard) — ce qui traduit précisément la volonté d’ancrage bourgeois d’une génération en train de quitter le modèle des dynasties souffleurs pour celui des entrepreneurs industriels.
Georges Muller et la transition du modèle forestier
Georges Muller appartient à une génération charnière. Son grand-père Jean Georges Muller était un maître verrier « à l’ancienne » — souffleur de race, transmettant son savoir de père en fils. Son père François Conrad était déjà marchand de verre plutôt que souffleur. Et Georges lui-même papillonne entre les verreries, les nitrières et les mines, s’invente une particule et épouse sa nièce — autant de signes d’une intégration dans un monde bourgeois et spéculatif qui n’est plus celui des dynasties forestières.
Ce mouvement — du souffleur artisan au gentilhomme entrepreneur — est l’une des transformations majeures de l’industrie verrière du XVIIIe siècle. Georges Muller de la Piolotte en est un exemple parlant, ni tout à fait réussi comme Joseph Neuvesel, ni aussi spectaculairement raté que son beau-frère Frésard. Un homme entre deux mondes, qui finit par trouver sa voie en Bretagne — trop tard pour en profiter longtemps.
Points non résolus
- Date de naissance précise : vers 1736, à confirmer aux AD du Doubs ou Haute-Saône.
- La verrerie des Planches : Georges est dit « de la verrerie des Planches » lors du parrainage de 1776 à Charmauvillers — quel établissement ? Distinct d’Ingrandes et de Champagney.
- Le devenir de la verrerie de Varades après 1787 : qui reprend après la mort de Georges ? Sa veuve Marie Thérèse Muller ? Un associé ?
- Pierre Joseph Dechasal : personnage important de l’époque selon vos notes, lié à Thorens-Glières et à la fratrie Muller par alliance. Mérite sa propre fiche à terme.
Frise chronologique
Accompagne son frère Henri Joseph, associé à Michel Raspiller pour l'exploitation de la verrerie angevine d'Ingrandes. C'est là qu'il prend l'habitude de s'intituler 'gentilhomme verrier' et de signer…
Parrain de François Dorothé Georges Muller, fils de son frère Henri Melchior et Jeanne Baptiste Chatelain. Marraine : Anne Marie Dorothée Chatelain, épouse de François Conrad 'le jeune' Muller, de la …
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Cherche à établir une nitrière à Delle après son éviction de Champagney. En 1781, avec les frères Laurent (forges de Grandvillars), sollicite l'exploitation exclusive des mines de charbon de Large et …
Se dit 'gentilhomme verrier intéressé dans les verreries de Varades en Bretagne' à son mariage (27 sept. 1784). Exploitant une idée émise dès 1755 par Michel Raspiller, il établit une verrerie utilisa…
Parrain de Georges Marcel Thérèse Charles Augustin Oudry, fils de Claude Charles Oudry, directeur de la verrerie de Prodhun. Signe 'Jean Georges Muller de la Piolotte, co-propriétaire et directeur de …
Parcours géographique
2 verreries
Sources
- livre Verriers et verreries en Franche-Comté au XVIIIe siècle — Guy-Jean Michel
Tome II, 1989, pp. 615-616. Source principale. Michel conclut : 'Il papillonne et son détour du côté des salpêtres et des fers suggère qu'il est plus tourné vers les opérations spéculatives qu'attaché à la profession verrière. C'est elle pourtant qui lui permet, après avoir butiné çà et là, de finalement assumer la direction d'une entreprise.'
- etat civil Actes de parrainage à Plancher-les-Mines et Charmauvillers
23 janvier 1773 (Plancher-les-Mines), 22 mars 1769 (Plancher-les-Mines), 9 avril 1776 (Charmauvillers). Sources primaires précisant son titre autoproclamé et ses déplacements.
- archive Acte de société Champagney (AD Haute-Saône, 3284)
Répartition des parts : Henri Melchior Muller 12/30, Georges Muller 12/30, François Conrad Muller (Bief-d'Étoz) 6/30. Chaque part estimée à 1 000 livres.
- etat civil Acte de baptême de Georges Marcel Thérèse Charles Augustin Oudry (AD71, Saint-Sernin-du-Bois, 28 février 1785)
Georges Muller signe 'Jean Georges Muller de la Piolotte, co-propriétaire et directeur de la verrerie de Varades en Bretagne'. Révèle son prénom complet, son statut à Varades, et le directeur de Prodhun (Claude Charles Oudry). Déplacement de 500 km interprété comme visite de recrutement pour Varades.