Verrerie
Verrerie d'Ingrandes
vers 1755 — vers 1822
Aussi connue sous : Verrerie royale d'Ingrandes · Verrerie de Muller
Disparue — sans vestigesNoms et raisons sociales
Histoire
Résumé
La verrerie d’Ingrandes est l’un des établissements verriers les plus importants de l’Ouest de la France au XVIIIe siècle. Fondée vers 1755 par Michel-Marie de Raspiller, gentilhomme verrier angevin titulaire d’un brevet royal, elle s’installe à Ingrandes-sur-Loire à la frontière de l’Anjou et de la Bretagne, tirant parti du fleuve pour l’approvisionnement et l’expédition de ses produits. À son apogée, sous la direction de la famille de Muller, elle emploie jusqu’à 500 ouvriers et produit un million de bouteilles par an, expédiées vers Bordeaux, les colonies et l’étranger.
La Révolution la frappe durement. Son directeur Étienne Misset est guillotiné en janvier 1794, les mines de charbon voisines de Montrelais sont dévastées par les combats, les voies de transport coupées. Elle survit pourtant, affaiblie, sous la direction de Pierre-Joseph de Muller. En 1822, les de Muller mettent simultanément en vente leurs deux verreries — Ingrandes et Nantes — suggérant un retrait définitif de la famille du secteur. La verrerie est rachetée et transformée en raffinerie de sucre dès les années 1825-1830, puis disparaît dans les faillites successives de ses nouveaux propriétaires.
Son histoire croise celle de deux grandes familles verrières : les Raspiller, dont on retrouve la trace depuis les verreries de la Forêt-Noire au XVIIe siècle jusqu’aux bords du Gier au XIXe siècle, et les de Muller, dont une autre branche dirigeait simultanément la verrerie de Varades.
Historique
Fondation et premières années (vers 1755 — 1786)
Vers 1755, Michel-Marie de Raspiller, gentilhomme verrier d’Angers, établit une verrerie à Ingrandes grâce à un brevet royal qui lui confère le titre de « verrerie royale » et une exclusivité sur les alentours. La production principale est la bouteille ; le verre à vitre est peut-être également fabriqué.
Dès au moins 1757, Henri-Joseph de Muller, originaire de Franche-Comté et mari de Gertrude Deschazael, entre en partage avec Raspiller. Michel-Marie de Raspiller meurt le 24 août 1760 à 44 ans. Sa présence est attestée quelques semaines avant sa mort : il figure comme témoin au baptême du futur général de Bonchamps, le 10 mai 1760, avec le titre de « gentilhomme verrier ».
Henri-Joseph de Muller dirige seul l’établissement après le décès de Raspiller. La verrerie prospère. Un rapport à l’intendant de la Généralité de Tours, vers 1765, indique une production annuelle de 800 000 bouteilles. Pour assurer sa trésorerie, elle s’appuie sur des prêteurs nobles et bourgeois : le comte Walsh de Serrant avance 39 000 livres, à des taux allant de 13,5 % à 18 % par an.
Henri-Joseph de Muller meurt le 11 septembre 1786, à 70 ans. Son fils Pierre-Joseph de Muller lui succède.
L’apogée et la Révolution (1786 — 1802)
À la veille de la Révolution, la verrerie est un acteur économique majeur d’Ingrandes. Une enquête de 1788 recense 80 privilégiés dans la commune — curé, vicaire, propriétaire de la verrerie et ouvriers logés dans l’enceinte. Ces ouvriers bénéficient du statut de privilégiés hérité du brevet royal.
L’établissement emploie jusqu’à 400 à 500 ouvriers, sans compter les journaliers et les voituriers. Sa production atteint potentiellement un million de bouteilles par an — en moyenne 600 000 — expédiées par la Loire vers Nantes, Bordeaux, les colonies américaines et l’étranger. Il entretient deux fours en alternance, alimentés en charbon par les mines de Montrelais, à six kilomètres au nord.
Étienne Misset assure la direction sur place, probablement pour le compte des de Muller qui possèdent aussi la verrerie de Nantes. Il est arrêté en 1793 et guillotiné le 14 janvier 1794 — vraisemblablement victime des purges révolutionnaires plutôt que de faits précis, comme le suggère la situation chaotique de la région à cette date.
Dès le 11 mars 1793, la région s’embrase. Les mines de Montrelais sont dévastées par les combats. Les transports sur la Loire ne s’effectuent plus qu’en convois escortés de chaloupes canonnières. La verrerie sert aussi de dépôt militaire. En octobre 1793, un officier du génie, le citoyen Fachot, fait démolir la petite chapelle de l’enceinte où des femmes continuaient à se réunir pour prier.
En 1802, la statistique départementale rapporte une production de seulement 100 000 bouteilles avec 50 ouvriers — catastrophe par rapport au million d’avant-guerre. Mais Pierre-Joseph de Muller est décrit comme « très recommandable » et la reprise semble amorcée.
Le déclin et la vente (1802 — 1822)
La verrerie se relève partiellement. En 1803, elle emploie à nouveau 400 à 500 ouvriers et produit 500 000 à 600 000 bouteilles par an. Mais les difficultés structurelles s’accumulent : le charbon de Montrelais est coûteux et de mauvaise qualité, l’indiscipline des ouvriers s’accroît, la verrerie ne peut fonctionner que quatre mois par an.
En août 1822, Pierre-Joseph de Muller met simultanément en vente la verrerie de Nantes et celle d’Ingrandes. L’annonce publiée dans le Journal du Commerce décrit Ingrandes comme composée de « deux halles, deux fourneaux, chambres à pots, magasins, forges, hangars, emplacement considérable, maison et jardin de maître », sur 72 000 pieds carrés. Les deux verreries sont « toujours en activité ». Sur place, c’est M. Lebeuf — probablement un successeur ou associé de la famille Le Bœuf mentionnée dès 1793 — qui renseigne les acquéreurs potentiels.
Reconversions et démolition (1822 — 1872)
La verrerie est rachetée et transformée en raffinerie de sucre indigène. Dès octobre 1833, une annonce dans le Journal du Commerce propose à la location une « belle usine à sucre indigène, garnie de tous ses ustensiles et en activité » sur les bords de la Loire à Ingrande — la reconversion était donc achevée avant cette date, vraisemblablement entre 1822 et 1830. Le cadastre napoléonien de 1835 confirme le domaine au nom de « Denecheau et Valloir & compagnie, raffinerie ». En 1846, la sucrerie est mise en vente judiciaire suite à la faillite de MM. Vallée, négociants à Nantes — indivis entre Vallée, Chaboisseau et Denéchaud, en deux lots mis à prix à 25 000 et 20 000 francs.
En avril 1872, le terrain est mis aux enchères pour démolition. L’annonce du Phare de la Loire est d’une lucidité brutale : 8 500 mètres de terrain, mise à prix 19 000 francs, avec la précision que « les matériaux des bâtiments d’exploitation produiraient net de frais de démolition près de 17 000 francs ». L’acquéreur garderait la maison, le jardin et 7 000 mètres de terrain à revendre. C’est sur cette emprise que s’élève aujourd’hui le « château de la Verrerie », construction de la fin du XIXe siècle qui seul témoigne encore de l’existence du domaine.
Situation géographique
Localisation
La verrerie était établie à l’ouest de la cité d’Ingrandes, le long de la Loire, délimitée par la rue de la Verrerie et le quai de la Verrerie — deux toponymes qui subsistent aujourd’hui. L’annonce de 1822 précise qu’elle se trouve « sur le bord de la Loire, à quatorze lieues de Nantes et sept d’Angers, à proximité de quatre mines à charbon de terre ». Le domaine couvrait 72 000 pieds carrés (environ 6 700 m²) selon la même source, ou 8 500 mètres carrés selon l’annonce de démolition de 1872.
Une source de 1765 indique qu’elle était « partie Bretagne, partie Anjou », confirmant un emplacement à cheval sur la frontière administrative historique.
État actuel
Sur l’emprise de l’ancienne verrerie s’élève aujourd’hui le château de la Verrerie, construction de la fin du XIXe siècle, bâti après la démolition des bâtiments industriels en 1872. La rue de la Verrerie et le quai de la Verrerie conservent la mémoire toponymique du site.
Carte du site
Localisation confirmée sur le cadastre napoléonien de 1835 (section à identifier). À venir : extrait cadastral annoté.
Éléments techniques
La verrerie produisait principalement des bouteilles de toutes qualités et dimensions. L’annonce de 1822 précise qu’elle est « propre à faire ensemble bouteilles et vertes à vitres », confirmant la double production signalée en 1765.
L’établissement entretenait deux fours fonctionnant en alternance. La production théorique maximale était d’un million de bouteilles par an, avec une moyenne de 600 000. Les souffleurs — une dizaine au maximum, à raison d’un par place dans un four de six à huit places — constituaient l’élite ouvrière, très bien payée. La grande majorité des effectifs (porteurs, gamins, tamiseurs, forgerons, voituriers) occupait des postes moins qualifiés.
Le combustible était le charbon extrait des mines de Montrelais, à six kilomètres au nord. La verrerie ne fonctionnait que quatre mois par an, contrainte liée à la nécessité de reconstruire périodiquement les fours, et peut-être au rythme saisonnier de la Loire qui conditionnait les expéditions.
Contexte social
La verrerie était une communauté fermée, dotée de son enceinte propre où logeaient les ouvriers et leurs familles. Les souffleurs avaient les poumons brûlés dès la trentaine et ne tardaient pas à décéder. La grande majorité des ouvriers était itinérante, circulant de verrerie en verrerie.
La Révolution révèle les fractures de la communauté. Trois ouvriers s’engagent dans le 21e bataillon de Maine-et-Loire dès août 1792. La situation devient critique en 1793 : routes coupées par les Chouans, mines de Montrelais dévastées, garnisons logées dans l’enceinte. En octobre 1793, l’officier Fachot fait démolir la chapelle de la verrerie où des femmes se réunissaient encore pour prier — petit épisode révélateur des tensions entre l’ordre républicain et les pratiques religieuses de la communauté ouvrière.
Erreurs et incertitudes
Ce que dit la littérature, et ce qu’il faut corriger
La statistique de l’An IX indique que la verrerie existe « depuis 1759 ». Célestin Port corrige : la fondation remonte à 1755. C’est la date de Port qui est la plus fiable.
Points non résolus
- Le rôle exact d’Étienne Misset : directeur d’Ingrandes uniquement, ou également de Varades pour le compte des de Muller ? La mention de « Misset » comme directeur à Varades dans les sources sur cette verrerie suggère une gestion commune, mais n’est pas confirmée par un acte.
- Le lien Le Bœuf : présent dans l’enceinte de la verrerie en 1793, contact sur place lors de la vente de 1822. Directeur ? Contremaître ? La continuité sur trente ans mérite d’être documentée.
- La production de verre à vitre : mentionnée en 1765 et confirmée par l’annonce de 1822. À quelle période a-t-elle été abandonnée au profit des bouteilles exclusivement ?
- La verrerie de Nantes : mentionnée dans la vente de 1822 comme propriété conjointe des de Muller. Fiche à créer.
- La provenance du sable : le sable de Loire serait selon une source locale « impropre » à la fabrication du verre. La matière première exacte reste à établir.
Personnages associés
Aucune personne liée n'a été trouvée pour cette verrerie.
Voir toutes les personnes liées →Sources
Article 'Ingrandes' — fondation vers 1755, propriétaires successifs, production, fermeture avant 1830.
Page 78 — le comte Walsh de Serrant avait prêté 39 000 livres aux entrepreneurs. Production de 800 000 bouteilles par an. Taux d'intérêt : 13,50 % à 18 % par an.
1867-1868, page 277 — rapport à l'intendant de la Généralité de Tours, vers 1765. Les Raspiller comme directeurs, gentilshommes verriers.
17 septembre 1802, Anjou historique vol. 5 p. 501 — fondée en 1759 (erreur : 1755). Deux fours, 400-500 ouvriers, 600 000 bouteilles/an. Directeur Demuller, 'très recommandable'.
18 août 1822 — vente simultanée de la verrerie de Nantes et de la verrerie d'Ingrandes, propriétés de la famille de Muller. Description : deux halles, deux fourneaux, 72 000 pieds carrés. M. Lebeuf, demeurant à la verrerie, contact sur place.
7 mai 1846 — vente judiciaire de 'la verrerie et la sucrerie d'Ingrande', indivis entre Vallée, Chaboisseau et Denéchaud. Deux lots : mise à prix 25 000 et 20 000 francs.
12 octobre 1833 — 'belle usine à sucre indigène, garnie de tous ses ustensiles et en activité', à louer sur les bords de la Loire à Ingrande. Contact : le directeur sur place, Me Hunault jeune notaire à Ingrande, et M. P. Vanneunen aîné à Nantes. Confirme que la reconversion en sucrerie était achevée avant 1833.
22 avril 1872 — adjudication de l'ancienne verrerie, 8 500 mètres de terrain. Mise à prix 19 000 francs. Matériaux estimés à 17 000 francs nets de démolition. Étude de Me Grimaud, notaire à Chalonnes.
1835 — parcelles de la verrerie au nom de 'Denecheau et Valloir & compagnie, raffinerie'. Domaine délimité par la rue de la Verrerie et le quai de la Verrerie, à l'ouest de la cité, le long de la Loire.
15-16 octobre 1793 — incident de la chapelle de la verrerie. Déclaration de l'officier Fachot.
Enquête de 1788 — 80 privilégiés à Ingrandes : curé, vicaire, propriétaire de la verrerie et ouvriers logés dans l'enceinte.