Verrerie
Verrerie de Pierre-Bénite
1768 - env. 1813
Aussi connue sous : Verrerie Royale de Pierre-Bénite
Fermée — vestiges visiblesNoms et raisons sociales
Histoire
Résumé
La Verrerie Royale de Pierre-Bénite est l’une des manufactures verrières les plus importantes de la région lyonnaise dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Fondée en 1768 par Joseph Enard, marchand verrier né à Fessevillers (Doubs) en 1713, elle produit du verre à vitre, des bouteilles et du verre blanc “façon Bohême”, emploie jusqu’à 200 ouvriers, et attire les meilleurs souffleurs du réseau franc-comtois. C’est l’aboutissement de la trajectoire d’un entrepreneur d’exception, déjà cofondateur de la Verrerie Royale de Givors en 1749.
La manufacture ferme au plus tard vers 1811-1813, après la mort de son fondateur en 1790 et une reprise par son fils Jean Marie Melchior Enard, qui s’éteint sans descendance. Les Robichon, héritiers du site, ferment la verrerie pour favoriser leurs propres établissements de Rive-de-Gier. Les bâtiments industriels connaissent ensuite plusieurs vies (caserne sous Charles X, manufacture de fuchsine dans les années 1860) avant de disparaître dans le site chimique actuel d’Arkema. Seules survivent les habitations des verriers, alignées à l’ouest de l’actuelle Impasse de la Verrerie, avec leurs jardins tout en longueur, presque dans l’état de leur création vers 1768.
Historique
Fondation (1768)
Joseph Enard — né le 2 avril 1713 à Fessevillers, décédé le 7 juin 1790 à Oullins — fonde la Verrerie Royale de Pierre-Bénite en 1768. Il avait déjà cofondé la Verrerie Royale de Givors en 1749 avec Michel Robichon. La création de Pierre-Bénite intervient à l’expiration de l’exclusivité de 20 ans accordée à la verrerie de Givors, qui lui interdisait de concurrencer cet établissement qu’il avait pourtant co-fondé, dans un rayon défini.
Joseph Enard est issu d’une famille de marchands verriers enracinée depuis le XVIIe siècle dans les verreries du Doubs et du Jura. Son père Jean-Baptiste Enard avait racheté en 1696 les bâtiments de la verrerie de Lobschez à sa fermeture. Sa tante Marie Barbe Enard avait épousé Jean-Jacques Brischoux, un autre marchand de verre et père du souffleur Jean-Baptiste Brischoux, lequel travaillera à Pierre-Bénite de 1770 à 1778. Enard et Brischoux étaient donc cousins, et leurs familles doublement liées.
Apogée (1770 — 1790)
En 1772, la Gazette du commerce décrit une manufacture remarquable : “grandeur et ordre des ateliers”, plus de 80 personnes employées. D’autres sources évoquent 200 ouvriers en 1770. La production est diversifiée : verre à vitre, bouteilles, et verre blanc imitant celui de Bohême, ce qui place Pierre-Bénite parmi les manufactures les plus complètes de la région.
Le personnel est issu du réseau franc-comtois qui alimente toutes les grandes verreries du bassin lyonnais. Jean-Baptiste Brischoux, souffleur de verre à vitre et cousin d’Enard, y travaille de 1770 à 1778. Georg Anton Sigwart père, venu de Saint-Quirin via Fère-en-Tardenois, arrive vers 1781 avec son fils Georg Anton Sigwart fils ; ce dernier y épouse en 1785 Marie Catherine Brischoux, fille de Jean-Baptiste. Jean Georges Sigwart, frère aîné de Georg Anton fils, s’y était déjà marié dès janvier 1776 avec Anne Barbe Sonnet, belle-sœur de Brischoux.
Ces familles ne se côtoient pas par hasard : elles font partie du même réseau verrier construit sur plusieurs générations, où Raspiller, Enard, Brischoux, Sigwart et Robichon se retrouvent de verrerie en verrerie depuis la Forêt-Noire et le Doubs.
Joseph Enard décède le 7 juin 1790 à Oullins.
Déclin et fermeture (1790 — 1812)
Son fils Jean Marie Melchior Enard lui succède. Le 27 avril 1791, il épouse Marie Odile Brischoux, une autre fille de Jean-Baptiste. Ce mariage qui nécessite une dispense du troisième degré de consanguinité, les deux familles étant en réalité cousines doubles côté père et côté mère. Le couple n’a pas d’enfants.
La verrerie fonctionne encore en 1812 (un acte de naissance d’Oullins mentionne cette année-là un “verrier à la verrerie de Pierre-Bénite”) mais le nombre de feuillets des actes civils avait déjà chuté drastiquement entre 1811 et 1812, signe d’un effectif en forte diminution.
Jean Marie Melchior Enard décède le 12 décembre 1810 à la Verrerie, à 63 ans. Les témoins de son décès sont le teneur de livre de l’usine et Victor Robichon, désigné comme “co-propriétaire de la Verrerie de Pierre-Bénite”, âgé de 31 ans. Victor est le fils de Michel Robichon III et de Marie Anne Enard, fille de Joseph. La soeur du défunt a donc épousé un Robichon, et leur fils se retrouve co-propriétaire de la verrerie de son oncle maternel.
Joseph Enard avait sans doute cru résoudre la tension avec ses anciens associés Robichon en mariant sa fille à Michel III. Il avait trois fils et ne pouvait imaginer qu’aucun n’aurait de descendance. C’est pourtant ce qui arrive : à la mort de Jean Marie Melchior, les deux autres fils Enard (Melchior-Gaspard, disparu de la circulation, et Joseph, qui finit ses jours seul dans la partie privée du domaine comme un châtelain décadent) n’ont aucun rôle dans l’entreprise. Victor Robichon et son frère Joseph Michel héritent les mains libres d’un concurrent sérieux, qu’ils s’empressent de fermer. La verrerie est mentionnée dans l’Almanach du commerce jusqu’en 1813, et disparaît de l’édition de 1817. Selon l’incontournable Pierre Pelletier, ils transfèrent même les fours et ustensiles à leur nouvelle acquisition de Rive-de-Gier, la verrerie de la Berthelasse, nouvellement acquise en 1813, agrandie précisément à cette période. Joseph Michel Robichon deviendra maire de Rive-de-Gier. Les Enard avaient fondé, les Robichon ont tout récupéré.
L’après-verrerie (1812 — 1924)
En 1822, la propriété est mise en vente ou à louer par un certain M. Arnaud. L’annonce décrit plusieurs corps de bâtiments “solidement construits et récemment restaurés”, dont un bâtiment principal de 74 mètres de long sur 12 mètres de large, élevé de deux étages au-dessus d’un rez-de-chaussée voûté avec caves sur toute sa longueur, une écurie double pouvant contenir cent chevaux avec fenil, et plus d’un hectare et demi de terrain cultivé. L’annonce suggère même une destination possible pour “une communauté religieuse”. Le domaine privé des Enard, séparé de l’ensemble industriel, n’est pas inclus dans la vente. Les acheteurs potentiels peuvent consulter le plan des bâtiments chez Me Joliet, notaire à Dijon — détail géographique qui pourrait indiquer que les héritiers ou mandataires étaient établis en Bourgogne ou en Franche-Comté.
Sous Charles X, les lieux servent de caserne pour un corps de cavalerie.
Vers 1865, les bâtiments sont occupés par les frères Renard pour la fabrication de la fuchsine, un colorant rouge extrait du goudron de houille, découvert par Verguin en 1858. L’activité teinte tout en rouge : les ruisseaux, les ouvriers, les chiens de garde. Des procès liés au brevet et une faillite conduisent à la liquidation de la Société de la Fuchsine en 1871.
En 1893-1894, de nouvelles annonces de vente décrivent encore une maison de 73 mètres de long (949 m²) avec une cheminée industrielle de 68 mètres de hauteur. En 1924, le site est à nouveau mis en vente, et semble avoir été absorbé par ce qui est aujourd’hui le site d’Arkema à Pierre-Bénite.
Cette continuité industrielle sur plus de deux siècles n’est pas anodine. De la verrerie à la fuchsine, de la fuchsine à la pétrochimie, le site de Pierre-Bénite n’a plus cessé d’être un lieu de transformation de la matière. C’est sur ces bords du Rhône, dans les anciens bâtiments d’une manufacture de verre à vitre, que naît au milieu du XIXe siècle la Vallée de la Chimie lyonnaise, l’un des premiers pôles chimiques de France. Joseph Enard, en choisissant ce site en 1768 pour ses accès fluviaux et sa proximité de Lyon, avait sans le savoir posé la première pierre d’un destin industriel qui se perpétue jusqu’à aujourd’hui.
Situation géographique
Localisation
La verrerie était établie à Pierre-Bénite, sur la rive gauche du Rhône, dans la paroisse d’Oullins, dont les registres paroissiaux constituent la source principale pour reconstituer la vie de la manufacture. L’emplacement exact est clairement visible sur le cadastre napoléonien, la cheminée de 68 mètres signalée en 1893, si elle date des débuts de la manufacture, suggère un site d’envergure industrielle.
Le nom de Pierre-Bénite
Selon la tradition locale, le nom de la localité provient d’une légende : un ermite aurait béni un rocher dangereux pour les mariniers naviguant sur le Rhône. Les navigateurs venaient s’y signer et déposer une offrande pour s’assurer un voyage sûr.
Sources cadastrales
Le cadastre napoléonien de Pierre-Bénite (Section C dite de Pierre-Bénite, feuille n° 2, parcelles 316-695, cote 3P1257, daté de 1822) est la source iconographique principale pour comprendre la disposition du site. Il a été établi une dizaine d’années après la fermeture de la verrerie, mais les bâtiments y sont encore représentés dans leur intégralité, ce qui en fait un document exceptionnel.
On y distingue clairement plusieurs ensembles :
- Le grand ensemble industriel central (parcelles 507 à environ 522), composé de corps de bâtiments disposés en peigne autour d’une cour — disposition typique des halles de soufflage avec leurs dépendances attenantes.
- Au nord-ouest, un bâtiment isolé au bord de la lône (parcelle 506 environ), vraisemblablement le port ou un magasin de chargement pour les livraisons par voie fluviale.
- À l’ouest, une rangée de petites parcelles allongées (494-503 environ), correspondant aux habitations des verriers avec leurs jardins en longueur — celles qui subsistent encore aujourd’hui dans l’Impasse de la Verrerie.
- La lône du Rhône, très nettement dessinée à droite et au nord, confirme la position du site en bordure directe du fleuve.
Le grand label “la Verrerie” inscrit en rouge au centre de la parcelle principale confirme que le nom est resté attaché au lieu même après la fermeture de la manufacture, dix ans plus tôt.
Pour identifier précisément la propriété à cette date (qui appartient au “M. Arnaud” de l’annonce de vente de 1822), il faudrait consulter la matrice cadastrale associée à cette section.
État actuel
Aucun vestige industriel identifié. Le site semble avoir été intégré au complexe industriel d’Arkema à Pierre-Bénite. Par contre, les habitations des verriers qui s’alignaient à l’ouest existent toujours et forment l’Impasse de la Verrerie.
Carte du site
Cadastre napoléonien, Section C de Pierre-Bénite, feuille n° 2 (1822) — cote 3P1257.
L’extrait ci-dessous couvre l’essentiel du site verrier. On identifie de gauche à droite :
① Les habitations des verriers (ouest, parcelles 525-535) — rangée de petites parcelles rectangulaires allongées nord-sud, avec jardins en longueur côté ouest. Seul élément du site ayant survécu, elles forment aujourd’hui l’Impasse de la Verrerie.
② Le domaine industriel (centre, parcelles 537-554) — vaste ensemble clos, avec plusieurs corps de bâtiments en peigne autour d’une cour intérieure. Le bâtiment principal correspond vraisemblablement à la halle de soufflage ; les bâtiments latéraux aux dépendances (magasins, écuries, logement du directeur).
③ Le chemin séparateur — limite de propriété confirmée par les états de section. Les parcelles à l’est (500-508) n’appartiennent pas au domaine verrier, du moins en 1822.
④ La lône du Rhône (droite et nord) — bras secondaire du fleuve qui délimitait le site à l’est et au nord, et constituait l’accès fluvial de la manufacture.
⑤ Le domaine du propriétaire (nord-ouest, parcelles 511-514 et 536) — vaste maison d’habitation (511) avec terres attenantes, et chapelle privée (536) dans laquelle se célébraient les cérémonies religieuses de la famille Enard.
Personnages liés
Joseph Enard (1713-1790) — fondateur. Né à Fessevillers, cofondateur de Givors (1749), fondateur de Pierre-Bénite (1768). Décède à Oullins. Fiche individu à créer.
Jean Marie Melchior Enard — fils et successeur de Joseph. Épouse Marie Odile Brischoux en 1791. Décède sans descendance, laissant la verrerie aux Robichon.
Jean-Baptiste Brischoux — souffleur de verre à vitre, cousin du maître de verrerie Joseph Enard, actif à Pierre-Bénite entre 1770 et 1778.
Georg Anton Sigwart père (1725-1791) — maître souffleur, actif vers 1781-1787. Voir fiche individu.
Georg Anton Sigwart fils (1762-1804) — souffleur, actif de 1785 à 1799. Voir fiche individu.
Éléments techniques
Production documentée en 1772 : verre à vitre, bouteilles, verre blanc imitant celui de Bohême. Effectifs : 80 à 200 ouvriers selon les sources et les années. La présence simultanée de plusieurs souffleurs spécialisés en verre à vitre (Brischoux, Sigwart père et fils) confirme que cette production était centrale, le verre creux étant secondaire.
Contexte social
La manufacture formait une communauté soudée, typique des verreries de cette époque : familles liées par des mariages endogames, recrutement dans le réseau franc-comtois, logement sur le site. Les actes paroissiaux d’Oullins témoignent de cette densité sociale : baptêmes, mariages et inhumations se succèdent dans le même cercle de familles (Brischoux, Sigwart, Griner, Haour, Schmid, Raspiller, Singre, Sénely) sur trente ans.
La présence d’une chapelle privée sur le domaine familial (parcelle 536 du cadastre de 1822) témoigne du statut particulier de la famille Enard : à la fois entrepreneurs verriers issus du réseau franc-comtois et notables provinciaux disposant de leurs propres espaces de culte, à l’image des grandes familles bourgeoises de l’Ancien Régime et du XIXe siècle.
Erreurs et incertitudes
Points non résolus
- La date de décès de Jean Marie Melchior Enard est établie : 12 décembre 1810. Victor Robichon, son neveu et co-propriétaire de l’usine, était présent comme témoin.
- Le devenir de Melchior-Gaspard Enard reste à documenter.
- La date exacte de fermeture de la production : les actes d’Oullins montrent une chute brutale en 1811-1812, et l’Almanach du commerce ne mentionne plus la verrerie en 1817. La fermeture se situe entre 1810 et 1813.
- La période 1810-1820 reste la lacune centrale de l’histoire du site. Entre la mort de Jean Marie Melchior Enard (12 décembre 1810) et celle de son frère Joseph (25 août 1820), on ignore les conditions exactes de la transmission de la propriété et de la fermeture définitive de la production. Les minutes notariales d’Oullins ou de Lyon, ainsi que l’acte de décès de Joseph Enard, pourraient combler ce vide.
- La date exacte de la démolition des bâtiments industriels : ceux-ci ont été réutilisés tout le long du XIXe siècle, jusqu’en 1893-1894. Quand donc, et par qui, ont-ils été démantelés ?
- Le plan et les images de la manufacture : des documents iconographiques existent mais n’ont pas encore été consultés.
- Confirmer le rôle exact des Robichon dans la fermeture : la transmission par héritage et la décision de fermer restent à documenter par des actes notariaux.
Personnages associés
Voir toutes les personnes liées →Sources
Souligne la grandeur et l'ordre des ateliers. La manufacture occupe plus de 80 personnes (d'autres sources évoquent 200 en 1770). Production : bouteilles, verre à vitres, verre blanc imitant celui de Bohême.
La verrerie est mentionnée jusqu'en 1813, disparaît de l'édition de 1817.
La propriété de l'ancienne verrerie, appartenant à M. Arnaud, est mise en vente. Bâtiment de 74 mètres de long sur 12 mètres de large avec caves voûtées.
Maison de 73 mètres de long (949 m²) avec une cheminée industrielle de 68 mètres de hauteur.
Baptêmes, mariages et inhumations des familles verrières de Pierre-Bénite : Brischoux (1770-1778), Sigwart père et fils (1776-1799), Enard. Source principale pour la reconstitution du personnel de la manufacture.
Naissance de Marie, fille de Jean Verrier, le 24 mai 1812. Le père est dit 'profession de verrier à la verrerie de Pierre-Bénite, section dudit Oullins, y résident'. Les deux témions sont également des verriers de Pierre-Bénite. C'est le dernier acte que j'ai trouvé mentionnant un verrier à Oullins. A noter que le nombre de feuillets des actes civils avait déjà baissé drastiquement entre 1811 et 1812. Source AD69, naissances-mariages-décès, 1812, vue 5/10.
1887 — description détaillée des verreries Robichon de Rive-de-Gier, pages 200-210. Pelletier est né à la Berthelasse en 1843, son père Mathias en était le directeur pendant de nombreuses années