Verrerie
Verrerie de la Mulatière
1875 - 1932
Aussi connue sous : E. Curtillet et Bovagnet · Verrerie Bovagnet · Verrerie Allouard · Société Anonyme des Verreries de la Mulatière · Mulaty
Disparue — sans vestigesNoms et raisons sociales
Histoire
Résumé
La verrerie de La Mulatière naît en 1875 de la rencontre entre un ancien marchand de verre ambitieux, Joseph Bovagnet, et une famille de maîtres verriers dauphinois dont il a épousé la fille. Installée sur le quai de la Mulatière en bordure du Rhône (à cette époque, une partie de la commune de Sainte-Foy-lès-Lyon), à deux pas de la ligne Lyon-Saint-Étienne, elle incarne la première révolution industrielle dans sa version la plus tendue : charbon, sueur, et violence sociale.
Son histoire traverse quatre âges distincts. Celui de la fondation et de l’ascension, sous la main de Bovagnet, qui fait de l’usine un pôle majeur attirant des centaines d’ouvriers de toute l’Europe. Celui de la tourmente, sous le bref règne du négociant en soie Eugène Allouard, qui déclenche l’une des grèves les plus violentes de la région lyonnaise, couronnée par un attentat à la dynamite. Celui de l’âge d’or, sous la marque « Mulaty », où la verrerie se réinvente en créatrice de verre d’art Art Nouveau puis Art Déco. Celui enfin de la faillite, emportée en 1932 par la Grande Dépression après une expansion trop ambitieuse.
La verrerie n’est pas seulement une usine : elle est l’un des moteurs directs de la naissance de la commune de La Mulatière, dont l’afflux d’ouvriers qu’elle provoque crée les conditions politiques de la séparation d’avec Sainte-Foy-lès-Lyon en 1885.
Historique
Les origines : une entrée dans le métier par alliance (1852-1875)
Joseph Bovagnet est né à la Guillotière en 1827, fils d’une lignée de boulangers savoyards. Rien ne le destinait au verre. Son destin bascule le 16 septembre 1852, lorsqu’il épouse Jeanne Simone Fassion Labatie, et avec elle, entre dans l’une des dynasties de maîtres verriers les plus enracinées du Dauphiné. Les Fassion remontent aux gentilshommes verriers de l’Époque Moderne, dont les italiens d’Altare et autres grandes familles du métier. Le père de son épouse, Joseph Fassion Labatie, est un maître verrier réputé, passé par plusieurs établissements régionaux.
Au moment de son mariage, Bovagnet n’est encore qu’un marchand de verre, mais il a déjà un pied dans la production. Il s’associe à son beau-père et à Simon Pély, propriétaire de verrerie, pour exploiter la verrerie de la Ferratière à la Guillotière, une modeste usine dont la société porte le nom « Pély, Defassion et Bovagnet ». L’aventure tourne court : en avril 1854, Joseph Fassion Labatie est jugé inapte à diriger ses affaires et mis sous tutelle par un conseil de famille. La société est dissoute, la verrerie vendue aux enchères le 17 août 1854.
Il faut vingt ans à Bovagnet pour rebondir. Le 1er mars 1875, il s’associe avec Étienne Curtillet, négociant expérimenté dans le monde verrier lyonnais, pour fonder la société « E. Curtillet et Bovagnet » : c’est l’acte de naissance officiel de la verrerie de La Mulatière. L’association est courte : le 29 juin 1876, Bovagnet rachète les parts de son associé et devient, avec son épouse, seul propriétaire de l’établissement du quai de la Mulatière, comprenant bâtiments d’habitation, halle de verrerie, taillerie et halle d’emballage.
Il est enfin seul maître à bord.
L’ascension : Bovagnet et la révolution industrielle (1876-1883)
Le succès de la verrerie repose sur une conjonction de facteurs que Bovagnet a su lire avant les autres. La proximité de la ligne Lyon-Saint-Étienne assure un approvisionnement constant et économique en charbon de terre, combustible qui supplante définitivement le bois dans les fours verriers. La position en bord de Rhône facilite les livraisons de matières premières et l’expédition des produits finis. Et le terrain est vaste, permettant une expansion continue.
L’usine devient un pôle d’attraction puissant. Des centaines d’ouvriers affluent de toute la France et des pays voisins (Allemagne, Autriche, Italie). Cet afflux massif transforme radicalement la sociologie du hameau de La Mulatière, encore rattaché à Sainte-Foy-lès-Lyon. Le fossé se creuse entre le bourg bourgeois sur la colline et le quartier ouvrier en bas, au bord du fleuve. Les intérêts des deux sections de la commune deviennent irréconciliables. La verrerie Bovagnet et les immenses ateliers P.L.M. qui emploient des milliers d’ouvriers sont les moteurs de cette transformation. La séparation est inévitable : le 26 juin 1885, La Mulatière devient une commune indépendante. La verrerie en est l’un des agents fondateurs.
Joseph Bovagnet ne verra pas l’aboutissement politique de son œuvre. Il décède le 1er août 1883 au sein même de son usine, sur le quai de la Mulatière. Sa veuve, Jeanne Simone Fassion, héritière d’un savoir-faire ancestral et femme de caractère, prend la direction avec leur fils Paul.
L’intermède Allouard : le feu et la fureur (1885-1887)
Le 25 août 1885, la veuve Bovagnet et son fils Paul vendent l’établissement pour 199 000 francs à Eugène Allouard, un négociant en soie et en porcelaine, parfaitement étranger au monde du verre, et financé par son beau-père, Jules Dumont-Vuillet, également négociant en porcelaines. Ce changement de propriétaire déclenche une crise sociale d’une violence rare.
Les conditions de travail à la verrerie sont déjà éprouvantes (journées de 14 à 16 heures dans la chaleur suffocante des fours, brûlures, affections oculaires). Le travail des enfants est massif : les « gamins », parfois âgés de 9 à 12 ans, occupent le poste de cueilleur dans les équipes de soufflage. Lorsque l’inspecteur du travail arrive, ces enfants vont se cacher dans les placards. Un article de la Revue des Revues de 1897 dénonce un véritable « commerce d’enfants » entre l’Italie et les verreries lyonnaises : des entrepreneurs, surnommés « comprachicos », achètent pour une centaine de francs des enfants à leurs familles dans des villages italiens et les livrent aux usines, lequelles les emploient pour 35 à 45 francs par mois, une somme qui revient intégralement à l’intermédiaire.
Allouard décide une réduction des salaires pour soutenir la concurrence avec les usines de Rive-de-Gier. Le mouvement de grève, parti de Saint-Étienne en février 1886, embrase La Mulatière. L’usine, qui emploie alors 200 ouvriers, devient l’un des épicentres les plus durs du conflit.
Les événements du 7 mai 1886 atteignent un paroxysme. L’étincelle est « l’affaire Leitner ». François Leitner, ouvrier allemand qui avait rejoint les grévistes, décide de reprendre le travail. Pour le protéger des représailles, Allouard lui propose de loger à l’usine et envoie un camion chercher son mobilier. Au moment où le camion s’apprête à partir, un coup de clairon retentit. Des centaines de grévistes se jettent sur le convoi. Le cocher est roué de coups, Leitner et sa femme, enceinte, sont brutalisés. Une scène de pillage s’ensuit : le mobilier est arraché du camion, traîné jusqu’aux berges du Rhône, brisé, saccagé, démoli, puis jeté dans le fleuve sous les yeux de la famille. La fureur se retourne ensuite contre l’usine, assiégée à coups de pierres. Les ouvriers retranchés à l’intérieur ripostent : des coups de feu sont tirés, d’abord à blanc, puis avec des fusils chargés de plombs. Une vingtaine de personnes sont blessées. Dix-huit sont arrêtées et écrouées à la prison Saint-Paul.
La grève prend fin en juillet, mais la haine demeure. Les non-grévistes, surnommés les « Gaulois », sont harcelés, menacés de mort, puis expulsés de l’usine par les syndicalistes, qui les remplacent par des ouvriers étrangers. La situation culmine dans la nuit du 17 décembre 1886. Une cartouche de poudre au chlorate de potasse et soufre est placée contre le mur de clôture à l’angle de l’appartement d’Allouard, sur la façade donnant sur des terrains vagues. La détonation est si puissante qu’elle est entendue jusqu’à la place Bellecour. Le rapport d’experts du 3 janvier 1887 établit que l’engin a creusé une brèche en éventail d’un mètre de haut dans le mur de maçonnerie épais de cinquante centimètres. Les experts notent que si la charge avait été placée un mètre plus à l’ouest, directement contre la maison plutôt que contre le mur de clôture, l’effondrement partiel du bâtiment était probable, et ses occupants auraient pu périr. La maladresse du poseur d’engin a sauvé la famille Allouard. La police et la gendarmerie n’identifient aucun coupable.
Pour Allouard, c’est le point de non-retour. En mars 1887, il rétrocède l’usine à ses anciens propriétaires, d’autant plus facilement qu’il avait beaucoup de mal à effectuer les paiements échelonnés. Le retour de Mme veuve Bovagnet est célébré par un banquet fraternel. La paix sociale revient. Au point que la verrerie sera la seule de la région à être épargnée par la grande grève de 1891.
L’âge d’or : la marque Mulaty (1897-1929)
En 1897, la famille Bovagnet refonde l’entreprise sous forme de société anonyme, la « Société Anonyme des Verreries de la Mulatière », dont le siège est situé au 23 quai de la Mulatière. Mme veuve Bovagnet apporte l’usine et le fonds de commerce ; son fils Paul apporte son savoir-faire technique, et notamment « les formules et procédés employés et utilisés pour la composition du verre ». Une marque commerciale est créée : Mulaty.
La verrerie abandonne le tout-venant pour se lancer dans la production de pièces à haute valeur ajoutée (vases, soliflores, flacons, et surtout des lampes de table très caractéristiques). Le style Mulaty est reconnaissable à l’emploi du verre marmoréen, technique de pâte de verre permettant de mêler les couleurs pour obtenir des effets nuancés et uniques : harmonies d’orange, de jaune, de brun et de vert, parfois rehaussées de bleu. Les lampes associent le verre à des montures en fer forgé martelé, aux enroulements et feuilles typiques de l’Art Nouveau. Chaque pièce est signée.
Ce virage vers le luxe s’inspire ouvertement du succès des grandes manufactures de l’École de Nancy (Gallé, Daum) dont la verrerie adopte les codes techniques et esthétiques pour capter une clientèle bourgeoise. L’usine emploie alors environ 300 ouvriers et manœuvres. Une carte postale conservée aux Archives départementales du Rhône (cote 11Fi2114), intitulée « La Mulatière. Sortie des ouvriers de la verrerie », témoigne de la densité de cette communauté de travail au tournant du siècle.
La faillite (1929-1932)
À la fin des années 1920, la SA des Verreries de la Mulatière se lance dans une politique d’expansion agressive. En juillet 1929, elle absorbe les « Verreries Réunies du Lyonnais » et la « Société Française d’Électricité ». Devenue une société à trois usines, elle fabrique une gamme très large, de la gobeleterie à la lustrerie en fer forgé.
Cette fuite en avant se heurte de plein fouet aux suites du krach boursier d’octobre 1929 et à la Grande Dépression. La demande pour les objets d’art qui avaient fait le succès de Mulaty s’effondre. La stratégie de montée en gamme, qui avait assuré la prospérité de l’entreprise, devient sa faiblesse fatale. Le 27 janvier 1932, la SA des Verreries de la Mulatière est déclarée en faillite par le Tribunal de Commerce.
Pour la commune, c’est un drame social brutal. Une part importante de la population se retrouve du jour au lendemain sans emploi, nécessitant la création de comités de secours aux chômeurs.
Situation géographique
Localisation
L’usine était établie au 23 quai de la Mulatière, en bordure du Rhône, à l’extrémité sud du confluent. Sa position en bord de fleuve facilitait les livraisons fluviales, tandis que la proximité immédiate de la ligne ferroviaire Lyon-Saint-Étienne assurait l’approvisionnement en charbon et matières premières.
État actuel
Les bâtiments industriels ont disparu dans les années 1960 lors de la construction de l’autoroute A7. La majeure partie du site est aujourd’hui sous les voies de l’autoroute du Soleil. La commune a baptisé une salle polyvalente « La Verrerie », au 8 place du Général Leclerc, seule trace toponymique de l’usine dans l’espace public.
Carte du site
À venir — localisation sur plan cadastral et carte d’époque.
Éléments techniques
La verrerie a produit successivement du verre courant (vitres, bouteilles, gobeleterie) dans sa première période, puis des pièces d’art sous la marque Mulaty à partir de 1897.
La technique phare de la période artistique est le verre marmoréen : une pâte de verre travaillée pour créer des effets de couleurs mélangées et nuancées, proches du marbre. Les productions sont complétées par des montures en fer forgé martelé, fabriquées dans les ateliers de l’usine.
La verrerie a adopté les innovations techniques de son époque : fours à bassin et régénérateurs thermiques de type Siemens permettant d’atteindre de hautes températures en économisant le combustible, et soude issue du procédé Solvay, plus pure et économique.
Contexte social
La verrerie de La Mulatière est un laboratoire des tensions sociales de la fin du XIXe siècle. Les équipes de soufflage (les « places ») sont organisées avec une hiérarchie précise : cueilleur, second, poseur de pied, poseur de jambe, colonel souffleur, général chef de place. Le poste de cueilleur, le plus bas, est occupé par des enfants de 9 à 12 ans, illégalement au regard de la loi de 1874 qui fixe l’âge minimal à douze ans, avec interdiction du travail de nuit.
La composition de la main-d’œuvre est internationale : Allemands, Autrichiens, Italiens côtoient les ouvriers français. Cette diversité est source de tensions : lors de la grève de 1886, les non-grévistes sont remplacés par des ouvriers étrangers, et c’est la nationalité allemande de Leitner qui cristallise une partie de la haine.
La grève de 1886 marque durablement la mémoire ouvrière de La Mulatière. Le retour de la veuve Bovagnet en 1887 est vécu comme une victoire sociale, et l’usine bénéficiera d’une paix relative pendant les décennies suivantes.
Erreurs et incertitudes
Points non résolus
- La période 1854-1875. Les vingt ans entre la vente de la verrerie de la Ferratière et la fondation de la société Curtillet et Bovagnet sont mal documentés. Bovagnet a-t-il travaillé dans d’autres établissements ? A-t-il maintenu une activité de marchand de verre ?
- L’identité exacte d’Étienne Curtillet. Il est décrit comme « négociant expérimenté dans le monde verrier lyonnais » mais ses activités antérieures n’ont pas été retrouvées.
- Le devenir des trois usines après la faillite de 1932. La SA avait absorbé les Verreries Réunies du Lyonnais et la Société Française d’Électricité en 1929. Le sort de ces sites après la liquidation est inconnu.
- Les productions Mulaty antérieures à 1897. La marque est créée avec la SA, mais la période Bovagnet (1876-1897) a peut-être produit des pièces de qualité non documentées.
Personnages associés
Voir toutes les personnes liées →Sources
Récit détaillé des événements du 7 mai 1886 (affaire Leitner, assaut de l'usine) et de l'attentat à la dynamite du 17 décembre 1886, d'après la presse d'époque. Rapport d'experts du 3 janvier 1887 reproduit dans la partie 3 (url : anarchiv.wordpress.com/.../emeute-et-attentat-...-3/). Source primaire : Archives départementales du Rhône, cote 4M306.
Action de 1929. Confirme le siège social au 23 quai de la Mulatière et la constitution de la SA en 1897.
Histoire générale de la commune, avec mention du rôle de la verrerie dans la création de La Mulatière en 1885.
Histoire et patrimoine. Confirme la séparation de Sainte-Foy-lès-Lyon le 26 juin 1885.
Conférence de Frédéric Reynaud, historien local, sur le patrimoine industriel de La Mulatière.
'La Mulatière. Sortie des ouvriers de la verrerie.' Rare document iconographique sur la vie ouvrière de l'usine au tournant du XXe siècle.
Documents financiers de la SA des Verreries de la Mulatière.