Verrerie

Verrerie d'Épinac

1755 — 1931

Aussi connue sous : Verrerie d'Épinac · Société des Verreries d'Épinac · Bournicat et Cie · Société des nouvelles verreries d'Épinac (Gustave Andelle et Cie) · Verreries d'Épinac (Trunel)

Disparue — sans vestiges

Noms et raisons sociales

Verrerie d'Épinac
Nom d'usage 1755 — 15 décembre 1836
Société des Verreries d'Épinac
Raison sociale 15 décembre 1836 — 5 octobre 1839
Bournicat et Cie
Raison sociale 7 octobre 1839 — 4 août 1840
Société des nouvelles verreries d'Épinac (Gustave Andelle et Cie)
Raison sociale 28 juillet 1845 — vers 1880
Verreries d'Épinac (Trunel)
Nom d'usage fin XIXe siècle — 1931

Histoire

Résumé

La Verrerie d’Épinac (Saône-et-Loire) est fondée en 1755 par le duc de Clermont-Tonnerre sur les gisements houillers d’Épinac, dont la houille devait alimenter les fours. Elle est ainsi l’une des premières verreries à houille de Bourgogne. Ses premières décennies sont marquées par une succession de fermiers défaillants — bouteilles de mauvaise réputation, dettes, procès — jusqu’à la reprise en 1779 par les frères Moser (Melchior, Antoine et Gaspard), qui constituent autour d’eux le noyau familial cohérent qui manquait à leurs prédécesseurs et redressent durablement la fabrique. Profitant de la nationalisation révolutionnaire des biens du duc émigré, ils obtiennent la concession houillère en 1805.

Rachetée vers 1826 par Samuel Blum, la verrerie est restructurée par son fils Aaron Blum qui fonde la Société des Verreries d’Épinac en décembre 1836 et l’apporte en 1839 à la Compagnie générale des Verreries du Centre (Perret-Chagot et Cie). La faillite de la Compagnie en 1841 entraîne la vente judiciaire de la verrerie, qui est rachetée en 1845 par Gustave Andelle, ingénieur civil. Sous les Andelle puis sous les Trunel (Jean-Marie, puis René), la verrerie s’impose comme la plus importante de la région autunoise avec jusqu’à 500 ouvriers et 4 millions de bouteilles par an. Elle ferme en 1931.


Historique

La fondation et les premiers fermiers (1754-1779)

Le gisement de houille d’Épinac est prospecté par François Rozand au début de 1754. Dès octobre de la même année, le duc de Clermont-Tonnerre, seigneur d’Épinac, lui souffle sa découverte en demandant la concession pour lui-même — elle lui est accordée par arrêt du 28 janvier 1755. Sur les conseils de Mathieu de Noyant, intéressé pour un dixième, le duc établit une verrerie pour consommer sur place les excédents de production houillère.

La succession des fermiers est révélatrice des difficultés structurelles de l’entreprise : les conditions imposées par le duc sont si lourdes qu’elles épuisent les exploitants l’un après l’autre.

  • 1756 — Laligand, marchand à Coraboeuf (Côte-d’Or) : conditions trop lourdes, cède le bail en 1761.
  • 1761 — Moussière, négociant de Chagny : fait venir des verriers d’origine comtoise en 1767-1768 — intuition juste, mais ces ouvriers ne sont pas liés entre eux comme une famille et l’entreprise ne décolle pas.
  • 1770 — Louis-François de Cacqueray, gentilhomme verrier d’origine normande : les bouteilles fabriquées « n’eurent jamais bonne réputation et avaient peine à trouver acquéreur ».
  • 1772 — Jean-Pierre de Frésard père et fils : aventuriers qui font miroiter au duc le secret du cristal anglais et des bénéfices fabuleux. Procès dès 1773, qui traîne jusqu’en 1780.
  • 23 mai 1779 — Les frères Moser : bail de dix ans à 4 000 livres par an.

Vingt-trois ans après la fondation, la verrerie n’a toujours pas trouvé son rythme. Le problème n’est pas technique — les ressources sont là — mais organisationnel : aucun des fermiers successifs ne dispose du noyau humain cohérent qu’exige la gestion d’une fabrique à huit ouvreaux.

Le redressement par les frères Moser (1779-1836)

Les frères Moser arrivent avec un atout que leurs prédécesseurs n’avaient pas : la solidarité familiale. Leur père, Melchior Moser, verrier à Soldatenthal (Forêt-Noire), avait épousé à Miellin en 1738 Marie-Antoinette Schmid — une Schmid de Haute-Saône, du même réseau de dynasties verrières franc-comtoises et germanophones qui alimentait toutes les grandes verreries de l’Est. Il avait travaillé à Plaine-de-Walsch, à Blancheroche, puis toute la famille avait émigré vers la manufacture royale de Chiusa di Pesio en Piémont, où il était mort en 1783. Ses trois fils, Melchior, Antoine et Gaspard, y avaient appris leur métier entourés d’un réseau d’ouvriers germaniques, dont Bernard Muller, interprète de la manufacture.

L’information sur les difficultés d’Épinac leur est peut-être parvenue par Joseph Schmid, gendre de Melchior Moser père et prédécesseur malheureux à Épinac (1779), qui avait fui à Livourne après sa condamnation. Quoi qu’il en soit, les trois frères arrivent à Épinac en sachant à quoi s’attendre.

Autour d’eux, ils constituent le même type de noyau verrier familial qui fait alors la force des dynasties de l’Est : leurs enfants en âge de travailler, leurs beaux-frères et neveux, leurs compagnons de Chiusa. Ce groupe est suffisant pour « faire rouler une fabrique à huit ouvreaux dans de bonnes conditions de rentabilité ». La réussite est au rendez-vous — là où le duc avait « pressé l’orange avant de jeter l’écorce » avec tous ses prédécesseurs, cette fois ce sont les Moser qui bénéficient de la nationalisation révolutionnaire des biens du duc émigré et qui obtiennent la concession des houillères en 1805.

La concurrence de la verrerie de Saint-Bérain-sur-Dheune est mentionnée par Michel comme l’une des difficultés de la période. Les deux verreries se disputent le même marché des vins bourguignons, et Saint-Bérain, après son redressement par Neuvesel à partir de 1789, représente une rivale sérieuse.

La famille Blum et la Compagnie générale des Verreries du Centre (1826-1841)

Vers 1826, après l’émigration définitive du duc, Samuel Blum, maître de forges dijonnais, acquiert les biens de la verrerie et des mines. Son fils Aaron Blum restructure l’ensemble : le 15 décembre 1836, il fonde la Société des Verreries d’Épinac et en devient directeur-gérant.

Le 27 juin 1839, Aaron Blum apporte la verrerie d’Épinac au capital de la Compagnie générale des Verreries du Centre (Perret-Chagot et Cie), constituée à Chalon-sur-Saône avec également la verrerie de La Mothe à Saint-Bérain-sur-Dheune (apportée par Moyse Blum, vraisemblablement frère d’Aaron) et la verrerie de Labroche à Molinet (Allier).

La transformation en communauté par actions a lieu le 5 octobre 1839 ; l’assemblée du 7 octobre nomme Claude Bournicat directeur-gérant. Mais la société échoue rapidement : dissolution décidée le 4 août 1840 après saisies, faillite prononcée par le tribunal de commerce d’Autun le 25 septembre 1841.

Stéhélin, Andelle et la Société des nouvelles verreries (1841-vers 1880)

La verrerie est adjugée par le tribunal civil d’Autun à Balthazar Stéhélin, rentier à Bâle. Par acte du 28 juillet 1845, transcrit au Bureau des hypothèques d’Autun le 24 septembre 1845, il la revend à la Société des nouvelles verreries d’Épinac, raison sociale Gustave Andelle et Cie, du nom de son directeur, ingénieur civil demeurant à Épinac. C’est sous Andelle que la verrerie se stabilise et que commence la montée en puissance qui fera d’Épinac la principale verrerie de la région autunoise.

L’apogée sous les Trunel (vers 1880-1931)

Sous la direction de Jean-Marie Trunel, à la fin du XIXe siècle, la production atteint 4 millions de bouteilles par an, auxquelles s’ajoutent bonbonnes et verres à lampe. Les fours à pots à charbon sont progressivement remplacés par des fours à bassin continu chauffés au gaz de houille (système Donzel). Un système de participation aux bénéfices institué sous Trunel est récompensé par l’Académie des sciences morales en 1902.

En avril 1892, la verrerie emploie Jean-Claude Haour, souffleur de verre givordain, domicilié « à la Verrerie commune d’Épinac » avec son épouse. Son acte de décès du 22 avril 1892 est une source primaire précieuse pour attester de l’activité de l’établissement à cette date.

Son fils René Trunel lui succède à la direction. La verrerie ferme ses portes en 1931, sous la pression de la concurrence des verreries mécanisées (Givors, Saint-Gobain) utilisant le soufflage automatique, et du déclin des houillères d’Épinac (fermées en 1934). Les archives de l’établissement, conservées dans la maison des directeurs rue Jean Bouveri jusqu’à la vente de cette maison, sont données aux Archives départementales de Saône-et-Loire par Mme Moiroud, fille de René Trunel.


Situation géographique

Localisation

Épinac (Saône-et-Loire, chef-lieu de canton, arrondissement d’Autun). La verrerie se trouvait à l’ouest du centre-bourg, dans le secteur des mines de Résille qui alimentaient ses fours. La cité ouvrière était établie rue Bouteille (aujourd’hui rue du 11 novembre), face au parc de la rue Jean Bouveri où se trouvait la maison des directeurs. Un chemin de la Verrerie est mentionné sur une carte de 1880 près de La Garenne.

État actuel

Site industriel démantelé. Deux bâtiments de la cité ouvrière subsistent rue du 11 novembre. Groupe scolaire de la Verrerie, rue Jean Jaurès. Le Musée de la Mine, de la Verrerie et du Chemin de Fer (anciennement installé sous la mairie, devait déménager en 2019 dans l’ancienne gare) a fermé en 2020. Le Circuit des Gueules Noires (9,5 km) inclut les traces du bassin minier.

Sources cadastrales

À rechercher aux AD71.


Personnages liés

François Rozand, prospecteur du gisement houiller en 1754, frustré de sa découverte par le duc.

Duc de Clermont-Tonnerre, seigneur d’Épinac, fondateur en 1755. Émigré pendant la Révolution ; ses biens sont nationalisés.

Laligand (1756), Moussière (1761), Louis-François de Cacqueray (1770), Jean-Pierre de Frésard père et fils (1772) — fermiers successifs défaillants.

Joseph Schmid, de la Chapelle-des-Bois (Franche-Comté), cofondateur de la verrerie de Pont-du-Trient (Valais). Gendre de Melchior Moser père. Prend le bail d’Épinac avant les Moser, est condamné et s’enfuit à Livourne.

Melchior Moser (père), verrier à Soldatenthal, époux de Marie-Antoinette Schmid (Miellin, 1738). Travaille à Plaine-de-Walsch, Blancheroche, Chiusa di Pesio. Mort à Chiusa en 1783.

Melchior, Antoine et Gaspard Moser (fils), prennent le bail d’Épinac le 23 mai 1779. Redressement réussi. Obtiennent la concession houillère en 1805.

Samuel Blum, maître de forges dijonnais, acquéreur vers 1826.

Aaron Blum, directeur-gérant de la Société des Verreries d’Épinac (fondée le 15 décembre 1836). Frère ou fils de Samuel Blum, frère probable de Moyse Blum (Saint-Bérain).

Claude Bournicat, directeur-gérant nommé le 7 octobre 1839, dont la société fait faillite en 1841.

Balthazar Stéhélin, rentier à Bâle, adjudicataire de la verrerie après la faillite.

Gustave Andelle, ingénieur civil, directeur de la Société des nouvelles verreries d’Épinac à partir de 1845.

Jean-Marie Trunel, directeur à la fin du XIXe siècle.

René Trunel, dernier directeur, ferme la verrerie en 1931.

Jean-Claude Haour (Givors, 30 décembre 1852 — Épinac, 22 avril 1892), souffleur de verre, ancêtre direct d’Arnaud Balandras. Domicilié « à la Verrerie, commune d’Épinac » au moment de son décès.


Éléments techniques

  • Production : bouteilles pour vins bourguignons (principal débouché : les vignerons de la Côte de Beaune). Bonbonnes et verres à lampe ajoutés sous Trunel.
  • Combustible : houille des mines de Résille et des Houillères d’Épinac, exploitées conjointement. Les fours à charbon permettent une fusion à haute température et constituent l’avantage concurrentiel fondateur de la verrerie.
  • Évolution des fours : fours à pots à charbon (XVIIIe-XIXe s.) → fours à bassin continu système Donzel au gaz de houille (fin XIXe).
  • Capacité : 15 000 bouteilles/jour avec 80 souffleurs selon une source secondaire (à vérifier pour le XVIIIe s.) ; 4 millions de bouteilles/an sous Trunel ; jusqu’à 500 ouvriers au maximum.
  • Transport : chemin de fer d’Épinac (concédé 1830, ligne reliant Épinac à Pont-d’Ouche via le canal de Bourgogne).
  • Cité ouvrière : rue Bouteille (6 bâtiments d’origine, 2 subsistants). École ouverte en 1866. Participation aux bénéfices récompensée en 1902.

Contexte : Épinac et Saint-Bérain, une concurrence documentée

Michel signale explicitement que la concurrence de Saint-Bérain-sur-Dheune est l’une des difficultés auxquelles les Moser d’Épinac ont dû faire face. Les deux verreries se disputent le même marché des vins bourguignons depuis leur fondation respective. Le redressement de Saint-Bérain par Neuvesel à partir de 1789 — contemporain de la consolidation des Moser à Épinac — place les deux établissements en rivalité directe pendant toute la période révolutionnaire et napoléonienne. En 1839, cette rivalité se transforme en complémentarité forcée : les deux verreries se retrouvent réunies dans le même groupe, la Compagnie générale des Verreries du Centre.


Erreurs et incertitudes

Ce que dit la littérature, et ce qu’il faut corriger

La plupart des sources occultent la période initiale de la verrerie. La mention des « Moser » comme redresseurs d’Épinac est absente du corpus accessible sur Internet, qui passe directement de Clermont-Tonnerre à Samuel Blum en 1826.

Points non résolus

  • La période 1805-1826 (les Moser après la concession houillère) : comment se passe la transition vers les Blum ? Vente, succession, liquidation ?
  • Le lien familial Aaron/Moyse/Samuel Blum : à établir dans les actes notariaux.
  • Les directeurs entre Andelle et Trunel : la succession des raisons sociales entre ~1858 et ~1880 reste à documenter.
  • La fermeture : 1931 ou 1934 ? À trancher dans les archives.
  • Le fonds AD71 (don Trunel/Moiroud) : à dépouiller pour la chronologie complète.

Sources consultées

  • Michel (Guy-Jean), Dans les verreries de l’Est de la France, tome II, pages 523-524. Description de toute la période 1754-1808.
  • Acte de décès de Jean-Claude Haour, Épinac, 22 avril 1892 — source primaire.
  • Acte constitutif de la Compagnie générale des Verreries du Centre, 27 juin 1839 (publié dans Le Drapeau tricolore, 10 juillet 1839) — source primaire.
  • Le Journal de Saône-et-Loire, 30 juin 2019 — pour la chronologie 1836-1845.
  • Archives départementales de Saône-et-Loire — fonds verreries d’Épinac. À dépouiller.

Personnages associés

Personnalités

Verriers

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Sources

livre Verriers et verreries en Franche-Comté au XVIIIe siècle — tome II — Guy-Jean Michel

Pages précédant 524-525. Description détaillée de toute la période 1754-1808 : prospection Rozand, concession Clermont-Tonnerre (1755), fermiers successifs (Laligand 1756, Moussière 1761, de Cacqueray 1770, de Frésard 1772), bail des frères Moser (23 mai 1779), généalogie Moser-Schmid-Muller, concession houillère obtenue en 1805, mention de la concurrence de Saint-Bérain-sur-Dheune. Source de référence pour la période 1755-1808.

etat civil Acte de décès de Jean-Claude Haour (Épinac (Saône-et-Loire), état civil, 22 avril 1892)

Source primaire directe pour la verrerie en activité en 1892. Jean-Claude Haour, 39 ans, « verrier demeurant à la Verrerie commune d'Épinac ».

article Plus de 500 ouvriers travaillaient à la verrerie — Le Journal de Saône-et-Loire https://www.lejsl.com/edition-autun/2019/06/30/plus-de-500-ouvriers-travaillaient-a-la-verrerie

Article du 30 juin 2019. Contient la chronologie 1836-1845 (Blum, Bournicat, faillite, Andelle), la direction Trunel et la fermeture en 1931. Cite L'Éduen, journal d'Autun.

archive Acte constitutif de la Compagnie générale des Verreries du Centre (Me Masson et Me Poupier, notaires à Chalon-sur-Saône, 27 juin 1839 (folio 27 verso))

Publié dans Le Drapeau tricolore du 10 juillet 1839, p. 3/4. Aaron Blum apporte la verrerie d'Épinac au capital de la société.

archive Fonds Verreries d'Épinac (Archives départementales de Saône-et-Loire (fonds Trunel, don de Mme Moiroud))

Archives de production et de comptabilité, plan de situation d'Épinac (s.d.), plan d'un entrepôt à Alfortville (1926). À dépouiller.