Personnalité

Jean Pierre Frésard

Verrier, entrepreneur itinérant, aventurier industriel

Biographie

Portrait

Jean Pierre Frésard est l’anti-Neuvesel. Là où Joseph Neuvesel bâtit patiemment, économise et profite des failles des autres sans jamais se compromettre, Frésard brûle tout ce qu’il touche — l’argent des autres, leur confiance, ses propres chances. En quarante ans d’une carrière verrière chaotique, il traverse cinq établissements, autant de pays et autant de procès, sans jamais tenir plus de quelques années au même endroit.

Guy-Jean Michel, qui lui consacre deux pages dans son ouvrage de référence sur les verriers francs-comtois, conclut son portrait avec une formule que Frésard n’aurait certainement pas appréciée : « Son cas illustre l’importance du facteur humain dans l’aventure industrielle. » En un sens, il est aussi précieux que Robichon ou Neuvesel pour l’histoire de la verrerie, mais comme contre-exemple.

Origines : un paysan entré dans la verrerie par le mariage

Jean Pierre Frésard naît au Noirmont (Jura bernois), dans une famille paysanne sans lien avec le monde verrier. C’est son mariage en 1747 avec Marie Catherine Muller, fille de François Muller, l’un des principaux maîtres verriers du Bief-d’Étoz, qui l’introduit dans ce milieu. Sa belle-famille, relativement riche et cultivée, lui apprend à souffler le verre. Ce point de départ le distingue de toutes les dynasties du corpus Radix Vitri : il ne naît pas dans la verrerie, il y entre par la porte de service, à 25 ou 30 ans, déjà formé par la vie paysanne et ses habitudes de survie plutôt que par la transmission familiale du métier.

Il a des atouts réels : de l’intelligence, de l’ambition, un réseau familial dynamique. Mais il est desservi par un caractère violent, procédurier, et par un endettement chronique qu’il ne parvient jamais à maîtriser.

Biaufond : la première arnaque (1752 - vers 1756)

Sa première opportunité lui vient en 1752 : le docteur Ragué, de Porrentruy, achète des ouvreaux à la verrerie de Biaufond et les lui afferme. La méthode Frésard apparaît immédiatement dans toute sa cohérence : il sème la zizanie, Ragué se retire écoeuré, et Frésard se retrouve en position de force. Il fait alors venir de Saint-Antoine son beau-frère Jean-Baptiste Vaugier pour acquérir en 1756 les ouvreaux de Marie Anne Froidevaux et, une fois qu’il en a tiré tout ce qu’il pouvait, dénonce l’accord de société pour en devenir l’unique propriétaire à peu de frais. Frésard escroque Vaugier comme il avait évincé Ragué.

Mais ses violences et la perturbation permanente qu’il sème à Biaufond finissent par épuiser tout le monde. Poursuivi par ses nombreux créanciers, il quitte le pays.

Saint-Florent, Paris, Épinac : la fuite en avant (1769 - vers 1775)

Après quelques années de silence, on le retrouve en 1769 près de Saumur, à Saint-Florent-le-Vieil. Une verrerie y avait été établie par le marchand de faïences Trotouin dans les mêmes années où Michel Raspiller construisait la sienne à Ingrandes : deux projets parallèles sur la Loire. Trotouin ayant arrêté en 1758, Frésard l’afferme le 4 novembre 1769, venu de Porrentruy pour, selon lui, « y venir exercer ses talens et y fabriquer des bouteilles ». Il commence les travaux. Mais en février 1770, une crue de la Loire coule deux bateaux chargés de matières premières, une perte de 30 000 livres. Raison invoquée ou prétexte commode, l’exploitation cesse. Il demande au roi un secours qui ne vient pas et s’installe à Paris jusqu’en septembre 1772.

À Paris, il entre en contact avec les milieux capitalistes parisiens et repère la verrerie d’Épinac (Bourgogne), propriété du duc de Clermont-Tonnerre et affermée à un certain Louis François de Cacqueray. Frésard dénigre la compétence de Cacqueray, manœuvre pour prendre sa place, y parvient… et le duc l’évince au bout de quelques mois et le poursuit en justice. Le résultat est prévisible : « sans biens, sans argent, sans crédit, et forcé d’aller chercher sa vie ailleurs ».

Longchamp et l’intermède Turgot (vers 1775 - 1786)

Il se retrouve à diriger « en sous-ordre » (c’est-à-dire en salarié modeste) la verrerie bourguignonne de Longchamp, arrêtée depuis 1734-1735 suite à une épidémie qui avait emporté presque tous les ouvriers. Son fils Pierre Joseph l’assiste désormais. De Longchamp, Frésard écrit au roi une lettre suppliante, s’épanchant « sur le cœur généreux et bienfaisant du jeune Monarque » et sur celui du ministre « qui se distingue toujours par les lumières, la justice et la vertu ». Cette lettre ne sera jamais lue : deux jours plus tard, le ministre flatté, Turgot, est disgracié.

Après une requête en bonne et due forme, un arrêt du Conseil d’État du 7 mars 1782 autorise les Frésard à exploiter Longchamp eux-mêmes, malgré les réticences de l’intendant de Bourgogne qui estime qu’ils « n’ont point de fortune ». Pierre Joseph tente de lever des capitaux à Utrecht en 1784, où il soutire 600 francs à une dame Violette en lui faisant miroiter un investissement bourguignon. Les 600 francs sont « rapidement flambés ». L’opération est abandonnée.

Douai : le dernier acte (1786 - vers 1787)

Les Frésard passent dans le Nord. Pierre Joseph épouse à Orchies le 1er juin 1785 une demoiselle Françoise Biteux. Le 21 avril 1786, père et fils signent un traité de société avec trois nobles du Nord (le marquis de Bacquehem, son frère chevalier et leur neveu le comte de la Bucquière) pour établir une verrerie à Douai. Le programme est ambitieux et moderne : cristaux à la bohémienne, verre à vitre à l’allemande, flint-glass à l’anglaise pour lunettes d’approche, gobeleterie, bouteilles de gros verre. Les Frésard, qui se font désormais appeler « de Frésard », commencent les travaux sans même attendre l’autorisation du Conseil.

Le 5 novembre de la même année, coup de théâtre lors de l’assemblée ordinaire : les trois co-associés demandent l’examen des dépenses et réclament la dissolution. Ils accusent les Frésard d’être des « directeurs chèrement stipendiés » coupables de négligence, de contravention au contrat et de gaspillage. Les Frésard soupçonnent qu’ils cherchent à se débarrasser d’eux pour contracter avec d’autres gentilshommes verriers. La sentence arbitrale met fin à l’aventure. Les Bacquehem acquièrent la verrerie mais ne savent qu’en faire : quand François Chartier l’achète en 1793, elle est abandonnée depuis trois ou quatre ans.

Ce que Frésard révèle

Guy-Jean Michel conclut avec précision : « Intelligent, introduit dans une famille de maîtres verriers dynamiques et aisés, il pouvait tout aussi bien qu’un autre profiter de la conjoncture économique favorable pour percer. Mais, orgueilleux, impulsif, il veut brûler les étapes : violent et chicaneur, il s’aliène autrui ; dépensier, il ne prend pas le temps de faire fructifier l’argent dont il dispose. »

Frésard est l’envers exact de Joseph Neuvesel ou Michel Ours Robichon. Même époque, même réseau d’entrée (le Bief-d’Étoz par les Muller, Saint-Antoine pour Neuvesel par les Raspiller, Miellin pour Robichon), mêmes opportunités. Là où Neuvesel paie ses loyers en assignats dépréciés avec un sens parfait du timing légal, Frésard brûle l’argent de la dame Violette à Utrecht. Là où Neuvesel s’efface et laisse les autres prendre le devant avant de reprendre la main et où Michel Robichon construit patiemment ses fours à charbon sur les bords du Rhône, Frésard attaque de front et perd à chaque fois.

Son beau-frère Georges de Muller de la Piolotte, lui aussi issu du Bief-d’Étoz par la famille Muller, aura une trajectoire plus stable, quoique non sans embûches. Le contraste entre les deux beaux-frères est aussi parlant que celui entre Frésard et Neuvesel.

Points non résolus

  • Date et lieu de naissance : non retrouvés. Noirmont, Jura bernois, mais sans date.
  • Date et lieu de décès : inconnus. Frésard disparaît des sources après la verrerie de Douai (vers 1786-1787).
  • Pierre Joseph Frésard : le fils, qui l’assiste de Longchamp à Douai, a une trajectoire propre à documenter. Son mariage à Orchies en 1785 est le dernier acte daté le concernant.
  • La verrerie de Saint-Florent : distincte de celle de Michel Raspiller à Ingrandes, les deux établissements sont contemporains mais indépendants. La fiche de la verrerie d’Ingrandes existe dans Radix Vitri ; celle de Saint-Florent reste à créer.

Frise chronologique

Fermier d'ouvreaux

Le docteur Ragué de Porrentruy achète des ouvreaux à la verrerie de Biaufond et les afferme à Frésard. Ragué se retire, écoeuré par ses agissements et son goût pour la zizanie. Frésard utilise alors s…

1752 — après 1756
4 novembre 1769 — février 1770
Fermier de la verrerie abandonnée

Afferme le 4 novembre 1769 une verrerie établie vers 1750 par le marchand de faïences Trotouin (dans le même temps que Michel Raspiller construisait la sienne à Ingrandes), arrêtée en 1758. Frésard vi…

Directeur éphémère

Entre en contact à Paris avec le duc de Clermont-Tonnerre, propriétaire des mines et de la verrerie d'Épinac, affermés à Louis François de Cacqueray. Dénigre la compétence de Cacqueray et manœuvre pou…

vers 1772-1775
vers 1775 — 1786
Directeur en sous-ordre, puis exploitant

Dirige en sous-ordre la verrerie de Longchamp (Bourgogne), arrêtée depuis 1734-1735 suite à une épidémie. Son fils Pierre Joseph l'assiste. Arrêt du Conseil d'État du 7 mars 1782 les autorise à l'expl…

Co-directeur — traité de société avec le marquis de Bacquehem

Traité de société signé le 21 avril 1786 avec Charles Joseph Alexandre, marquis de Bacquehem, son frère Lamoral Augustin et leur neveu Louis Théodore Payen, comte de la Bucquière, pour établir une ver…

21 avril 1786 — vers 1787

Parcours géographique

1 verrerie

Sources

  • livre Verriers et verreries en Franche-Comté au XVIIIe siècle — Guy-Jean Michel

    Tome II, 1989, pp. 614-615. Source unique et principale. Portrait de référence, conclu par : « Son cas illustre l'importance du facteur humain dans l'aventure industrielle. »