Verrerie
Manufacture des glaces de Rouelles
1759 — 1842
Aussi connue sous : Manufacture des glaces de Rouelles · Verrerie de Rouelles
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Noms et raisons sociales
Histoire
Résumé
La Manufacture des glaces de Rouelles, fondée le 9 janvier 1759 dans un vallon isolé du plateau de Langres (Haute-Marne), est l’une des aventures industrielles les plus singulières du XVIIIe siècle français. Portée par quatre associés aux profils complémentaires (le noble Claude-Étienne de Marivetz, le technicien Paul Bosc d’Antic, l’homme d’affaires Antoine Allut et l’économiste libéral François Véron de Forbonnais), elle est fondée comme une « machine de guerre » idéologique contre le monopole royal de la Manufacture de Saint-Gobain. Ses lettres patentes ne l’autorisent qu’à produire du « verre façon de Bohême », mais ses fondateurs construisent d’emblée une immense halle de coulage de glaces, défiant ouvertement le privilège exclusif de leur rivale.
Son histoire se divise en deux actes distincts. Le premier, de 1759 à 1778, est une épopée des Lumières : la manufacture accueille entre 1760 et 1765 les dessinateurs et rédacteurs de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, dont les planches sur la verrerie et la glacerie sont réalisées sur place par Louis-Jacques Goussier et Antoine Allut le jeune. Après des débuts difficiles, le recrutement en 1772 de Jean-Julien-Nicolas Saaz-Delahaye, ancien directeur de Saint-Gobain passé à la concurrence, transforme l’entreprise en un succès commercial fulgurant : plus d’un million de livres de bénéfice sont dégagés entre 1770 et 1778. La chute est aussi brutale que l’essor : en juillet 1778, des conflits entre associés provoquent la cessation de la fabrication et le retrait de la subvention des États de Bourgogne.
Le second acte, sous la Révolution et l’Empire, voit le site être racheté par Abel-François-Nicolas Caroillon de Vandeul, gendre de Diderot, qui reconvertit la manufacture en une modeste verrerie de bouteilles et de vitres. Cette seconde vie s’éteint progressivement après la mort de Caroillon de Vandeul en 1813. Les bâtiments sont démolis en 1842, et le château, dernier vestige, vendu en 1853.
Historique
Fondation et premières années
Le 9 janvier 1759, quatre hommes s’associent pour fonder la manufacture 1. Claude-Étienne, baron de Marivetz, physicien et noble de Langres, apporte la terre de Rouelles. Paul Bosc d’Antic, physicien et ancien directeur scientifique à Saint-Gobain dont il a été renvoyé, fournit l’expertise technique et la connaissance intime des procédés de coulage. Antoine Allut, riche homme d’affaires du Midi, apporte le capital et installe son fils Antoine le jeune à la direction opérationnelle. François Véron de Forbonnais, économiste influent et adversaire du colbertisme, donne à l’entreprise sa justification idéologique : prouver que l’initiative privée peut surpasser le système des privilèges d’État.
Le capital de départ est de 72 000 livres, dérisoire au regard de la puissance de Saint-Gobain. Les lettres patentes n’autorisent que la production de « verre façon de Bohême », mais les fondateurs construisent immédiatement une halle de 150 pieds de long (environ 49 mètres) pour le coulage des glaces, en violation délibérée du monopole royal. L’entreprise bénéficie du soutien discret de figures gouvernementales acquises aux idées libérales, notamment les contrôleurs généraux Boulogne et Silhouette.
Entre 1760 et 1765, la manufacture acquiert une renommée durable en accueillant les collaborateurs de l’Encyclopédie : Antoine Allut le jeune rédige lui-même les articles « Verrerie » et « Glacerie », tandis que le dessinateur Louis-Jacques Goussier s’installe sur place pour croquer avec précision les ateliers, machines et gestes des ouvriers. Les planches qui en résultent, publiées dans le Recueil de Planches, constituent un témoignage visuel exceptionnel de la haute technologie du XVIIIe siècle.
Évolutions et transferts
Les difficultés structurelles apparaissent rapidement. La qualité des premières glaces est insuffisante, faute de la « couleur blanche et cristalline » propre aux produits de Saint-Gobain, ce qui les discrédite sur le marché du luxe. Saint-Gobain riposte en espionnant sa concurrente, en débauchant certains de ses actionnaires, et en lançant une guerre des prix : elle ouvre des dépôts à Dijon et à Lyon avec des rabais de 35 %. L’équipe fondatrice se délite : Forbonnais se retire en 1761, Bosc d’Antic en 1763. Une tentative d’augmentation de capital de 360 000 livres en 1763 échoue, forçant Allut père à engager toute sa fortune personnelle. En 1767, il cesse ses paiements et la production s’arrête temporairement 2.
La survie de la manufacture tient à l’appui des États de Bourgogne, qui lui accordent dès 1766 une subvention annuelle de 5 000 livres et financent l’amélioration de la route d’Is-sur-Tille pour désenclaver le site.
Le tournant décisif intervient en 1772 avec le recrutement de Jean-Julien-Nicolas Saaz-Delahaye, ancien directeur de la manufacture de Saint-Gobain, mû par un ressentiment envers son ancien employeur. Sa mission est explicitement de « diriger et rétablir la fabrication » et d’en obtenir « la couleur blanche et cristalline qui jusqu’alors avait manqué aux glaces de cette dernière manufacture ». L’effet est immédiat : dès la fin de 1772, l’inspecteur Bernard de Chanteau note « le nombre prodigieux d’ouvriers » et « la grande quantité et la bonne qualité des glaces ». En juin 1773, il estime la main-d’œuvre à environ trois cents personnes. Entre 1770 et juillet 1778, la manufacture produit pour 1 982 000 livres de glaces, dégageant un bénéfice de plus d’un million de livres. En 1776, la subvention des États de Bourgogne est portée à 12 000 livres par an 3.
Fin d’activité
En juillet 1778, au sommet de sa rentabilité, la fabrication des glaces cesse brutalement. La raison officielle est la « mésintelligence des chefs » (une querelle entre Antoine Allut et le baron de Marivetz sur la gestion des profits) qui provoque le retrait de la subvention des États de Bourgogne. Saaz-Delahaye, première victime de l’effondrement, reste cependant sur place, espérant une reprise. Sa présence est attestée jusqu’en 1797 ; en 1788, il adresse encore une requête aux États pour monter une fabrique de savon noir sur le site.
La Révolution scelle définitivement le destin de la manufacture. Le baron de Marivetz, arrêté pendant la Terreur, est guillotiné à Paris le 26 février 1794. Ses biens sont confisqués et déclarés biens nationaux. Antoine Allut est lui aussi guillotiné le 25 juin 1794. Le 11 décembre 1794, les bâtiments de la manufacture, décrits dans les actes comme étant « dans le plus mauvais état », sont adjugés pour 10 500 livres à un consortium conduit par Abel-François-Nicolas Caroillon de Vandeul (1746-1813), époux de Marie-Angélique Diderot, fille unique du philosophe, qui s’associe avec Jean Quilliard (maître de forges) et Antoine Georgemel (ancien employé de la manufacture) 4.
Après règlement des contentieux avec les héritiers Marivetz, les nouveaux propriétaires relancent une activité dès 1798, abandonnant les glaces de luxe pour les bouteilles et le verre à vitres. Une enquête industrielle de 1801-1802 mentionne un directeur nommé Cauzou ; en 1808 et 1812, l’usine emploie une cinquantaine d’ouvriers pour une production annuelle d’environ 65 000 francs. La mort de Caroillon de Vandeul en 1813 amorce le déclin : la verrerie passe de main en main (Rivot en 1820, Bouilly et Legrand en 1831, un fermier nommé Rousseau en 1836) avant d’être mise en vente avec projet de démolition en 1840. Les bâtiments sont effectivement détruits en grande partie en 1842. Le château, dernier vestige, est vendu en 1853 et il subsiste en partie aujourd’hui.
Situation géographique
Localisation
La manufacture est implantée dans le vallon de Rouelles, sur la commune de Langres (Haute-Marne), au cœur du plateau de Langres. Le site est volontairement isolé, au milieu des forêts, pour bénéficier d’une source quasi inépuisable de bois combustible et d’une discrétion protectrice face à l’espionnage industriel de Saint-Gobain. Rouelles est décrit par les sources contemporaines comme un « cul-de-sac » sans rivière navigable, sans canal et éloigné des grands axes routiers : une faiblesse logistique qui pèsera tout au long de l’histoire de l’établissement.
Sources cadastrales
Deux extraits cartographiques permettent de localiser et contextualiser l’emprise de la manufacture.
Dans l’extrait ci-dessous de la carte de Cassini, on distingue la Manufacture de Glaces de Rouelle à la limite des bois, très isolée.
Le plan cadastral ci-dessous est encore plus intéressant. Cette section dite « du village » permet de reconnaitre le très grand bâtiment principal de la verrerie (parcelle n°76) et le château (parcelle n°79), face à l’église, dont une partie subsiste aujourd’hui.
État actuel
Les bâtiments de la manufacture sont démolis en 1842. Quelques constructions restaurées subsistent dans le village actuel de Rouelles (le long de la rue de l’Église). Le château, acquis séparément par la veuve du baron de Marivetz en 1794, a, en partie, perduré jusqu’à nos jours.
Personnages liés
- Claude-Étienne de Marivetz — physicien, noble de Langres, fondateur et propriétaire du terrain ; guillotiné le 26 février 1794.
- Paul Bosc d’Antic — physicien, ancien directeur scientifique à Saint-Gobain, expert technique de la fondation ; se retire en 1763. → Voir sa fiche individu ; lien avec la verrerie de la Margeride.
- Antoine Allut (père) — homme d’affaires du Midi, apporteur de capital ; engage sa fortune personnelle dans l’entreprise.
- Antoine Allut (fils) — directeur opérationnel ; rédige les articles « Verrerie » et « Glacerie » pour l’Encyclopédie.
- François Véron de Forbonnais — économiste libéral, idéologue de la fondation ; se retire en 1761.
- Jean-Julien-Nicolas Saaz-Delahaye — ancien directeur de Saint-Gobain, recruté en 1772 ; artisan du redressement spectaculaire de 1772-1778. → Voir sa fiche individu.
- Jacques Maupetit — collaborateur de Saaz-Delahaye et d’Allut fils pendant la période de prospérité.
- Louis-Jacques Goussier — dessinateur de l’Encyclopédie, séjourne à Rouelles entre 1760 et 1765 pour réaliser les planches sur la glacerie.
- Abel-François-Nicolas Caroillon de Vandeul — gendre de Diderot, rachète le site en 1794 et relance une seconde verrerie jusqu’à sa mort en 1813.
Éléments techniques
La manufacture est fondée pour produire des glaces coulées, en violation du monopole royal de Saint-Gobain. La halle de coulage, construite dès l’origine, mesure 150 pieds de long (environ 49 mètres). La faiblesse initiale de la production réside dans l’incapacité à obtenir la « couleur blanche et cristalline » caractéristique des glaces de Saint-Gobain, défaut corrigé par Saaz-Delahaye à partir de 1772 grâce à une réforme de toute la chaîne de production : purification des matières premières, gestion des fours, formation des ouvriers. Au plus fort de son activité (1773), la manufacture emploie environ trois cents personnes.
Après 1798, la production est reconvertie vers des produits utilitaires : verre à vitres et bouteilles, dans un registre technique nettement plus modeste. La production annuelle atteint environ 65 000 francs en 1808-1812, pour une cinquantaine d’ouvriers.
L’isolement du site (absence de voie navigable, éloignement des axes routiers) engendre des coûts de transport prohibitifs pour les matières premières comme pour l’expédition des glaces. Les États de Bourgogne financent en 1766 l’amélioration de la route d’Is-sur-Tille pour tenter de pallier ce défaut structurel.
Contexte social
Au sommet de son activité sous Saaz-Delahaye (1773), la manufacture emploie environ trois cents personnes, constituant une communauté industrielle remarquable pour une zone rurale isolée. En 1776, la croissance du site est telle qu’un vicaire résident est nommé et des registres paroissiaux sont ouverts pour la première fois à Rouelles : c’est dans ces registres que sont baptisés les deux enfants de Saaz-Delahaye nés sur place (Louise-Justine-Sophie, le 3 mai 1776, et Richard-Firmin, le 12 avril 1778).
Lors de la seconde phase (1798-1842), la manufacture est une entreprise beaucoup plus modeste, employant une cinquantaine d’ouvriers, qui assure la subsistance de la petite communauté villageoise de Rouelles.
Erreurs et incertitudes
Ce que dit la littérature, et ce qu’il faut corriger
Le document source (Saaz-Delahaye, Revue Dix-Huitième Siècle, OpenEdition) indique que la cessation de 1778 est officiellement due à la « mésintelligence des chefs ». Cette explication mérite d’être nuancée : elle masque vraisemblablement un conflit de répartition des profits entre Allut et Marivetz, exacerbé précisément par le succès commercial que Saaz-Delahaye avait bâti.
Wikipedia (Abel François Nicolas Caroillon de Vandeul) présente Caroillon de Vandeul comme un industriel déjà actif dans la métallurgie et le textile, ce que confirme la source principale.
Points non résolus
- L’identité et la carrière ultérieure de Jacques Maupetit, collaborateur de la période de prospérité, ne sont pas documentées dans les sources disponibles.
- Les archives paroissiales de Rouelles (registres ouverts en 1776) pourraient révéler des données supplémentaires sur la population ouvrière et les réseaux familiaux.
- Le lien entre la verrerie de Rouelles et les réseaux verriers franc-comtois ou bourguignons (Miellin, Malbouhans, dynasties Bolot, Raspiller) est à explorer.
- La carrière complète de Saaz-Delahaye avant et après Rouelles (notamment ses années à Saint-Gobain) reste à documenter. → Voir fiche individu.
- Les conditions exactes du départ de Bosc d’Antic de Saint-Gobain (avant la fondation de Rouelles) restent floues. → Voir fiche individu.
Notes
Footnotes
-
Pour la fondation et les profils des associés : La manufacture de Glaces de Rouelles (Haute-Marne) : un modèle pour l’Encyclopédie, OpenEdition Journals — https://journals.openedition.org/rde/84 ; et Verre-Glass n° 34, novembre 2019 — http://verre-glass.com/fichiers/EDV%2034-5-menil.pdf. ↩
-
Pour la guerre commerciale avec Saint-Gobain, les retraits des associés et la crise de 1767 : La manufacture de Glaces de Rouelles, OpenEdition Journals — https://journals.openedition.org/rde/84. ↩
-
Pour la période Saaz-Delahaye (1772-1778), les rapports de Bernard de Chanteau et les chiffres financiers : ibid. ↩
-
Pour la Révolution, la confiscation des biens, l’adjudication de 1794 et la seconde vie sous Caroillon de Vandeul : ibid. ; et Abel François Nicolas Caroillon de Vandeul, Wikipédia — https://fr.wikipedia.org/wiki/Abel_Fran%C3%A7ois_Nicolas_Caroillon_de_Vandeul. ↩
Personnages associés
Personnalités
Galerie
Sources
Source principale. Article de référence, consulté le 11 juillet 2025. Fournit les données chiffrées, les noms des fondateurs, la chronologie et les citations d'archives.
Article de vulgarisation complémentaire, insiste sur l'isolement géographique et la dynamique industrielle régionale.
Contient des informations biographiques sur les fondateurs, notamment Bosc d'Antic et Marivetz.