Personnalité
Jean Julien Nicolas Saaz Delahaye
25 décembre 1725 — 17 décembre 1801
Directeur de verrerie
Biographie
Jean Julien Nicolas Saaz Delahaye est l’une des figures les plus remarquables du monde verrier français du XVIIIe siècle. Né le 25 décembre 1725 à Tourlaville, fils de Richard Saaz (ou Sas), ouvrier de la glacerie normande mort vers 1730, il grandit dans le milieu du verre et entre à la Manufacture royale des glaces de miroirs de Saint-Gobain vers 1750. En 1758, il quitte Saint-Gobain pour prendre la direction de la verrerie de Fère-en-Tardenois, fondée sous les auspices du duc d’Orléans. L’établissement accumule rapidement les dettes (46 000 livres dès 1763) et Saaz Delahaye est remplacé par les frères Graux en 1766. Il rejoint alors la Manufacture royale comme salinier et directeur, avant de la quitter définitivement en 1772, probablement en raison d’un désaccord ou d’un défaut de reconnaissance (il est probable qu’il n’ait jamais eu de poste très important dans la Manufacture).
C’est donc en 1772 qu’il est recruté par les associés de la Manufacture de Rouelles pour redresser un établissement en difficulté. Sa mission est clairement définie : « diriger et rétablir la fabrication et luy procurer le degré de perfection, notamment pour la couleur blanche et cristalline qui jusqu’alors avoit manqué aux glaces de cette dernière manufacture et l’avait singulièrement discréditée ». Il réforme en profondeur la chaîne de production (matières premières, gestion des fours, formation des ouvriers) en transplantant de fait l’excellence opérationnelle de Saint-Gobain au cœur de sa rivale. En juin 1773, la manufacture emploie environ trois cents personnes ; entre 1770 et juillet 1778, elle dégage plus d’un million de livres de bénéfice sur une production de près de deux millions de livres.
Saaz Delahaye s’enracine à Rouelles : c’est là que naissent deux de ses enfants, Louise-Justine-Sophie (3 mai 1776) et Richard-Firmin (12 avril 1778), dans les tout premiers registres paroissiaux de la commune, ouverts précisément grâce à la croissance de la manufacture. Les marraines choisies pour ses enfants sont liées à Saint-Gobain, ce qui indique qu’il y avait épousé sa femme (Louise Angélique Dollé, le 16 décembre 1766) et qu’il y conservait des attaches personnelles malgré la rupture professionnelle.
Victime de l’effondrement de 1778, causé par des conflits entre les propriétaires Allut et Marivetz, il reste à Rouelles après la cessation de la fabrication, espérant une reprise. En 1788, il adresse encore une requête aux États de Bourgogne pour créer une fabrique de savon noir sur place. Sa présence dans la région est attestée jusqu’en 1797 au moins, quand son fils Louis Julien Isidore se marie en Guyane : l’acte le mentionne comme « directeur de la Manufacture de Glaces de Rouelle en la cy devant province de Bourgogne », domicilié à « Vitry en Montagne, province de Langres » 1. Il décède le 17 décembre 1801 à Vitry-en-Montagne, quelques mois après son épouse.
Notes
La trajectoire de Jean Julien Nicolas, artisan fils d’ouvrier verrier devenu directeur de la grande rivale de Saint-Gobain, mû par un ressentiment nourri de longue date, est un cas précoce de ce que l’on appellerait aujourd’hui un « transfert de savoir-faire » industriel. Le parallèle avec Paul Bosc d’Antic, autre transfuge de Saint-Gobain parmi les fondateurs de Rouelles, est frappant : Rouelles réunit ainsi deux anciens cadres de la manufacture royale contre elle, chacun animé de griefs personnels envers leur ex-employeur.
Le second patronyme du maître verrier, « Delahaye », n’est pas un nom de naissance mais un surnom d’origine parrainale, conservé dans sa descendance. Son acte de baptême à Tourlaville indique qu’il a été nommé « au nom de Mr Julien de la Haye et de demoiselle Jeanne Drevel veuve du seigneur de Longchamps ». C’est donc son parrain, Julien de la Haye, qui lui donne ce qualificatif qui deviendra son usage. Les La Haye sont vraisemblablement une famille verrière de la Glacerie de Tourlaville : une étude sur le personnel de la manufacture cite parmi les chefs d’atelier un Charles La Haye et un Jean La Haye 2. Du côté maternel, le nom Drouet apparaît six fois parmi les quelque trois cents employés de la même manufacture, des hommes et des femmes sachant signer — signe d’appartenance au monde verrier, notoirement lettré. Son père Richard Saaz, dont on ne retrouve pas la trace dans ces listes, semble d’extraction plus modeste. L’adjonction de « Delahaye » au patronyme paternel a donc probablement constitué pour Jean Julien Nicolas une forme d’anoblissement par le parrainage, une marque symbolique de son entrée dans le monde des maîtres verriers plutôt que dans celui des simples ouvriers de la glacerie.
Ce caractère bien affirmé (sensible dans ses démêlés avec Saint-Gobain, dans son recrutement par deux verreries concurrentes de son ex-employeur, dans son obstination à rester à Rouelles après 1778 en espérant une reprise qui ne viendra jamais), rend sa fin de vie d’autant plus poignante. Pendant plus de vingt ans, de la cessation de la fabrication en 1778 jusqu’à sa mort à Vitry-en-Montagne en 1801, il vécut à deux pas du site de son seul vrai succès, dans une manufacture devenue coquille vide. L’homme qui avait porté Rouelles à son apogée, qui avait transformé une entreprise en faillite en une machine à profit dégageant plus d’un million de livres, mourut dans l’ombre de ce qu’il avait bâti, sans en avoir tiré ni fortune ni reconnaissance durable.
Footnotes
-
Acte de mariage de Louis Julien Isidore Saaz Delahaye à Approuague (Guyane), 12 frimaire an VI (2 décembre 1797). Source : Geneanet, registre 375593, p. 22. ↩
-
dans “Au sujet du personnel de la manufacture des glaces de Tourlaville (Manche)” par Claude Jigan, Annales de Normandie Année 2003, pp. 241-259,Persée, il est mentionné les noms de “chefs d’atelier (12 personnes : Jean Carpentier, Jacques Deslinottes, Charles La Haye, Jean La Haye…)” à la Glacerie de Tourlaville. Ces chefs d’atelier sont toujours choisis parmi les souffleurs de verre. ↩
Frise chronologique
Fils de Richard Saaz et Anne Drouet, baptisé à la maison.
Première période à Saint-Gobain, qui s'achève en 1758 quand Nicolas Saaz accepte de prendre la direction de la verrerie de Fère-en-Tardenois. On ne sait pas quel poste il a occupé à cette époque.
Premier directeur de la verrerie de Fère-en-Tardenois, fondée sous les auspices du duc d'Orléans. Malgré son activité et le recrutement d'ouvriers qualifiés, il ne peut empêcher l'établissement d'accu…
Retour à Saint-Gobain après l'échec de Fère. Quitte la Manufacture en 1772, vraisemblablement en raison d'un désaccord ou d'un défaut de reconnaissance de ses mérites.
Épouse Louise Angélique Dollé. Dans l'acte, Nicolas Saaz est dit « associé directeur de la manufacture de savon de Saint-Seux ».
Recruté pour redresser la production et lui apporter la perfection technique qui lui manquait, notamment la couleur « blanche et cristalline » de ses glaces. Artisan de l'âge d'or de l'entreprise (177…
Baptême de sa fille Louise-Justine-Sophie, dans les premiers registres paroissiaux de Rouelles, ouverts cette année-là grâce à la croissance de la manufacture.
Baptême de son fils Richard-Firmin à Rouelles.
Adresse une requête aux États de Bourgogne pour créer une fabrique de savon noir sur le site de la manufacture, sans suite connue.
Parcours géographique
2 verreries
Sources
- etat civil Acte de baptême de Jean Julien Nicolas Saaz (AD Manche, Tourlaville, Baptêmes, Mariages, Sépultures, 1724 - 1746, 5 Mi 1873, vue 47 sur 481.) https://www.archives-manche.fr/ark:57115/s005e608ed9d0c4b/5e608ee74fd2e.fiche=arko_fiche_657734e760152.moteur=arko_default_635b873d1f4a7
25 décembre 1725. Fils de Richard Saaz et Anne Drouet, baptisé à la maison, l'enfant « a été nommé Jean-Julien-Nicolas [rajouté plus tard] par Nicolas Drouet et Marie Anne Saaz, au nom de Mr Julien de la Haye et de demoiselle Jeanne Drevel veuve du seigneur de Longchamps ». Signatures : "Drouet", "Nicolas Drouet", "marie anne sas", une signature illisible (le père ?) et "f. buhost"
- etat civil Acte de baptême de Louis Julien Isidore Saaz Delahaye (AD Aisne, 5Mi0302 — BMS 1758-1770, vue 248 sur 262) https://archives.aisne.fr/ark:/63271/vtac317757d9fa87cd1/daogrp/0/248
30 mai 1770, chapelle de la Manufacture de Saint-Gobain. L'enfant est dit fils de Jean Julien Sas Delahaye et de Louise Angélique Dollé.
- article La manufacture de Glaces de Rouelles (Haute-Marne) : un modèle pour l'Encyclopédie https://journals.openedition.org/rde/84
Source principale pour la carrière à Rouelles, les chiffres de production et les données familiales issues des registres paroissiaux.