Verrerie
Verrerie de la Grande Rue
1758 — vers 1784
Aussi connue sous : Verrerie de la Grande Rue
Disparue — sans vestigesNoms et raisons sociales
Histoire
Résumé
La verrerie de la Grande Rue est l’une de ces entreprises du XVIIIe siècle portées par des ambitions trop larges pour leurs moyens : fondée en 1758 sous les auspices du duc d’Orléans, soutenue par des privilèges royaux, approvisionnée en ouvriers qualifiés venus d’Allemagne et de Lorraine, elle ne parvient jamais à s’imposer. Dettes, mauvaise gestion, opposition locale et fours mal conçus l’emportent sur les ambitions de ses fondateurs successifs. Elle ferme vers 1784, laissant pour seule trace deux noms de rues.
Son intérêt pour Radix Vitri tient à un passage bref mais documenté : en 1774 ou 1775, Georg Anton Sigwart, souffleur en verre à vitre venu de la prestigieuse verrerie de Saint-Quirin, est embauché pour renforcer l’équipe. Il repart vers 1777-1778. Ce passage à Fère-en-Tardenois est l’un des jalons de sa longue trajectoire — de la Sarre à Pierre-Bénite, en passant par Illingen, Saint-Quirin, Fère, Villers-Cotterêts et enfin Géménos où il mourra.
Historique
Fondation et opposition (1758)
En 1758, Jean Julien Nicolas Saaz Delahaye, fort de son expérience à la manufacture de Saint-Gobain, représente une société soutenue par le duc d’Orléans pour établir une verrerie ambitieuse à Fère-en-Tardenois. L’objectif est de supplanter une verrerie plus modeste, la “verrerie de la rue du Pont”. Le site choisi s’étend de la grande rue (actuelle rue Carnot) au chemin menant de la rue des Ribauds au Calvaire — la future rue de la Verrerie. L’entrée se situe à hauteur des numéros 55 ou 57 de l’actuelle rue Carnot.
La fondation suscite une forte opposition locale, encouragée par le curé et des notables : Alexandre Bedel (avocat), Denis-Joseph Duval (marchand tanneur), Louis de Monvoiset (procureur du roi). Le maire Claude Bouresche, régisseur du duc d’Orléans, soutient le projet par devoir, créant un fossé avec la municipalité. Une lettre interceptée de Delahaye à son associé parisien Moulinot révèle son attitude face à ces résistances — fermeté et détermination à imposer l’installation. Le 12 décembre 1758, le duc d’Orléans obtient une extension de privilège par le Conseil d’État.
Production et ouvriers (1758 — 1767)
La verrerie commence par produire des verres à vitres et des bouteilles, avec un personnel en partie allemand ou lorrain germanophone. Ces artisans s’intègrent localement par des mariages : André Iung (francisé en Lejeune) épouse Anne-Marguerite Ponsart le 2 juillet 1758 ; Jean Wilhelm Eppensteiner devient Jean Villemin. Le 6 août 1767, un nouveau privilège royal autorise la production de “verres de table connus sous le nom de verres de Bohême, des cristaux et de la gobeleterie”, élargissant considérablement le répertoire.
Difficultés financières et successions (1763 — 1778)
Dès juin 1763, la verrerie accumule 46 000 livres de dettes, principalement envers le duc d’Orléans et des marchands locaux. Louis-Laurent Dauvillié, principal bailleur de fonds, attribue l’échec à la mauvaise gestion et à des fours mal conçus. En 1764, Denis Margueré prend la direction, mais abandonne en 1765 face aux dettes persistantes.
Le 26 mai 1766, les frères Louis et Jean-Baptiste Graux reprennent la gestion, sous la supervision d’Antoine Dumoulin, nouveau créancier après une saisie par le Parlement. Louis Graux (né à Saint-Gobain en 1734, décédé à Meudon le 25 octobre 1800) est un gentilhomme verrier expérimenté, ayant travaillé à Tourlaville et Rouelles avant Fère. Un acte de baptême de sa fille le 1er avril 1777 à Fère confirme sa présence jusqu’à cette date. En 1767, René-Augustin Marigner reçoit un bail de neuf ans ; les créanciers locaux acceptent un arrangement en 1768, recevant 10 000 livres sur six ans.
En 1774 ou 1775, les Graux débauchent des ouvriers de la manufacture de Saint-Gobain à Tourlaville. L’intendant Pelletier fait emprisonner ces ouvriers à Soissons pendant plus d’un an, malgré le désaveu du ministre Turgot. L’affaire n’a pas de suites graves.
Georg Anton Sigwart à Fère (vers 1774 — vers 1778)
C’est dans ce contexte difficile mais actif qu’arrive Georg Anton Sigwart, souffleur en verre à vitre. Il vient de la prestigieuse verrerie de Saint-Quirin (Lettenbach), l’une des manufactures de référence pour le verre à vitre en France. Sa présence à Fère est attestée en 1776. Il repart vers 1777-1778 pour Villers-Cotterêts, avant de reprendre sa route vers le sud — Pierre-Bénite, puis Géménos où il mourra.
Son passage à Fère est bref, mais il s’inscrit dans une trajectoire remarquable qui le mène de la Sarre à la Provence en traversant les grands centres verriers français du XVIIIe siècle. C’est à Pierre-Bénite qu’il épousera Marie Catherine Brischoux, fille de Jean-Baptiste Brischoux, souffleur mort à Varades en 1789 — établissant ainsi le lien entre les verreries de la Loire-Atlantique et la famille Haour de Givors.
Déclin et fermeture (1778 — vers 1784)
Après les Graux, François André, un Allemand francisé, prend la direction mais échoue à redresser l’entreprise. En 1781, la verrerie est mise en vente à deux reprises dans les Annonces, affiches et avis divers : estimée à 54 000 livres en février, puis à 56 000 livres en avril avec une location à 3 000 livres par an. Ces tentatives échouent. Après la mort du sieur de Milleville en 1781, les créanciers tentent en vain de prolonger le privilège industriel. La verrerie “vivote” encore quelques années et cesse d’exister vers 1784, avant la Révolution.
Situation géographique
Localisation
La verrerie occupait un terrain s’étendant de la grande rue (actuelle rue Carnot) jusqu’au chemin reliant la rue des Ribauds au Calvaire — aujourd’hui la rue de la Verrerie. L’entrée se situait à hauteur des numéros 55 ou 57 de la rue Carnot. Le plan de Moreau-Nélaton (Fig. 498) en précise l’emprise.
État actuel
La Première Guerre Mondiale a causé d’importants dégâts à Fère-en-Tardenois. Il ne subsiste aucun vestige architectural identifié. Les seules traces sont toponymiques : rue de la Verrerie et impasse de la Verrerie.
Éléments techniques
Production en deux phases : verres à vitres et bouteilles à partir de 1758 ; verres de Bohême, cristaux et gobeleterie à partir du privilège de 1767. Les fours étaient jugés “mal conçus” par les créanciers dès 1763, ce qui explique en partie les difficultés récurrentes. Les creusets étaient fabriqués à partir de terres extraites à Suzy-en-Laonnois. Le combustible provenait des forêts de Nesles et Dôle.
Erreurs et incertitudes
Points non résolus
- La durée exacte du passage de Georg Anton Sigwart : attesté en 1776, reparti “vers 1777-1778” selon les sources, mais la date précise reste à confirmer dans les archives paroissiales de Fère.
- Les archives nationales (cote R’ 990) et les archives départementales de l’Aisne pourraient apporter des informations complémentaires sur la succession des directeurs et la fin de l’établissement.
- Les objets attribués à la manufacture (bouteilles, burattes, bénitiers — Moreau-Nélaton Fig. 478-479) : aucune attribution certaine ne semble documentée par des marques ou des analyses.
Personnages associés
Verriers
Sources
Tome 2, pages 398-407. Source principale. Fondation, opposition locale, succession des directeurs, tentatives de vente, plan d'emplacement (Fig. 498).
Page 30 — débauchage d'ouvriers de Saint-Gobain par les frères Graux en 1774-1775, emprisonnement à Soissons.
26 février 1781 — verrerie estimée à 54 000 livres, vente publique prévue le 8 mars. 26 avril 1781 — maison et verrerie estimées à 56 000 livres, louées pour 3 000 livres.
Biographie de Louis Graux : Tourlaville, Rouelles, Fère-en-Tardenois (1766-1777/78), Bagneaux-sur-Loing (1778-1781), Saint-Gobain.
Fère-en-Tardenois — confirme la présence de Louis Graux à Fère jusqu'en 1777 au moins. Mère : Anne Marthe Gresset.