Verrier
Jean François Scalabrino
7 juin 1758
Maître souffleur de verre à vitre, directeur fondateur de la verrerie de Gémenos (1789-vers 1791)
Biographie
Portrait
Jean François Scalabrino est l’homme qui a fait venir les dynasties verrières de Forêt-Noire, des Vosges et de Suisse à Gémenos. Directeur fondateur de la verrerie du vallon de Saint-Pons dès le début de 1789, il constitue l’équipe ouvrière initiale en mobilisant ses réseaux personnels tissés depuis l’enfance : les Sigwart de Lettenbach, les Schmid de Lauterbach, les Valck de Wildenstein. Ce faisant, il transforme un projet d’investisseur ardennais en une verrerie de race, peuplée de souffleurs dont les familles se connaissent depuis deux générations.
Disparu des sources après octobre 1791 — peut-être décédé, peut-être parti — il cède la direction à Antoine Robichon, qui perpétue sa méthode de recrutement en réseau. Mais c’est Scalabrino qui a posé les fondations humaines de Gémenos. La verrerie qu’il a construite durera quatre-vingts ans.
Origines et formation : de Lauterbourg à Lettenbach
Jean François naît le 7 juin 1758 à Lauterbourg (Bas-Rhin), fils de Martin François Scalabrino, verrier itinérant. La famille arrive à Lettenbach (Saint-Quirin, Moselle) vers 1767, quand Martin François prend un poste de commis dans la manufacture royale. Jean François a neuf ans. Il grandit au cœur de l’un des établissements verriers les plus importants de France, dans un environnement où les enfants de verriers apprennent à souffler avant de savoir lire.
En 1775, à dix-sept ans, il est attesté à Lettenbach — formé depuis cinq à dix ans, souffleur confirmé. C’est là qu’il côtoie Georg Anton Sigwart père, encore attesté à Lettenbach en 1773, et les réseaux verriers alsaciens-comtois qui peuplent l’établissement. Ces amitiés d’atelier forgées à Lettenbach seront déterminantes pour Gémenos quinze ans plus tard.
Fours et les années comtoises (1779-vers 1782)
En 1779, Martin François Scalabrino est nommé premier commis à la verrerie de Sainte-Catherine (Fours, Nièvre). Jean François le suit, souffleur à vingt et un ans. Fours est un établissement important du réseau verrier comtois, qui gravite autour des familles Schmid, Neuvesel et Blum. Jean François y est jusqu’en mars 1782 au moins, avant de repartir vers d’autres établissements.
Jars et l’alliance Scalabrino-Sigwart (vers 1783-1788)
Après Fours, la trace de Jean François s’efface pendant six ans. Les sources suggèrent qu’il passe par la région de Jars (Cher), où plusieurs verreries sont actives — Le Noyer, Boucard, Ivoy-le-Pré. C’est là que les chemins Scalabrino et Sigwart se croisent à nouveau.
La preuve en est un acte de mariage extraordinaire daté du 10 mars 1790 à Jars : Antoinette Scalabrino, sœur de Jean François, âgée de 26 ans et déjà veuve d’un premier verrier (Antoine Barthélemi), épouse Melchior Antoine Sigwart, « verrier en table, âgé de 34 ans, natif de Schupfheim, habitant de la succursale du Noyer ». Le père Martin François signe l’acte. Et parmi les présents, un témoin inattendu : Jean Baptiste Neuvesel, maître verrier, qui signe « Neuveselle ».
Cet acte révèle en une seule page la densité du réseau qui convergera vers Gémenos : les Scalabrino (père et fille), un Sigwart suisse, et un Neuvesel. Trois familles que l’on retrouvera toutes, peu après, dans le vallon de Saint-Pons ou dans les établissements qui en découlent.
Melchior Antoine Sigwart est vraisemblablement le fils du maître verrier Anton Siegwart-Knotz, actif à la verrerie du Sörenbergli (Schüpfheim, canton de Lucerne) de 1741 à 1759. Vers 1780, les fils d’Anton Siegwart quittent la région de l’Entlebuch — Melchior avait alors environ 24 ans. Sa présence à Jars, dans un réseau où les Scalabrino, les Raspiller et les Grésely sont attestés, est le point de jonction entre les dynasties verrières suisses et le réseau comtois-alsacien des Scalabrino.
Gémenos : la fondation (1789-vers 1791)
Jean François Scalabrino arrive à Gémenos vers avril 1789 — dix-huit mois avant son mariage du 5 octobre 1790 avec Anne Deluy, selon la mention de l’acte : « résidant en cette paroisse depuis un an et demi ». Il est déjà en poste quand le mariage de Jean François Régis Lagarde est célébré le 23 février 1789, dont il est l’un des témoins — et où Joseph Paul Arniaud, commis à la verrerie, est l’autre.
C’est lui qui constitue l’équipe initiale de Gémenos, en recrutant dans ses réseaux personnels. La composition de la main-d’œuvre en témoigne : Samuel Valck et Georg Anton Sigwart viennent de Wildenstein et de Saint-Quirin. Ce sont des noms que Scalabrino connaît depuis Lettenbach. François Joseph Schmitt vient de Lauterbach, comme lui, un Alsacien. Ce n’est pas un recrutement au hasard : c’est la mobilisation d’un réseau personnel tissé sur vingt ans.
Son mariage avec Anne Deluy le 5 octobre 1790 est lui-même révélateur : les témoins sont tous des gens du pays, aucun verrier. Jean François s’intègre à la communauté locale même temps qu’il anime la communauté verrière.
Au baptême du fils Schmitt le 11 septembre 1790, le parrain est Joseph Sigwart et la marraine est Anne Deluy, l’épouse de Jean François. Les deux familles sont liées jusque dans les actes du quotidien.
Scalabrino disparaît des sources après octobre 1791. Sa sœur Antoinette et son beau-frère Melchior Antoine Sigwart resteront à Gémenos : leurs enfants y naissent jusqu’en 1802. Antoine Robichon prend apparemment la direction technique de la verrerie, peut-être à la mort de Scalabrino, peut-être à son départ volontaire.
Ce que Scalabrino a accompli
En deux ans et demi, Jean François Scalabrino a transformé un terrain ardennais/mosellan en une verrerie de race peuplée de souffleurs venus de toute l’Europe du verre : Wildenstein, Saint-Quirin, Lauterbach, et même Schüpfheim. Il est le maillon qui relie les réseaux verriers de la Forêt-Noire, des Vosges, de la Franche-Comté et de Suisse à la Provence. Sans lui, Gémenos aurait peut-être existé, mais pas avec cette main-d’œuvre, pas avec cette qualité initiale, pas avec cette densité de réseaux familiaux qui a fait la force de l’établissement pendant ses premières décennies.
C’est lui qui a fait venir les Sigwart, ses amis d’enfance de Lettenbach. Et c’est l’alliance de sa sœur avec un Sigwart suisse, célébrée à Jars en présence d’un Neuvesel, qui nous révèle aujourd’hui l’étendue de ce réseau : une information qui n’existait nulle part avant la découverte de cet acte de mariage.
Frise chronologique
Jean François grandit à Lettenbach où son père Martin François est commis dès 1767. À 17 ans en 1775, il y est attesté — formé au soufflage depuis l'enfance, soit cinq à dix ans d'apprentissage. C'est…
Suit son père à Fours (Sainte-Catherine, Nièvre) où Martin François est premier commis à partir de 1779. Jean François y est souffleur confirmé à 21 ans. Fours est un établissement important du réseau…
Après Fours (1779-1782), Jean François passe vraisemblablement par la région de Jars (Cher) où travaillent les verreries du Noyer/Boucard/Ivoy-le-Pré. C'est là qu'il retrouve ou rencontre Melchior Ant…
Arrive à Gémenos vers avril 1789, dix-huit mois avant son mariage d'octobre 1790. Qualifié de 'directeur de la verrerie' dans les actes paroissiaux. Témoins au mariage du verrier Lagarde (23 février 1…
Parcours géographique
1 verrerie
Sources
- etat civil Acte de mariage de Jean François Scalabrino et Anne Deluy (Registres paroissiaux de Gémenos, 5 octobre 1790)
Jean François dit 'résidant depuis un an et demi' à Gémenos. Arrivée déduite : vers avril 1789.
- etat civil Acte de mariage de Melchior Sigwart et Antoinette Scalabrino (Registres paroissiaux de Jars (Cher), 10 mars 1790)
Acte capital. Melchior Sigwart : 'verrier en table, fils majeur âgé de 34 ans de feu Antoine Sygvar vivant verrier et de défunte Gertrude Runzmann, natif de Schupfheim, habitant de la succursale du Noyer'. Antoinette Scalabrino : 'âgée de 26 ans, veuve de feu Antoine Bartelemi vivant verrier'. Martin François Scalabrino signe l'acte. Présents : Antoine Scalabrino (le père), Jean Baptiste Paour (signe 'Pabst Paour'), un voiturier Kreps/Creps, et surtout **Jean Baptiste Neuvesel** (signe 'Neuveselle'). Le curé note avoir reçu 'l'extrait mortuaire des dits Antoine Sygvar et Gertrude Runzman [...] en almand' — il a dû accepter la traduction des témoins.
- etat civil Acte de mariage de Jean François Régis Lagarde — témoin Scalabrino (Registres paroissiaux de Gémenos, 23 février 1789)
Scalabrino figure comme témoin dès février 1789, preuve qu'il est à Gémenos dès le démarrage.
- etat civil Baptême de Joseph Hyacinthe Schmitt — marraine Anne Deluy (Registres paroissiaux de Gémenos, 11 septembre 1790)
Anne Deluy (future épouse de Scalabrino) est marraine. Parrain : Joseph Sigwart.
- autre Verriers et verreries en Franche-Comté au XVIIIe siècle — Guy-Jean Michel
Tome I. Source pour le parcours de Martin François Scalabrino à Lettenbach et Fours.
- autre Glasmacherfamilien Siegwart/Sigwart — Verrerie du Sörenbergli, Schüpfheim https://www.pressglas-korrespondenz.de/aktuelles/pdf/pk-2009-3w-siegwart-hergiswyl-1918.pdf
Pressglas-Korrespondenz, 2009. Document sur la famille Siegwart de l'Entlebuch (canton de Lucerne), dont Melchior Antoine Sigwart (né vers 1756) est vraisemblablement le fils du maître verrier Anton Siegwart-Knotz, actif au Sörenbergli (Schüpfheim) de 1741 à 1759.