Verrerie

Verrerie de Prodhun

1730 — vers 1802

Aussi connue sous : Verrerie de Prodhun

Site reconverti

Noms et raisons sociales

Verrerie de Prodhun
Nom d'usage 1730 — vers 1802

Histoire

Résumé

La Verrerie de Prodhun est une manufacture forestière de verre fondée en 1730 par Jacques de Sarode de Mussy, héritier d’une des plus illustres dynasties verrières françaises, dont l’ascendance remonte aux maîtres verriers d’Altare venus s’installer à Nevers à la fin du XVIe siècle. Implantée dans les bois de la commune d’Antully (Saône-et-Loire), à l’époque dépendant de la paroisse de Saint-Sernin-du-Bois, à l’emplacement d’une ancienne grange de l’abbaye de Maizières, elle constitue pendant plus d’un demi-siècle un carrefour exceptionnel des traditions verrières européennes : la tradition altaraise de son fondateur y côtoie des verriers dauphinois (les Fassion), lorrains (les de Condé), languedociens (les de Virgile), savoyards (les Godard) et comtois (les Brischoux, les Rapp).

Elle est formellement documentée jusqu’en 1787 et décrite en 1802 comme existant encore « dans un état complet de décadence », victime, selon le rapport du citoyen Deroche à la Société Libre d’Agriculture d’Autun, de la Révolution et du pillage des forêts qui avait privé ses fours de combustible.

Pour Radix Vitri, Prodhun occupe une place symbolique particulière : c’est là que se croisent, à la même époque, un ancêtre de la lignée germano-comtoise (Jean Baptiste Brischoux, souffleur de verre à vitre, attesté en 1781-1785) et l’héritier de la lignée altaraise du fondateur — deux fils généalogiques distincts qui courent de la Forêt-Noire et d’Altare jusqu’à Lyon et à la Loire. C’est aussi à Prodhun que Jean Georges de Muller de la Piolotte vient en février 1785 se faire parrain du fils du directeur Claude Charles Oudry — révélant par ce déplacement de 500 km la logique du recrutement itinérant dans le monde verrier du XVIIIe siècle, et vraisemblablement l’origine du départ de Jean Baptiste Brischoux vers Varades.


Historique

Le fondateur et ses commanditaires (1730–1731)

L’initiative de Prodhun revient à Jacques de Sarode de Mussy, baptisé le 18 décembre 1686 à Rémilly, dans la Nièvre. Son père, Jean Claude de Sarode, est écuyer, sieur de Mussy, seigneur de Fontanelle et maître des verreries de la Bouë et de Chénambret. Sa grand-mère paternelle, Marie du Houx, appartient à la grande famille verrière du même nom. Cette lignée nivernaise des Sarode est la descendance directe des Saroldi/Sarraud d’Altare, ces maîtres verriers italiens que Louis de Gonzague, duc de Nevers, fit venir à la fin du XVIe siècle pour établir sa célèbre manufacture 1.

Porteur de ce savoir-faire séculaire, Jacques de Sarode traverse le Morvan pour implanter sa verrerie à l’est, sur les terres de Prodhun. Le bois y est abondant (ressource vitale pour les fours et la production de potasse) et les propriétaires du lieu, le prieuré de Saint-Sernin-du-Bois et la dame de Montjeu, y voient une « bonne aubaine » 1.

La preuve la plus ancienne de l’installation est poignante : le 15 janvier 1730, dans l’église de Saint-Sernin, est inhumée Marie de Sarode, fille du fondateur, âgée de deux ans. La famille est déjà sur place, dans une entreprise à peine naissante.

Les débuts sont modestes. Le premier établissement est probablement précaire, fait de planches et de bois. Ce n’est qu’après plus d’un an d’activité que Sarode investit dans la pierre : un acte notarié du 8 juillet 1731 (Me Lapierre, notaire à la Croix-de-Saint-Sernin) atteste d’un versement de 610 livres « à-compte sur la maçonnerie qu’il fit faire à Prodhun », couvrant la maison du directeur, une écurie et les halles abritant les fourneaux à verre 1. Dès novembre 1730, l’activité est lancée : le mariage de Philibert Bauclair, « fondeur à la verrerie », en présence des maîtres François de Condé et Louis Ourlier, verriers, en témoigne.

Un creuset des savoir-faire européens

La force de Prodhun réside dans la diversité et la qualité de son personnel d’encadrement. Jacques de Sarode assemble autour de lui une équipe de spécialistes issus des plus grandes traditions verrières du royaume 1 :

Le pôle italo-dauphinois est incarné par Pierre de Fassion, sieur de Rizet. La famille de Fassion est une très ancienne lignée de verriers du Dauphiné, active au XVIIe siècle dans les forêts de Chambaran et de Bonnevaux, réputée pour sa collaboration avec les familles d’origine altaraise comme les Borniol. Sa venue n’est pas le fruit du hasard : un descendant d’Altare (Sarode) fait naturellement appel à un allié dauphinois qui partage ses références culturelles.

La tradition lorraine est représentée par François de Condé, dont la famille est parmi les plus illustres de l’Argonne, région d’où sont issus de nombreux verriers lorrains.

La tradition méridionale est apportée par les frères François et Antoine de Virgile, gentilshommes verriers du Languedoc (Gard : Gaujac, Valbonne). Antoine de Virgile sera maître de la verrerie de Roussillon en 1757.

Les traditions comtoise et savoyarde sont représentées par la famille Godard (originaire de Savoie, passée par Soubey, Chatey et l’Isle-sur-Doubs), la famille Rapp (Michel Rapp, souffleur, père de Jean Baptiste Rapp né à Prodhun en 1784) et la famille Brischoux, Jean Baptiste Brischoux, attesté à partir de 1781, apporte avec lui la culture verrière des contreforts du Jura 1.

La famille Vieillard constitue le cœur local et fidèle de la manufacture : Pierre Vieillard est attesté « verrier en Prod’hun » dès 1763 ; son fils Philippe y exerce le même métier en 1787. Philippe Vieillard est aussi le parrain de la fille de Jean Baptiste Brischoux, née à Saint-Sernin en 1781.

Claude Charles Oudry, directeur (attesté 1785)

En 1785, la direction de la verrerie est exercée par Claude Charles Oudry, dont l’identité est révélée par un acte de baptême du 28 février 1785 à Saint-Sernin-du-Bois : son fils Georges Marcel Thérèse Charles Augustin reçoit pour parrain Jean Georges de Muller de la Piolotte, qui signe « co-propriétaire et directeur de la verrerie de Varades en Bretagne ». Ce parrain se déplace depuis Varades (Bretagne), à plus de 500 km — un déplacement qui ne s’explique que par une intention de recrutement. Prodhun emploie des souffleurs comtois issus des mêmes réseaux que Muller (Bief-d’Étoz, Blancheroche), dont Jean Baptiste Brischoux. Brischoux quittera Prodhun vers 1785-1787, passera par Montcenis/Le Creusot en 1788, avant de rejoindre Varades — dont la bénédiction du premier four date du 12 mars 1788. Oudry a succédé à Charles de Sarode à une date inconnue.

Déclin et chute révolutionnaire (vers 1787 — 1802)

La légende, rapportée par Alphonse Fargeton, d’une fermeture brutale en 1776 à la suite du décès de Charles de Sarode, est formellement démentie par les archives : la production est attestée jusqu’au 13 février 1787, date du mariage de Philippe Vieillard 2.

La véritable cause de la ruine est documentée avec une précision exceptionnelle par le rapport Deroche, présenté à la Société Libre d’Agriculture d’Autun le 10 ventôse an X (1er mars 1802). Le citoyen Deroche y décrit la verrerie comme existant encore, « mais dans un état complet de décadence », et en identifie la cause : elle est « une conséquence de la Révolution, des dilapidations forestières qu’elle a entraînées et du défaut de combustible qui en fut la suite ». Le pillage anarchique des forêts pendant la période révolutionnaire a privé la manufacture de son combustible vital, éteignant ses fours aussi sûrement qu’un arrêt délibéré. Deroche ajoute que la concurrence des « grands établissements du Creusot » a également pesé dans le déclin 2.

En 1800, André Vieillard, fils de verrier, réside encore sur le site, mais comme simple « manœuvre ». La production a cessé, il ne reste que l’habitant.


Situation géographique

Localisation

La verrerie est implantée sur les terres du Bois du Prodhun (ou Petit Prodhun), commune d’Antully, Saône-et-Loire, sur un site appartenant à l’origine à l’abbaye de Maizières. Le lieu-dit « La Verrerie » figure encore sur les cartes actuelles de la commune, le long de l’actuelle Route de la Verrerie (D138). Le voisinage de la forêt assurait l’approvisionnement en bois de chauffe et en bois pour la production de potasse ; la proximité du réseau de bourgs de Saône-et-Loire permettait un écoulement commercial régional.

État actuel

L’emplacement de la verrerie correspond très vraisemblablement au domaine agricole actuel « La Verrerie ». L’acte notarié de 1731 décrit des bâtiments en maçonnerie (maison, écurie, halles avec fourneaux) dont certains éléments pourraient subsister dans les structures actuelles du domaine. Aucune étude archéologique n’a été conduite à ce jour. Le lieu-dit et la Route de la Verrerie constituent les seules traces toponymiques visibles.


Personnages liés

  • Jacques de Sarode de Mussy (Rémilly, 1686 — ?) : fondateur, héritier de la lignée Saroldi/Sarraud d’Altare via la manufacture de Nevers.
  • Charles de Sarode : successeur probable, mort avant 1785 (sa mort avait alimenté la légende erronée d’une fermeture en 1776).
  • Claude Charles Oudry : directeur attesté en février 1785, successeur de Charles de Sarode à une date inconnue.
  • Pierre de Fassion, sieur de Rizet : verrier dauphinois, tradition de Chambaran et Bonnevaux.
  • François de Condé : gentilhomme verrier lorrain, tradition de l’Argonne.
  • François et Antoine de Virgile : gentilshommes verriers languedociens (Gard).
  • Thomas Godard : verrier savoyard, passé par Soubey, Chatey, l’Isle-sur-Doubs.
  • Pierre Vieillard (attesté 1763) et Philippe Vieillard (attesté 1787) : verriers locaux, noyau stable de la manufacture sur deux générations.
  • Michel Rapp : souffleur à Prodhun, père de Jean Baptiste Rapp (né 1784).
  • Jean Baptiste Brischoux (1744-1789) : souffleur de verre à vitre, attesté 1781-1785, ancêtre d’Arnaud Balandras par la lignée comtoise.

Éléments techniques

La verrerie produit principalement du verre à vitre (verre commun soufflé), comme l’attestent les désignations des ouvriers dans les actes paroissiaux : Jean Baptiste Brischoux et Philippe Lintre sont tous deux désignés « verriers à vitre ». La production de verre soufflé commun (gobelets, bouteilles) est probable en parallèle. Deux fourneaux à verre au moins sont documentés par l’acte de 1731. Le combustible est le bois des forêts du Prodhun, dont l’épuisement progressif (puis le pillage révolutionnaire) sera la cause principale de la fermeture. La potasse, fondant essentiel, est produite sur place par lixiviation des cendres de bois.


Contexte social

La manufacture constitue une communauté semi-autarcique au milieu des bois bourguignons, mêlant une élite de gentilshommes verriers itinérants (Sarode, Fassion, de Condé, de Virgile) à des ouvriers souffleurs recrutés dans les grandes zones verrières de France, et à un noyau local fidèle (les Vieillard). Le mariage de Pierre de Fassion fils avec Jeanne Léger, fille d’un marchand de bois de Prodhun, illustre l’intégration progressive dans le tissu local, même si les trousseau et douaire sont qualifiés de « très modiques », révélant que même l’élite verrière vivait dans une certaine austérité matérielle.


Erreurs et incertitudes

Ce que dit la littérature, et ce qu’il faut corriger

Alphonse Fargeton rapporte la légende d’une fermeture brutale en 1776 consécutive au décès de Charles de Sarode. Cette date est formellement démentie par les archives : le mariage de Philippe Vieillard le 13 février 1787 atteste d’une activité continue bien au-delà, et la visite de Jean Georges de Muller en février 1785 confirme une verrerie encore en plein fonctionnement à cette date. La vraie cause et la vraie date de la fin de l’activité sont données par le rapport Deroche de 1802 : décadence progressive par manque de combustible, suite aux dilapidations forestières révolutionnaires.

Points non résolus

  • La durée exacte du séjour de Jean Baptiste Brischoux : attesté le 24 juin 1781 (naissance de sa fille Marie) et le 8 septembre 1784 (baptême de Jean Baptiste Rapp). Un acte de mariage à Oullins en 1785 le dit encore à Prodhun ; il est à Montcenis (Creusot) en janvier 1788. Le départ se situe donc entre septembre 1785 et fin 1787.
  • Claude Charles Oudry : origine, parcours, durée exacte de sa direction — à rechercher dans les actes paroissiaux de Saint-Sernin-du-Bois et Saint-Firmin.
  • La succession à la direction après Charles de Sarode : à quelle date Oudry prend-il la direction ?
  • L’inventaire archéologique du site de La Verrerie à Antully reste à conduire. Les bâtiments de 1731 (maison, écurie, halles) pourraient laisser des traces dans le bâti actuel du domaine.
  • Les archives de l’abbaye de Maizières (propriétaire foncier d’origine) pourraient contenir des baux et actes liés à la verrerie.

Notes

Footnotes

  1. Pour la fondation, le profil de Jacques de Sarode, les traditions représentées à Prodhun (Fassion, de Condé, de Virgile, Godard, Brischoux, Vieillard) et les débuts modestes : Abbé Sébille, Saint-Sernin-du-Bois et son dernier prieur, 1882, pp. 85-86 (cité par le document source) ; acte notarié du 8 juillet 1731 (Me Lapierre, AD71) ; actes paroissiaux de Saint-Sernin-du-Bois et Saint-Firmin (AD71). 2 3 4 5

  2. Pour le déclin et la fermeture : rapport du citoyen Deroche, séance de la Société Libre d’Agriculture d’Autun, 10 ventôse an X (1er mars 1802), cité dans les Mémoires de la Société Éduenne, Autun, 1881, tome 10, p. 278. 2

Personnages associés

Verriers

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Sources

livre Saint-Sernin-du-Bois et son dernier prieur — Sébille, Abbé

1882, pp. 85-86. Décrit les débuts modestes de la manufacture : premier établissement en planches et bois, construction en pierre à partir de 1731. Cite l'acte notarié du 8 juillet 1731 (Me Lapierre, notaire à la Croix-de-Saint-Sernin). Signale également la légende erronée de la fermeture en 1776.

livre Verriers et verreries en Franche-Comté au XVIIIe siècle — Michel, Guy-Jean

Tome 2, p. 515 — mentionne Jean Baptiste Brischoux à Prodhun en 1782.

article Mémoires de la Société Éduenne, Autun, 1881, tome 10, p. 278

Compte rendu de la séance de la Société Libre d'Agriculture d'Autun, 10 ventôse an X (1er mars 1802). Le citoyen Deroche y dresse un rapport officiel : la verrerie 'existait encore, mais dans un état complet de décadence', victime de 'la Révolution, des dilapidations forestières qu'elle a entraînées et du défaut de combustible qui en fut la suite'.

archive AD71, Saint-Sernin-du-Bois, BMS, 1730

Inhumation de Marie de Sarode, 15 janvier 1730 : preuve la plus ancienne de l'installation de la famille de Sarode à Prodhun.

archive AD71, acte notarié, Me Lapierre, 8 juillet 1731

Versement de 610 livres 'à-compte sur la maçonnerie' de Prodhun. Détail des bâtiments : maison du directeur, écurie, halles avec fourneaux à verre.

etat civil Acte de baptême de Georges Marcel Thérèse Charles Augustin Oudry (AD71, Saint-Sernin-du-Bois, 28 février 1785)

Révèle le directeur de Prodhun en 1785 : Claude Charles Oudry. Parrain : Jean Georges Muller de la Piolotte, 'co-propriétaire et directeur de la verrerie de Varades en Bretagne', sans doute en visite de recrutement pour attirer des souffleurs comtois vers Varades, dont vraisemblablement Jean Baptiste Brischoux. Marraine : Marie Thérèse Muller, épouse du parrain.

etat civil Acte de baptême de Jean Baptiste Rapp, Saint-Firmin, 8 septembre 1784

AD71. Jean Baptiste Brischoux y est parrain, désigné comme 'aussi verrier à Prodhun'. Michel Rapp, souffleur à Prodhun, est le père.

etat civil Acte de mariage de Philippe Vieillard, 13 février 1787

AD71. Dernier acte connu attestant d'une activité à Prodhun avant la dissolution révolutionnaire.