Verrerie

Verrerie de la Margeride

1769 — 1792

Aussi connue sous : Manufacture Royale de verre de la Margeride

Fermée — vestiges visibles

Noms et raisons sociales

Manufacture Royale de verre de la Margeride
Raison sociale 1769 — 1792

Histoire

Résumé

La Manufacture Royale de verre de la Margeride, fondée en 1769 sur la commune de Védrines-Saint-Loup (Cantal), est l’une des aventures industrielles les plus audacieuses et les plus tragiques du XVIIIe siècle français. Portée par un consortium de financiers parisiens qui cherchaient à valoriser les immenses forêts du massif, elle obtint ses lettres patentes du Conseil d’État le 28 novembre 1769 et acquit rapidement le statut de manufacture royale. Son premier directeur, le savant encyclopédiste Paul Bosc d’Antic, en fit moins une entreprise commerciale qu’un laboratoire de chimie à ciel ouvert… avec les conséquences désastreuses que l’on peut imaginer. Après sa faillite en 1773, une seconde équipe plus pragmatique (Buffault et Bourboulon) relança la production et en fit une entreprise prospère, dont les verres de qualité s’écoulaient jusqu’à Lyon et Paris. La Révolution l’emporta en 1792, quand la manufacture fut réquisitionnée pour l’extraction de salpêtre destiné à la poudre à canon.

L’établissement occupait plus de 5 600 m² de surface couverte, employait près de 150 personnes à son apogée et constituait une véritable ville-usine autarcique au milieu des forêts. Il a produit une gamme variée d’objets (verres de table façon de Bohême, vitres, bouteilles à l’anglaise, compotiers, huiliers, bénitiers) dont certains subsistent dans des collections muséales régionales. Ces verres portent la marque d’un paradoxe chimique : la pureté même qui les rendait remarquables (potasse très purifiée, décoloration au manganèse) les condamne à une lente dégradation, par crizzling et virage au violet.


Historique

Genèse financière et obtention des lettres patentes (1762–1769)

L’impulsion initiale ne fut pas une vision industrielle, mais une urgence financière aristocratique. Le propriétaire des immenses forêts de la Margeride, Nicolas-François-Julie de La Tour d’Auvergne d’Apchier, apparenté au duc de Bouillon, menait un train de vie ruineux à Paris. En 1762, il vendit à son créancier Michel Simon, receveur général des Domaines, « cent mille pieds d’arbres sapins » pour un million de livres. En 1768, il concéda un bail de trente-six ans sur la quasi-totalité de ses terres, autorisant explicitement les preneurs à y construire des « moulins, verreries et tout autres fours et fourneaux » en échange d’une rente viagère de 20 000 livres par an 1.

Les acquéreurs étaient un consortium parisien : Michel Simon céda ses droits à Jaunard et Péan de Saint-Gilles, qui agissaient pour le compte de Bourgevin de Morville, trésorier général des maréchaussées de France. La compagnie s’élargit ensuite à Claude-Marc-Antoine Varenne de Béost, receveur général des finances de Bretagne, qui devint l’actionnaire le plus actif. Leur logique était d’abord extractive : dès 1764, ils mobilisèrent 300 ouvriers et plus de 2 000 voitures pour exploiter les forêts. La verrerie n’était qu’une étape ultérieure, destinée à valoriser les bois de moindre qualité en un produit à forte valeur ajoutée.

Pour obtenir les lettres patentes, obligatoires depuis un arrêt de 1723 interdisant la création de nouvelles « bouches à feu » dans les forêts sans autorisation royale, Varenne de Béost adressa au Conseil du Roi une supplique présentant la région comme une terre de misère et la manufacture comme une œuvre de salut public. Le 28 novembre 1769, le Conseil d’État accorda les lettres patentes, conférant le titre de « royale » et des privilèges significatifs : exemptions fiscales sur les produits, et protection de la main-d’œuvre étrangère (exemption de milice et de corvées)1.

Première période : l’ère Bosc d’Antic (1769–1773)

Pour diriger l’entreprise, les associés firent appel à Paul Bosc d’Antic, chimiste et savant encyclopédiste, ancien directeur scientifique de Saint-Gobain. Le choix était séduisant sur le papier (Bosc d’Antic incarnait l’esprit scientifique des Lumières) mais révélateur d’une incompréhension fondamentale entre les attentes des financiers et les ambitions du directeur. Bosc d’Antic conçut la Margeride moins comme une entreprise commerciale que comme sa plateforme d’expérimentation. Son projet le plus cher était la création d’une « école gratuite de chimie » au sein de la manufacture, présentée à la Société des sciences de Clermont-Ferrand en 1771 : un rêve académique qui ne vit jamais le jour 2.

Avant même la réception des lettres patentes, les travaux de construction battaient leur plein. Un vaste complexe sortit de terre : halles en bois pour les fours, bâtiments en maçonnerie pour les écuries, magasins et logements, château médiéval rénové pour les directeurs. Mais la gestion quotidienne de la production fut négligée. Bosc d’Antic se dispersa dans des recherches annexes (mémoires sur la « fausse émeraude d’Auvergne », analyse des eaux thermales de Chaudes-Aigues, inquiétudes sur les maladies bovines). L’ingénieur Monnet, en visite en 1773, porta un jugement sans appel : Bosc d’Antic avait fait construire le four principal avec une « pierre graniteuse remplie de schiste et schoerl », un matériau voué à fondre. Le four était destiné à « couler » 2.

La situation financière devint rapidement intenable. Les créanciers intentèrent des procès ; les conflits éclatèrent entre le directeur et ses associés. À l’été 1773, après seulement quatre années, les fours s’éteignirent et le personnel fut renvoyé. La manufacture était en faillite.

Seconde période : l’ère Buffault et Bourboulon (1776–1792)

Après trois ans de silence, la manufacture fut ranimée. Le 4 septembre 1776, une adjudication permit à de nouveaux entrepreneurs de prendre les rênes : Jean-Baptiste Buffault, receveur général, et Antoine Bourboulon, officier de la maison d’Artois, bientôt rejoints par Lefèvre, entrepreneur des bâtiments du roi. Cette équipe plus pragmatique trouva un outil de production considérable (fours encore intacts, bâtiments achevés) legs de la coûteuse frénésie de construction de Bosc d’Antic 3.

Sous leur direction, la manufacture connut une période de prospérité réelle. La production atteignit de quatre-vingt-dix à cent mille livres de verres ordinaires annuellement. La clé de ce succès fut le désenclavement du site : confrontés à « l’état d’abandon pitoyable » des chemins, Bourboulon multiplia les requêtes auprès de l’intendant d’Auvergne, puis finança directement, entre 1779 et 1784, la construction de routes carrossables reliant la manufacture à Brioude, à Saint-Flour et à la grande route du Languedoc. Ces nouvelles voies ouvrirent les marchés du Haut-Languedoc, de Lyon, du Forez et de Paris.

Fin d’activité : réquisition révolutionnaire (1792)

La chute de la manufacture ne fut pas économique, mais politique. En août 1792, la France en guerre avait un besoin urgent de salpêtre pour la poudre à canon. La manufacture fut réquisitionnée pour « l’extraction de ce sel vengeur et libérateur » : un détournement brutal, car la potasse utilisée pour le verre et le salpêtre partagent les mêmes matières premières. La production de verre cessa net. Le régisseur Jean-Baptiste Roche décrivit un « abominable vandalisme » : matières premières saisies, ouvriers renvoyés, exploitation forestière suspendue. En 1795, la forêt fut déclarée bien national 4.

Après la Révolution, les frères Buffault tentèrent de relancer l’activité entre 1806 et 1809, sans succès. En 1816, la politique de restitution des biens aux émigrés conduisit le gouvernement à rendre les terres de la Margeride aux héritiers de La Tour d’Auvergne, mettant définitivement fin au projet. Une tentative de relance eut lieu à Colany-sur-Desges (Haute-Loire), puis vers 1824 au château de Chamblard, propriété de M. de Buffand. Cette dernière verrerie cessa ses activités en 1834, faute de combustible.


Situation géographique

Localisation

La manufacture était implantée sur la commune actuelle de Védrines-Saint-Loup (Cantal), dans le massif de la Margeride, aux confins de l’Auvergne et du Gévaudan. Le massif s’étend sur les actuels départements du Cantal, de la Haute-Loire et de la Lozère, structuré par l’Allier à l’est et la Truyère à l’ouest. L’altitude élevée et l’isolement proverbial du site (qualifié de « cul de sac » par l’intendant Monthyon) étaient à la fois la condition de son existence (bois abondant, quartz pur) et le frein permanent à son développement (hivers paralysants, transports prohibitifs).

Les toponymes Védrines et Védrinette dérivent très vraisemblablement du latin vitrina (atelier de verrerie), témoignant d’une tradition verrière ancienne dans cette vallée, antérieure à la manufacture du XVIIIe siècle.

Sources cadastrales

Le plan cadastral de 1839 et un « État des biens de la Margeride » de 1804 permettent de reconstituer l’organisation du site. L’ensemble s’étendait sur plus de 5 600 m² de surface couverte, articulé autour d’une vaste cour centrale. Références précises à compléter aux Archives départementales du Cantal.

État actuel

Les bâtiments sont presque entièrement disparus dès 1839. Des objets produits par la manufacture sont conservés au musée Alfred-Douët de Saint-Flour, au musée Crozatier du Puy-en-Velay (dont un tastevin documenté) et à l’Écomusée de Margeride à Ruynes-en-Margeride.


Personnages liés

  • Paul Bosc d’Antic — chimiste, pasteur protestant, ex-directeur scientifique de Saint-Gobain ; directeur de la manufacture de 1769 à 1773. → Voir sa fiche individu.
  • Nicolas-François-Julie de La Tour d’Auvergne d’Apchier — propriétaire des forêts, dont l’endettement est à l’origine du projet.
  • Bourgevin de Morville — trésorier général des maréchaussées de France, investisseur principal.
  • Claude-Marc-Antoine Varenne de Béost — receveur général des finances de Bretagne, actionnaire actif et auteur de la supplique royale de 1769.
  • Jean-Baptiste Buffault — receveur général, directeur de la seconde période (1776-1792).
  • Antoine Bourboulon — officier de la maison d’Artois, codirecteur de la seconde période, artisan du désenclavement routier.
  • Jean-Baptiste Roche — régisseur lors de la réquisition révolutionnaire de 1792.

Éléments techniques

La manufacture produisait une gamme variée : verres de table façon de Bohême, verres à vitres communs, bouteilles à la façon d’Angleterre, compotiers, huiliers, bénitiers. La recette de base associait environ trois cinquièmes de silice (quartz local du « clapier de rô » et sable de l’Allier) à de la potasse obtenue par lixiviation des cendres de fougère, de pin et de sapin. Les creusets étaient fabriqués sur place à partir d’argiles réfractaires de Clavières et Feyrolettes. Ce verre dit potassique est caractéristique des verreries forestières continentales.

Le site comportait trois immenses halles (dont deux d’environ 37 m × 20 m), des moulins pour broyer le quartz et la terre à creusets, une « carquisse » pour sécher le bois, une salinière pour la fabrication de la potasse, une forge, un atelier de potier et un atelier de graveur. La consommation de bois était considérable — l’intendant Chazerat s’en alarma publiquement, parlant de risque de « disette » en bois pour l’Auvergne.

Le paradoxe chimique du verre de la Margeride. Pour obtenir un verre incolore rivalisant avec le cristallo vénitien, les verriers purifiaient intensément la potasse et utilisaient du manganèse comme agent décolorant. Cette purification éliminait les éléments stabilisants (calcium, magnésium), produisant un verre riche en potassium mais chimiquement instable et hygroscopique. Avec le temps, ce défaut conduit au crizzling : réseau de microfissures en surface, virage rose ou violacé dû à la ré-oxydation du manganèse au contact de l’humidité. La beauté même des verres de la Margeride porte les germes de leur dégradation.


Contexte social

La manufacture constituait une véritable ville-usine autarcique, un « vrai village » de 150 employés directs (sans compter les familles), vivant en quasi-autarcie au milieu des bois. La hiérarchie allait du directeur aux maîtres verriers, puis aux ouvriers subalternes. La main-d’œuvre qualifiée était étrangère à la province : les patronymes Volf, Stenger, Schmidt, Raspiller attestent du recrutement de dynasties de verriers venus des Vosges et de Lorraine5.

Les logements étaient fournis par la compagnie : un bâtiment de 81 mètres de long abritait treize familles, chaque logement comprenant cuisine, chambre, grenier et four à pain. Une auberge, un maître d’école et des artisans variés (cordonnier, tailleur, boucher) complétaient la communauté. Cette enclave sociale et culturelle était en rupture totale avec la société rurale environnante.

L’impact écologique était considérable. La déforestation intensive alarma les contemporains : l’intendant Chazerat s’inquiétait que « le bois devien[ne] si rare en Auvergne que la disette est à craindre ». Le chroniqueur Legrand d’Aussy qualifia la déforestation de « délit ». La raréfaction du bois contraignait la population locale à « vivre dans son étable au milieu de ses bestiaux » en hiver.


Erreurs et incertitudes

Ce que dit la littérature, et ce qu’il faut corriger

Le document source synthétise l’ouvrage du Service de l’Inventaire du Patrimoine (référence principale) avec plusieurs articles de vulgarisation. Aucune erreur factuelle majeure n’a été identifiée entre ces sources — leur accord est solide sur la chronologie, les noms des acteurs et les chiffres de production.

Points non résolus

  • La présence de Raspiller parmi les patronymes verriers cités est à noter avec attention : ce nom de famille est celui de la grande dynastie verrière présente à Sankt Blasien, Ingrandes et Rive-de-Gier. Le lien entre ces Raspiller de la Margeride et ceux documentés ailleurs dans Radix Vitri est à explorer.
  • La tentative de relance à Colany-sur-Desges (Haute-Loire) n’est pas datée précisément dans les sources disponibles.
  • Les archives départementales du Cantal (plan cadastral 1839, État des biens 1804) sont la source primaire à consulter pour la topographie précise du site.
  • La carrière de Jean-Baptiste Roche (régisseur en 1792) n’est pas documentée.

Notes

Footnotes

  1. Pour la genèse financière, l’endettement de La Tour d’Auvergne, et l’obtention des lettres patentes : Inventaire Margeride, source principale. 2

  2. Pour la période Bosc d’Antic (1769-1773), le projet d’école de chimie, le rapport Monnet et la faillite : ibid. et colloque de Sorèze 2001. 2

  3. Pour la seconde période sous Buffault et Bourboulon, les chiffres de production et les travaux routiers : Inventaire Margeride.

  4. Pour la réquisition révolutionnaire de 1792, les tentatives de relance et la restitution aux héritiers de La Tour d’Auvergne : ibid.

  5. Pour l’organisation sociale de la manufacture et les patronymes verriers : ibid. et colloque de Sorèze 2001.

Personnages associés

Personnalités

Voir toutes les personnes liées →

Sources

livre Pays de Saint-Flour : la Margeride, une manufacture royale de verre au XVIIIe siècle (Védrines-Saint-Loup, Cantal) — Service de l'Inventaire du Patrimoine Culturel https://bibliotheque-patrimoine.bretagne.bzh/Record.htm?record=19104708124919229809&idlist=1

Source principale. Ouvrage de référence sur la manufacture, utilisé pour l'ensemble de la fiche. Cité comme 'Inventaire Margeride'.

article La Margeride, une manufacture royale de verre — colloque de Sorèze, novembre 2001 https://lareveillee.org/wp-content/uploads/2024/12/Colloque-Soreze-nov-2001-Tome-1-La-Margeride-manufacture-royale-de-verre.pdf

Texte de colloque, précise l'anatomie du site et la vie ouvrière.

autre Les verres de la Margeride — Musée Crozatier, Le Puy-en-Velay https://www.musee.patrimoine.lepuyenvelay.fr/musee-crozatier/les-collections/les-oeuvres/histoire-et-artisanat-du-velay/verre-margeride/

Notice de collection. Décrit le phénomène de dégradation chimique (crizzling) affectant les verres de la Margeride.