Personnalité

Pierre Eugène Jouannaux

8 novembre 1860 — 30 avril 1938

Directeur-gérant de la Grande Verrerie Lyonnaise, fondateur des Verreries Jouannaux à Marseille

Biographie

Pierre Eugène Jouannaux est le dernier maillon d’une chaîne de transmission du savoir-faire verrier lyonnais qui court sur un demi-siècle : il apprend le métier chez Dupuis, entre chez Béroud, dirige la Grande Verrerie Lyonnaise pendant une vingtaine d’années, puis fonde ses propres Verreries Jouannaux à Marseille. Sa trajectoire illustre parfaitement la mécanique de ce milieu : chaque génération se forme dans l’établissement de la précédente, puis s’en émancipe.

Origines : La Brionne, Creuse

Eugène Jouannaux naît le 8 novembre 1860 à Saint-Silvain-Montaigut, hameau de La Brionne dans la Creuse, un village perdu dans les collines du Massif Central, loin de toute ville industrielle. Son père Mathieu Jouannaux est cantonnier et aubergiste selon les sources ; sa mère Jeanne Andrieux, couturière, décède avant le mariage de son fils. Il a une sœur aînée, Delphine 1.

Le recensement de 1866 dresse un tableau sobre : une famille de petits artisans et travailleurs manuels, dans l’économie de subsistance d’un bourg creusois. La Creuse est alors l’un des départements les plus pauvres de France — et l’un des plus grands pourvoyeurs de migrants vers Lyon, où les “Creusois” ont une réputation solide de travailleurs acharnés. Eugène ne suivra pas la voie du bâtiment, mais il suivra celle de l’exil 1.

Le détour par le droit et l’armée

Avant d’arriver dans le monde du verre, Jouannaux emprunte un chemin inattendu. À une date inconnue, il se retrouve clerc d’avoué à Limoges, une reconversion sociale remarquable pour un fils de cantonnier. Le cabinet d’avoué lui enseigne les rudiments du droit, de la comptabilité, de la gestion de dossiers. Ce bagage intellectuel sera précieux dans la suite de sa carrière 2.

Le 9 mars 1881, il s’engage volontairement pour cinq ans dans la 14e puis 13e section de commis et ouvriers militaires, à Limoges. C’est un engagement de raison, pas de vocation guerrière : la section des commis et ouvriers est le corps administratif et technique de l’armée, pas l’infanterie de ligne. Il monte jusqu’au grade de sergent le 21 octobre 1883 avant d’être mis en congé le 24 février 1885 2.

L’arrivée à Lyon (1885)

Libéré du service actif, Jouannaux arrive à Lyon en avril 1885, domicilié rue Duhamel, 11 — dans la presqu’île, non loin de Perrache. Six mois plus tard, à son mariage en octobre 1885, il réside chemin de la Scaronne — l’adresse de la verrerie Dupuis — et est qualifié d‘“employé de commerce”. C’est là qu’il apprend le métier verrier, comme comptable ou commercial, aux côtés de Jean-François-Marie Dupuis 3.

Il épouse Joséphine Emma Destrée le 3 octobre 1885 à Lyon. Elle est née à Saint-Claude (Jura) le 7 septembre 1859, fille d’un horloger et d’une horlogère — une famille d’artisans jurassiens aux racines suisses, sédentaire et établie, à l’opposé du parcours migratoire d’Eugène. Le grand-père Destrée, boulanger, a passé toute sa vie à Outreau dans le Pas-de-Calais3.

L’entrée chez Béroud (1886)

En septembre 1886, sa fiche militaire le signale au 110 route de Vienne — dans l’immédiate proximité de la Grande Verrerie Lyonnaise. Il a quitté Dupuis en moins d’un an. Béroud — ou Sadler, qui connaissait peut-être Jouannaux de la verrerie de la Grosse Mouche — l’a recruté rapidement2.

Le passage mystérieux dans “la subdivision d’Aix” en novembre 1888 s’explique probablement par la préparation de la succursale marseillaise. En 1890, l’Indicateur marseillais le mentionne comme gérant de la maison Béroud et Sadler à Marseille, rue des Convalescents, 24.

Directeur-gérant de la Grande Verrerie Lyonnaise

À la mort de Joseph Sadler en mai 1889, Jouannaux est déjà en place. Il devient progressivement le pivot opérationnel de l’entreprise, pendant que Béroud gère le capital et les relations commerciales. À la mort de Jean-Charles Béroud le 5 octobre 1905, le faire-part publié dans Le Petit Marseillais le désigne explicitement comme “directeur-gérant” — aux côtés des fils Joseph et Louis Béroud, héritiers propriétaires, et de Léon Béroud, avocat4.

En 1910, un procès en contrefaçon implique les fils Béroud comme responsables légaux de l’établissement — Jouannaux n’y apparaît pas, signe que son rôle est opérationnel, pas juridique4.

Le départ pour Marseille et les Verreries Jouannaux

Le faire-part de mars 1916 — annonçant la perte d’un proche au front — le présente comme “directeur des Grandes Verreries lyonnaises J. Béroud” et le domicilie à Marseille. C’est la dernière mention de son rôle lyonnais. Vers cette date, les fils Béroud prennent officiellement la direction — ils forment la société “J. et L. Béroud” en janvier 19195.

Jouannaux, lui, s’est installé à Marseille pour de bon. Il y fonde ses propres Verreries Jouannaux, dont l’adresse est connue : 115 rue de l’Évêché, Marseille. C’est le dernier acte de la chaîne de transmission : Dupuis avait appris chez Mesmer et fondé la Grosse Mouche, Sadler avait appris chez Dupuis et fondé la Grande Verrerie Lyonnaise, Jouannaux avait appris chez Dupuis puis chez Béroud — et fonde à son tour sa propre affaire.

Il décède le 30 avril 1938 à Marseille, dans sa 78e année. Sa famille — fils Louis et Edmond, petits-enfants — perpétue l’entreprise. Les liens avec la Creuse sont maintenus jusqu’au bout : le faire-part de 1916 mentionne les “familles Jouannaux, Dufresne, Andrieu (de la Creuse)”5.

Portrait

La trajectoire de Jouannaux est celle d’un self-made-man de la Troisième République, sans les blessures psychologiques d’un Gaspard Mesmer ni la brutalité sociale d’un Sadler. Il part de rien — fils de cantonnier dans un village creusois — et arrive à tout par l’accumulation méthodique de compétences : le droit chez l’avoué, l’administration dans l’armée, le commerce verrier chez Dupuis, la direction chez Béroud, et enfin l’entrepreneuriat à Marseille.

Ce qui le distingue de ses prédécesseurs dans la chaîne de transmission, c’est qu’il n’a jamais soufflé le verre de sa vie. Comme Béroud, il est un homme de gestion et de commerce, pas un technicien du feu. Sa valeur ajoutée est d’organiser, de vendre, de diriger — compétences que le clerc d’avoué de Limoges et le sergent des commis militaires avaient acquises bien avant de toucher un flacon.

Il incarne aussi la fidélité : vingt ans de direction au service des héritiers Béroud, sans jamais chercher à prendre le contrôle de l’entreprise à laquelle il consacre sa carrière lyonnaise. Ce n’est qu’une fois libéré de cette obligation — ou après en avoir été libéré par le retrait des fils Béroud — qu’il fonde sa propre affaire, à soixante ans passés.

Chronologie synthétique

AnnéeÉvénement
1860Naissance à Saint-Silvain-Montaigut (Creuse)
1866Famille recensée à La Brionne — père cantonnier, mère couturière
vers 1878Clerc d’avoué à Limoges
1881Engagement volontaire, section des commis et ouvriers, Limoges
1883Grade de sergent
1885Congé militaire — arrive à Lyon, rue Duhamel
1885Emploi chez Dupuis, chemin de la Scaronne
1885Mariage avec Joséphine Emma Destrée
1886Entre chez Béroud, 110 route de Vienne
1888Subdivision d’Aix — déménagement probable vers Marseille
1890Gérant de la succursale Béroud et Sadler à Marseille
1905Directeur-gérant de la Grande Verrerie Lyonnaise à la mort de Béroud
vers 1916Installation définitive à Marseille
vers 1920Fondation des Verreries Jouannaux, 115 rue de l’Évêché, Marseille
1938Décès à Marseille, dans sa 78e année

Notes

Footnotes

  1. Recensement de La Brionne (Creuse), 1866. Faire-part de 1916 (familles “de la Creuse” mentionnées). 2

  2. Fiche militaire de Pierre Eugène Jouannaux — Geneanet et archives militaires. Engagement du 9 mars 1881, adresses successives de 1885 à 1888. 2 3

  3. Acte de mariage Jouannaux-Destrée, 3 octobre 1885 — AM Lyon. Indicateur marseillais 1890, p. 380. 2

  4. Le Petit Marseillais, 7 octobre 1905 (faire-part Béroud). La Loi, 2 juillet 1910 (procès en contrefaçon). 2 3

  5. Le Petit Marseillais, 20 mars 1916. Le Petit Marseillais, 3 mai 1938. L’Écho d’Alger, 23 mai 1938. 2

Frise chronologique

Employé de commerce

Domicilié chemin de la Scaronne en 1885 lors de son mariage, adresse correspondant à la verrerie Dupuis. Qualifié d''employé de commerce' — vraisemblablement comptable ou commercial.

1885 — 1886
vers 1886 — vers 1916
Directeur-gérant

Domicilié 110 route de Vienne dès septembre 1886, dans l'immédiate proximité de l'usine. Gérant de la succursale de Marseille dès 1890 (Indicateur marseillais). Directeur-gérant attesté au décès de Bé…

Parcours géographique

2 verreries

Sources

  • etat civil Acte de mariage de Pierre Eugène Jouannaux et Joséphine Emma Destrée (Archives municipales de Lyon, 2e arrondissement, registre des mariages 1885, cote 2E756 (à vérifier))

    3 octobre 1885. Pierre Eugène Jouannaux, né à Saint-Silvain-Montaigut (Creuse) le 8 novembre 1860, 'employé de commerce'. Fils de Mathieu Jouannaux et de feue Jeanne Andrieux. Joséphine Emma Destrée, née à Saint-Claude (Jura) le 7 septembre 1859, fille d'un horloger. Grand-père Destrée, boulanger, établi toute sa vie à Outreau (Pas-de-Calais).

  • archive Fiche militaire de Pierre Eugène Jouannaux

    Engagé volontaire le 9 mars 1881 pour 5 ans. À l'engagement : clerc d'avoué, résidant à Limoges (Haute-Vienne). 14e puis 13e section de commis et ouvriers, à Limoges. Sergent le 21 octobre 1883. En congé le 24 février 1885. Adresses successives : 21 avril 1885 — rue Duhamel, 11, Lyon ; 24 octobre 1885 — avenue des Ponts, 24, Lyon ; 18 septembre 1886 — 110 route de Vienne, Lyon ; 24 novembre 1888 — 'passé dans la subdivision d'Aix' (déménagement probable vers Marseille pour la succursale Béroud).

  • archive Recensement de La Brionne (Creuse), 1866

    Ménage Jouannaux : père Mathieu, cantonnier (et aubergiste selon d'autres sources) ; mère Jeanne Andrieux, couturière ; fille aînée Delphine ; et Eugène, né en 1860. Village isolé de la Creuse, fort courant migratoire vers Lyon.

  • article Indicateur marseillais, 1890, p. 380

    'Jouannaux E., gérant de la maison Béroud et Sadler, r. Convalescents, 2.' Première attestation de son rôle à la succursale marseillaise.

  • article Le Petit Marseillais, 7 octobre 1905, p. 3/4 https://www.retronews.fr/journal/le-petit-marseillais/07-octobre-1905/3/887c751d-cb41-4952-87fc-3fad77454806

    Faire-part du décès de Jean-Charles Béroud. Jouannaux désigné comme 'directeur-gérant' aux côtés des fils Béroud, héritiers propriétaires. Confirme la structure de succession préparée par Béroud : propriété aux fils, direction opérationnelle à Jouannaux.

  • article Le Petit Marseillais, 20 mars 1916, p. 4/4 https://www.retronews.fr/journal/le-petit-marseillais/20-mars-1916/4/7dce0059-3782-46cb-bb6a-d9b30d42dbd0

    'M. Eugène Jouannaux, directeur des Grandes Verreries lyonnaises J. Béroud et Mme Eugène Jouannaux, née Destrée ; M. Louis Jouannaux ; M. Edmond Jouannaux, soldat mitrailleur au 312e d'infanterie, sur le front ; les familles Charrier, Destrée, Perroud (de Lyon) ; Jouannaux, Dufresne, Andrieu (de la Creuse).' Faire-part annonçant la perte d'un proche au front. Jouannaux est désormais domicilié à Marseille. La mention des familles 'de la Creuse' confirme le maintien des liens avec le pays d'origine.

  • article Le Petit Marseillais, 3 mai 1938, p. 7/12 https://www.retronews.fr/journal/le-petit-marseillais/03-mai-1938/7/8df7994e-cf15-4795-a3da-dad18897ffi6

    Faire-part du décès d'Eugène Jouannaux, 30 avril 1938. 'Mme veuve Eugène Jouannaux ; M. et Mme Louis Jouannaux, Renée, Edmonde et Raoul Jouannaux ; M. et Mme Edmond Jouannaux ; Nadia et Jacques Jouannaux ; et le personnel des Verreries Jouannaux.' Confirme la fondation d'une entreprise propre à Marseille.

  • article L'Écho d'Alger, 23 mai 1938, p. 6/8

    'M. Edmond Jouannaux, verreries, 115, rue de l'Évêché, Marseille, a le regret de faire part à ses amis et clients du décès de Monsieur Eugène Jouannaux, son père, survenu à Marseille dans sa 78e année.' Adresse des Verreries Jouannaux : 115 rue de l'Évêché, Marseille.