Personnalité
Marc Johannot
5 janvier 1784 — 27 novembre 1867
Soldat de l'Empire blessé, négociant, directeur opérationnel puis maître-propriétaire de la verrerie de Vienne (Champ-de-Mars) ; figure singulière de la galerie des maîtres verriers, qui ne se dit jamais que « directeur »
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Biographie
Résumé
Marc Johannot est une figure à part dans la galerie des maîtres verriers de Radix Vitri. Né à Carouge en 1784, formé au commerce à Lyon, soldat de l’Empire blessé trois fois et réformé sergent-major, il arrive à Vienne comme employé supérieur de la verrerie du Champ-de-Mars, dont il devient le directeur opérationnel — puis, en 1839-1841, le propriétaire. Pendant plus de trente ans, il en est l’homme central, et lorsque la Compagnie Générale des Verreries de la Loire et du Rhône rachète l’établissement en 1853, elle le maintient à sa tête jusqu’à sa mort, en 1867.
Sa singularité tient à un trait constant : la modestie. Là où Rogniat fut un propriétaire absent et Lempereur un associé-gérant notable, Johannot fut celui qui faisait tourner l’usine au quotidien — sans jamais se mettre en avant. Il ne se dit jamais que « directeur », alors qu’il fut aussi maître de verrerie et propriétaire. C’est cette discrétion qui l’a longtemps masqué dans les almanachs du commerce, lesquels ne reproduisaient que les raisons sociales communiquées par les sociétés elles-mêmes : Johannot n’y apparaît sous son nom qu’à partir de 1832-1833.
Étranger à la ville (sujet sarde de Carouge), il s’y est intégré avec une rapidité qui doit beaucoup à sa confession : protestant réformé, il entre dans un réseau viennois dense de familles réformées — Pioct, de Chapeau-Rouge, de Stoutz, Raabe — au sein duquel se nouent ses alliances et celles de ses filles. Vieux soldat fidèle au souvenir de l’Empereur jusqu’à ses derniers jours, il meurt entouré des siens et reçoit des obsèques que la cité protestante de Vienne ne put contenir.
Biographie
Origines et carrière militaire (1784 — 1809)
Marc Johannot naît à Carouge le 5 janvier 1784, dans une localité alors rattachée aux États sardes (diocèse d’Annecy et Genève), fils de Mathieu Johannot, négociant, et de Claudine Dolphan. Élevé à Lyon, il y fait, « bien jeune encore », ses premiers pas dans la carrière commerciale.
Sa jeunesse bascule dans l’épopée militaire. Devançant l’appel, il est incorporé au 5e régiment de ligne le 21 thermidor an VIII (9 août 1800). Il fait dans ce corps les campagnes de 1806 et 1807 en Italie, de 1808 en Dalmatie, de 1809 en Croatie — soit le théâtre de l’armée d’Italie et des futures Provinces illyriennes. Selon sa nécrologie, son courage et son exactitude lui auraient valu un grade supérieur si une troisième blessure, le privant presque de l’usage du bras droit, n’avait brisé sa carrière militaire. Il quitte l’armée avec le simple grade de sergent-major, mais « de beaux états de service ». Toute sa vie, il gardera de ces années « ses plus chers souvenirs », racontant volontiers, « simple et modeste », les épisodes de ses campagnes.
De Lyon à Vienne : l’entrée à la verrerie (vers 1810 — 1817)
Réformé, Johannot refuse les Invalides offerts au soldat mutilé et choisit « les difficultés d’une position à se créer ». Il « demanda au commerce la position qui lui manquait, et vint se fixer à Vienne comme principal employé de la verrerie ». Cette formule du panégyrique ne signifie pas qu’il fut le premier employé embauché, mais l’employé du grade le plus élevé : autrement dit, le directeur opérationnel de l’établissement. Là où le propriétaire Rogniat restait absent et où l’associé-gérant Lempereur était un notable étranger à la conduite quotidienne, c’est Johannot qui, dès son arrivée, dirigeait l’usine — fonction à laquelle sa formation commerciale lyonnaise, utile notamment à la gestion des ventes, le préparait.
La date exacte de son installation à Vienne n’est pas documentée ; elle se situe entre sa dernière blessure (1809) et son mariage (1817), vraisemblablement vers 1815. Son acte de mariage du 1er décembre 1817 le dit déjà « négociant demeurant à Vienne », et compte parmi ses témoins Jean-Jacques Lempereur, gérant de la verrerie et juge au tribunal de commerce. Qu’un tel notable assiste au mariage de Johannot en dit long : Johannot était alors déjà attaché à la verrerie, n’y occupait pas un rang subalterne — jamais Lempereur n’eût paru au mariage d’un simple souffleur, fût-il un maître comme Samuel Lobre —, et était parfaitement intégré à la société viennoise. Il épouse ce jour-là Marie Louise Pellon, née à Die en 1797, fille d’un négociant de Crest.
À la tête de la verrerie (1832 — 1853)
Ce n’est toutefois qu’en 1832-1833 que le nom de Johannot apparaît publiquement à la direction, dans les almanachs du commerce (« Johannot, Archier et co. », puis « Johannot » seul), lorsqu’il prend la suite de Lempereur dans la raison sociale. Cette apparition tardive ne marque pas le début de son rôle, mais celui de sa visibilité : les almanachs ne reproduisaient que les raisons sociales que les sociétés leur communiquaient, et la modestie constante de Johannot l’avait jusque-là tenu dans l’ombre de l’enseigne Lempereur.
Sa montée se poursuit. Le 20 septembre 1839, il achète à Rogniat la partie est de la verrerie pour cinquante mille francs ; le 7 août 1841, il rachète la partie ouest (l’ancienne part Boissat, emportée par la faillite du banquier) et réunit ainsi l’ensemble du site sous sa seule propriété. Sous sa direction, secondé bientôt par son gendre Charles Abel Pioct, la verrerie atteint son apogée : quatre millions de bouteilles par an en 1846, une présence remarquée à l’Exposition de 1844. Johannot, qui ne s’est jamais dit que « directeur », était alors aussi maître de verrerie et propriétaire — titres qu’il ne revendiquait pas.
La Compagnie Générale et les dernières années (1853 — 1867)
Le 18 août 1853, Johannot cède la verrerie à la Compagnie Générale des Verreries de la Loire et du Rhône. Fait que sa nécrologie souligne avec insistance, les administrateurs « tinrent à honneur de le laisser à la tête de son établissement » et l’entourèrent « jusqu’à la fin d’une respectueuse déférence » : il en demeura le directeur salarié jusqu’à sa mort.
Les dernières années sont marquées par les deuils — la perte, « coup sur coup », de « ceux qui lui étaient les plus chers » : sa fille Marie en 1846, son gendre Charles Abel Pioct en 1865. Sa robuste constitution finit par céder à la maladie. Le 15 août 1867 encore (la Saint-Napoléon), déjà mourant mais « le sourire sur les lèvres », il assistait à la fête de la société de la Vieille-Armée, adressant à ses vieux compagnons d’armes des paroles vouées au souvenir de son Empereur. Il meurt à Vienne le 27 novembre 1867, dans sa 84e année, entouré des siens.
Le militaire et le citoyen
La vie civique de Johannot prolonge sa vie militaire, sous le signe d’un bonapartisme fidèle. En 1832, il est nommé capitaine de la compagnie des sapeurs-pompiers de Vienne, qu’il commande plusieurs années, puis de nouveau de 1848 à 1852 ; sa nécrologie lui attribue l’organisation de la compagnie urbaine. Il est également, plusieurs années durant, membre du tribunal de commerce — comme Lempereur avant lui, signe que la conduite de la verrerie allait de pair avec les responsabilités du négoce viennois.
Son culte du premier Empire le porte à prendre une part éminente à la fondation de la société de la Vieille-Armée, association d’anciens de la Grande Armée. En 1849, le Prince-Président lui fait remettre la croix de la Légion d’honneur, présentée comme la réparation d’un « regrettable oubli du premier Empire » envers un « vieux soldat blessé ». Cette fidélité ne se démentira pas : jusqu’à son dernier été, il célèbre la Saint-Napoléon avec ses compagnons d’armes.
Le protestantisme, clé d’une intégration
L’intégration rapide d’un étranger dans une société urbaine aussi fermée que celle de Vienne au début du XIXe siècle ne va pas de soi. Dans le cas de Johannot, elle s’explique en grande partie par sa confession réformée, qui l’inscrivait d’emblée dans un réseau social et familial cohérent.
Originaire de la région de Carouge et Genève, foyers du protestantisme, formé dans un Lyon où la communauté réformée était active, Johannot retrouve à Vienne un milieu confessionnel dense, dont relèvent la plupart des familles qui graviteront autour de lui et de la verrerie : les Pioct (son gendre Charles Abel), les de Chapeau-Rouge et les de Stoutz (apparentés par alliance à sa descendance), ainsi que Charles Raabe, futur directeur de la Compagnie Générale, et son prédécesseur Petrus Hutter — ce dernier prosélyte au point, dit-on, d’y avoir perdu son poste de directeur délégué. Les alliances matrimoniales de ses filles se nouent dans ce même cercle réformé, lyonnais et genevois.
Cette communauté confessionnelle éclaire à la fois la venue de Johannot à Vienne, la rapidité de son intégration, et la solidarité qui l’entoure jusqu’au bout. Ses obsèques, le 30 novembre 1867, se déroulent selon le rite de l’Église réformée : le deuil est conduit par ses petits-fils (par alliance) Steiner-Pons et Frédéric de Stoutz ; les coins du poêle sont tenus par Charles Raabe (directeur des verreries, chevalier de la Légion d’honneur), Testé du Bailler, Clerc (vice-président de la Vieille-Armée) et le juge de paix Charles Pasquier, son ami ; des détachements de dragons et de chasseurs escortent le cercueil, porté par les ouvriers de la verrerie, suivi des ouvriers de Givors et de Vienne, des sapeurs-pompiers en armes, de la Vieille-Armée et des légionnaires. Les oraisons sont prononcées par le pasteur Échinard, de l’Église réformée de Lyon, par le pasteur de Vienne, et par Pasquier. « Le cimetière des protestants n’a pu contenir la foule qui se pressait à ses abords. »
Famille et descendance
Marc Johannot et Marie Louise Pellon ont au moins deux filles, qu’il convient de ne pas confondre :
- Pauline Johannot (Vienne, 15 mars 1819 — ?), qui épouse le 14 octobre 1837 Charles Abel Pioct, négociant, associé à la direction de la verrerie de Vienne puis directeur des verreries de Givors pour la Compagnie Générale. De ce couple naissent notamment Louise Blanche Pioct (1840, épouse de Jean Charles Adrien Steiner-Pons) et Caroline Pioct (épouse de Charles Frédéric de Stoutz en 1866).
- Marie Johannot (Genève, 17 décembre 1823 — Montbrison, 13 mai 1846), épouse d’un Berthier, morte jeune — c’est l’une des pertes « coup sur coup » qu’évoque la nécrologie. En mai 1846, les ouvriers de la verrerie suivent son cortège funèbre.
Les deux gendres de petites-filles présents au deuil de 1867 (Steiner-Pons et Frédéric de Stoutz) appartiennent à la haute société réformée lyonnaise et genevoise, illustrant l’ancrage confessionnel de la famille.
Erreurs et incertitudes
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La nécrologie du Moniteur Viennois (30 novembre 1867) est un panégyrique, genre qui embellit et magnifie : la « grande foi religieuse », la « droiture », la « direction ferme et juste » relèvent de l’éloge, non du constat. Les faits datés et nominatifs (régiment, campagnes, blessure, grade, fonctions, décorations, obsèques) sont en revanche exploitables. La fiche s’efforce de distinguer les deux registres. On notera par ailleurs que le même numéro du journal contient une seconde nécrologie, celle de M. Kuntz, directeur de fanfare, dont aucun élément ne concerne Johannot.
Points non résolus
- La date d’arrivée à Lyon puis à Vienne : la nécrologie ne les date pas. L’arrivée à Lyon suit vraisemblablement la dernière blessure (1809-1810), et l’installation à Vienne se situe entre 1809 et 1817, sans doute vers 1815. Une formation commerciale lyonnaise d’environ cinq ans est une hypothèse de durée, non une donnée.
- Le statut juridique de Johannot à la verrerie avant 1839 : qu’il en fût le directeur opérationnel dès 1815-1817 repose sur un faisceau (la formule « principal employé », la présence de Lempereur à son mariage, l’absence de tout autre dirigeant opérationnel connu), et non sur un acte le qualifiant explicitement de directeur. La distinction entre la direction effective (précoce) et l’apparition de son nom dans la raison sociale (1832-1833) doit être maintenue.
- La « naturalisation » : la formule de la nécrologie selon laquelle « M. Johannot est devenu votre concitoyen » doit s’entendre au sens d’une intégration sociale à la cité viennoise, et non d’une naturalisation juridique attestée. Le statut administratif de Johannot (sujet sarde de Carouge, puis Français) n’est pas documenté ici.
- Frédéric de Stoutz, « petit-fils » du défunt : l’appellation est à entendre au sens large. Charles Frédéric de Stoutz (Genève, 1840-1915) a épousé en 1866 Caroline Pioct, petite-fille de Johannot : il est donc petit-fils par alliance. Ses propres enfants, arrière-petits-enfants de Johannot, ne naissent qu’à partir de 1870 et ne peuvent être les personnes citées au deuil de 1867. (L’hypothèse alternative — son père Frédéric Jean François de Stoutz, 1786-1871 — paraît moins probable au regard du terme « petit-fils ».)
- La fratrie Johannot : on ne connaît avec certitude que deux filles (Pauline et Marie). L’existence d’autres enfants, suggérée par la mention des « enfants et petits-enfants » au pluriel, reste à établir.
- La carrière militaire : les campagnes (Italie 1806-1807, Dalmatie 1808, Croatie 1809) et la triple blessure proviennent du seul panégyrique ; un recoupement par les états de service militaires (registres matricules du 5e de ligne) permettrait de les confirmer et de préciser la nature et les dates des blessures.
Frise chronologique
Incorporé au 5e régiment de ligne le 21 thermidor an VIII, après avoir devancé l'appel. Campagnes de 1806-1807 en Italie, 1808 en Dalmatie, 1809 en Croatie. Blessé trois fois, presque privé de l'usage…
Arrivé de Lyon comme « principal employé » de la verrerie (au sens du grade le plus élevé), il en est le directeur opérationnel dès 1817 au plus tard (vraisemblablement dès 1815), pour le compte du pr…
Fait chevalier de la Légion d'honneur, la croix lui étant remise au nom du Prince-Président (Louis-Napoléon Bonaparte), en reconnaissance de ses services militaires sous l'Empire.
Parcours géographique
1 verrerie
Sources
- article Nécrologie de Marc Johannot, Moniteur Viennois, 30 novembre 1867
Panégyrique signé « J. T. », reprenant le discours funèbre de M. Pasquier. Source biographique centrale : origines, carrière militaire (5e de ligne, campagnes 1806-1809, triple blessure, grade de sergent-major), arrivée à Vienne comme « principal employé » de la verrerie, fonctions civiques (sapeurs-pompiers, tribunal de commerce, société de la Vieille-Armée), Légion d'honneur de 1849, obsèques au rite réformé. Genre hagiographique : les faits datés et nominatifs sont exploitables, le ton élogieux et les jugements moraux sont à attribuer à l'auteur. À distinguer rigoureusement d'une seconde nécrologie figurant dans le même numéro (celle de M. Kuntz, directeur de fanfare), sans rapport avec Johannot.
- etat civil Acte de mariage de Marc Johannot et Marie Louise Pellon (AD38, Vienne, Mariages 1817, 9NUM/5E547/88, acte n°127, vue 67/75)
1er décembre 1817. « Sr Marc Johannot négociant demeurant à Vienne né à Carouge diocèse d'Annecy & Genève le cinq janvier mil sept cent quatre vingt quatre fils légitime de défunt Mathieu Johannot […] négociant & de vivante Claudine Dolphan demeurant audit Carouge. » Témoin : Jean-Jacques Lempereur, négociant.
- etat civil Actes des filles Johannot (naissances et mariages) (AD38, Vienne : Naissances 1819 (Pauline), Mariages 1837 (Pauline × Pioct))
Pauline Johannot, née à Vienne le 15 mars 1819, épouse Charles Abel Pioct le 14 octobre 1837. Marie Johannot, née à Genève le 17 décembre 1823, morte à Montbrison le 13 mai 1846 (épouse d'un Berthier). À distinguer soigneusement l'une de l'autre.