Personnalité
Mamert Bulliod
5 janvier 1772 — inconnue (décédé avant le 14 avril 1853, où il est dit « défunt » au mariage de sa fille Elisa)
Cultivateur puis marchand verrier à Lyon, fondateur et maître de la verrerie de la Ferratière (La Guillotière)
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Biographie
Mamert Bulliod occupe, dans l’histoire de la verrerie lyonnaise, une place de pionnier que rien ne laissait présager. Fondateur de la première verrerie du quartier de la Mouche (la verrerie de la Ferratière) vers 1826, il n’est ni issu d’une dynastie de souffleurs, ni formé au four, ni même négociant : c’est un cultivateur du Bugey qui se fait d’abord marchand de verres à Lyon, puis maître de verrerie. Sa trajectoire est, à elle seule, un raccourci d’un grand mouvement : l’effondrement des verreries forestières du Bugey et leur déversement, dans les années 1820, sur le faubourg industrieux de La Guillotière.
Des champs au verre : Izenave et le Bugey
Mamert Bulliod naît le 5 janvier 1772 à Izenave (Ain), au cœur du Bugey, région alors constellée de verreries forestières. Son père, Claude François Bulliod, n’est pas laboureur mais cabaretier : détail capital. Car dans un village comme Vieu-d’Izenave, entouré de fabriques, un cabaret ne vit pas de la seule clientèle paysanne : il vit des verriers, cette population masculine, mobile, payée en numéraire, qui boit, mange et se loge autour des fours. C’est sans doute cette clientèle qui justifie l’existence même du cabaret, les revenus locaux ne pouvant suffire. Mamert grandit donc non pas dans le verre, mais au contact quotidien du verre : il en connaît les hommes, les produits, les circuits et les prix.
Lui-même est d’abord cultivateur : il est qualifié de laboureur à son mariage avec Marie Josèphe Lacour (Izenave, 18 février 1806), et de cultivateur encore à la naissance de ses filles aînées à Izenave (1807, 1809) 1 2. Le passage des champs au commerce du verre (une situation qu’on rencontre rarement) n’est donc pas une vocation technique, mais la conversion en métier d’un milieu connu depuis l’enfance : on n’a pas besoin de savoir souffler pour être marchand de verres ; il faut connaître qui produit et qui achète. Bulliod avait probablement les deux bouts de la chaîne sous les yeux depuis le comptoir paternel.
Le marchand de verres de la rue Belle-Cordière (vers 1811 — 1826)
Vers 1811, la famille s’installe à Lyon, où Mamert devient marchand de verres, rue Belle-Cordière. La succession des actes le confirme : « verrier » en 1813 (au décès de son fils Jean Louis, né à Lyon en 1811), puis « marchand verrier » ou « marchand de verres » en 1812, 1815, 1816, 1817 et 1821, toujours à la même adresse (n°22) 3. Le marché lyonnais du verre est alors disputé et segmenté par familles : les almanachs du commerce de 1822-1825 le montrent tenu par Allemand (qui tient un « dépôt de verres de Givors »), Gaillard, Juliard, Grataloup, Defraine 4. Il est donc vraisemblable que Bulliod, homme du Bugey, se soit appuyé sur le réseau verrier bugiste (le sien) plutôt que de chercher à forcer les réseaux déjà occupés de Givors ou de Rive-de-Gier.
Le maître de verrerie de la Guillotière (vers 1826)
Vers 1826, à plus de cinquante ans et après quinze années de négoce réussi, Mamert Bulliod franchit un pas inattendu : il fonde sa propre fabrique à La Guillotière, au lieu-dit des Ferratières (raison sociale « Bulliod et Cie »). L’almanach de 1829 l’atteste à l’échelle de l’usine (« Bulliod et co., en assortiment, à la Guillotière ») tandis qu’il conserve son comptoir de négoce rue Belle-Cordière 4. La même année, au mariage de sa fille Dorothée, il est dit « propriétaire verrier » : du comptoir, il est passé à la propriété d’un outil de production.
C’est dans cette fabrique que travaillera, dans les années 1830, Philippe Mesmer comme ouvrier verrier, lui aussi bugiste et père du futur Gaspard Mesmer 5. La Ferratière de Bulliod est ainsi la matrice d’où sortira toute la verrerie de la rive gauche (verreries des Culattes, de Gerland, de la Grosse Mouche, etc.).
Postérité : la dynastie Bulliod-Lacombe-Royer
La descendance de Mamert prolonge son œuvre dans le négoce et la production. Sa fille aînée Marie Françoise épouse en 1827 Joseph Lacombe, marchand de verres : ce gendre s’associe à lui pour exploiter la verrerie, qui prendra rapidement le nom d’usage de « verrerie Lacombe ». Le passage de Bulliod à Lacombe à la tête de la Ferratière n’est donc pas une cession entre étrangers, mais une transmission familiale (beau-père → gendre) 6. Une autre fille, Elisa, épouse en 1853 Claude Marie Félix Royer-Willot, fondateur de la maison de négoce « Royer-Bulliod, Verreries et Cristaux » (rue Impériale 81) : la dynastie marchande se perpétue sous ce nom composé jusqu’au XXe siècle.
Le fil se boucle en 1890 : au conseil d’administration de la Société anonyme des Sondages du Forez et du Roannais siègent ensemble Louis Royer-Bulliod (négociant à Lyon, petit-fils de Mamert) et Joseph Saumont (maître verrier à Saint-Étienne, neveu de Gaspard Mesmer) 5. Un demi-siècle après la Ferratière, les descendants des deux familles (celle du marchand-fondateur et celle de son ouvrier) se retrouvent à la même table. Le monde verrier lyonnais est un village, et la Ferratière en est l’un des points d’origine.
Hypothèses et incertitudes
Deux ressorts éclairent la trajectoire de Mamert Bulliod ; il importe de distinguer ce qui est établi de ce qui est interprété.
L’entrée dans le verre (interprétation étayée). Le métier du père (cabaretier, et non laboureur) est un fait d’acte ; l’inférence selon laquelle sa clientèle était verrière (et qu’elle ait servi de porte d’entrée à Mamert dans le négoce) est probable, sans être documentée. De même, le choix du réseau bugiste plutôt que des réseaux Givors / Rive-de-Gier découle logiquement d’un marché lyonnais déjà saturé et segmenté (attesté par les almanachs).
La bascule vers la production (hypothèse assumée). Qu’un marchand prospère de plus de cinquante ans ouvre une fabrique vers 1826 s’explique par la conjonction de deux logiques. D’une part, le déclin des fournisseurs bugistes et plus largement forestiers (Bonnevaux): les verreries forestières du Bugey (dont celle du Sappey, tenue par Louis de Finance de Clairbois) ferment vers 1823-1825, privant les marchands de leur amont. D’autre part, et surtout, la logique d’intégration du marchand, qui produit pour vendre plus, mieux et plus longtemps, et pour se rapprocher de sa clientèle : exactement le modèle de Joseph Enard, marchand verrier devenu producteur à Givors puis à Pierre-Bénite. Le contexte pousse (filière d’amont qui meurt) et la stratégie tire (croissance par l’intégration). Réserve expresse : aucune pièce ne relie nominalement Bulliod à un fournisseur précis (Sappey ou autre), et cette explication, bien que corroborée par les dates, reste une hypothèse. La trouvaille qui la confirmerait serait une mention d’almanach du type « Bulliod, dépôt de verres du Bugey / du Sappey », sur le modèle du « dépôt de verres de Givors » d’Allemand.
Un mouvement collectif. La trajectoire de Bulliod n’est pas isolée : à la même date et au même endroit surgissent plusieurs fabriques (Bulliod, Mesmer, Pely-Felizat), portées par des hommes du même bassin bugiste (Mesmer, Pély, l’ouvrier Caterin — né à La Balme, passé par la Guillotière puis Rive-de-Gier 7). La fermeture des verreries forestières du Bugey n’a pas seulement privé Bulliod d’un fournisseur : elle a déversé sur Lyon, en quelques années, tout un milieu : marchands en quête de production et ouvriers en quête de fours. La Guillotière des années 1826-1845 apparait donc comme le point de chute du Bugey verrier qui s’éteint.
Notes
Footnotes
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AD Ain, Izenave, Baptêmes 1771-1780, FRAD001_EC LOT45480, vue 6/56 (baptême du 5 janvier 1772 ; père cabaretier). ↩
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AD Ain, Izenave, Mariages 1801-1810, FRAD001_EC LOT45489, vues 18-19/33 (mariage du 18 février 1806, Mamert « laboureur ») ; Naissances 1801-1810, LOT45490 (enfants nés à Izenave en 1807 et 1809, père « cultivateur »). ↩
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AML, Lyon Mairie unique, actes rue Belle-Cordière : 2 E 145 (naissance 1812, « marchand verrier »), 2 E 157 (décès 1813, « verrier »), 2 E 162 (1815), 2 E 166 (1816), 2 E 172 (1817), 2 E 194 (1821). ↩
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Almanachs du commerce de Lyon, 1822 (p. 1183), 1823 (p. 1141), 1825 (p. 645), 1827 (p. 820, apparition de « J. Lacombe et co. »), 1829 (p. 678, « Bulliod et co. à la Guillotière » + « Bulliot, Belle-Cordière 22 »). Gallica. ↩ ↩2
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Mariage d’Elisa Bulliod et Claude Marie Félix Royer-Willot, Lyon 2e, 14 avril 1853 (AML 2 E 635, acte 232) ; facture « Royer-Bulliod, Verreries et Cristaux », rue Impériale 81 (1868) ; Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire, 4 juin 1890 (Louis Royer-Bulliod et Joseph Saumont au conseil des Sondages du Forez). Le rapprochement Philippe Mesmer / ouvrier chez Bulliod est confirmé par ce même article (Joseph Saumont neveu de Gaspard Mesmer, « dont le père Philippe a été ouvrier verrier chez Mamert Bulliod dans les années 1830 »). ↩ ↩2
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Mariage de Marie Françoise Bulliod et Joseph Lacombe, Lyon, 27 octobre 1827 (Joseph Lacombe, né le 28 juin 1794 à Lyon, fils d’Anthelme et Pierrette Besson). Décès de Marie Françoise, « femme Lacombe », Lyon, 1er-2 mars 1839 (Journal du commerce de Lyon, 3 mars 1839). ↩
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Mariage de Jean-Pierre-Sébastien Caterin (ouvrier verrier, né à La Balme) et Gabrielle Femelat, Lyon, 5 août 1830 (AML 2 E 255, acte 817) ; le couple est à Rive-de-Gier, rue des Verchères, dès 1831. ↩
Frise chronologique
Marchand de verres à Lyon (rue Belle-Cordière) dès 1812, il fonde vers 1826 sa propre fabrique à la Guillotière (verrerie de la Ferratière, raison sociale « Bulliod et Cie »). Dit « propriétaire verri…
Parcours géographique
1 verrerie
Sources
- etat civil Acte de baptême de Mamert Bulliod (AD Ain, Izenave, Baptêmes 1771-1780, FRAD001_EC LOT45480, vue 6/56) https://www.archives.ain.fr/ark:/22231/vta72e0d4040fb5a523/img:FRAD001_EC_IZENAVE_1771-1780_BMS_006
5 janvier 1772. Fils des mariés Claude François Bulliod, cabaretier, et Jeanne Nalliod. Parrain : Mammert Moine d'Aranc, laboureur ; marraine : Jeanne Louise Chavent.
- etat civil Acte de mariage de Mamert Bulliod et Marie Josèphe Lacour (AD Ain, Izenave, Mariages 1801-1810, FRAD001_EC LOT45489, vues 18-19/33) https://www.archives.ain.fr/ark:/22231/vtaf949cc5840572a19/img:FRAD001_EC_IZENAVE_1801-1810_M_018
18 février 1806. Mamert (34 ans), fils de défunt Claude François Bulliod et de Jeanne Nalliod, « tous laboureurs au dit Izenave » — il est lui-même encore cultivateur à cette date.
- etat civil Actes des enfants à Izenave (1807, 1809) (AD Ain, Izenave, Naissances 1801-1810, FRAD001_EC LOT45490)
Marie Françoise (22 avril 1807) et Marie Dorothée (8 février 1809) : Mamert y est encore « cultivateur domicilié à Izenave ». La bascule vers Lyon et le négoce du verre se situe donc vers 1810-1811.
- etat civil Actes lyonnais de Mamert Bulliod (1812-1821) (AML, Lyon, Naissances/Décès, 2 E 145 (1812), 2 E 157 (décès 1813), 2 E 162 (1815), 2 E 166 (1816), 2 E 172 (1817), 2 E 194 (1821))
Suite de qualifications, rue Belle-Cordière (n°22 puis 27) : « verrier » (décès de son fils Jean Louis, 1813), puis « marchand verrier » / « marchand de verres » (1812, 1815, 1816, 1817, 1821). Atteste son installation comme négociant en verres à Lyon dès 1812.
- archive Almanachs du commerce de Lyon (1810-1829) https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k124566n/f1031.item
Aucun marchand de verres référencé en 1810, 1812, 1813, 1817, 1820. En 1822-1825, le marché lyonnais est tenu par Allemand (dépôt de verres de Givors), Gaillard, Juliard, Grataloup, Defraine. En 1827 apparaît « J. Lacombe et co., ustensiles de chimie et de pharmacie, Thomassin 9 ». En 1829 : « Bulliod et co., en assortiment, à la Guillotière » (la fabrique) ET « Bulliot, Belle-Cordière 22 » (le négoce), aux côtés de « Lacombe et co., Thomassin 9 ».
- etat civil Mariages des enfants : Lacombe (1827), Royer-Willot (1853) (Marie Françoise Bulliod × Joseph Lacombe, Lyon, 27 oct. 1827 ; Elisabeth (Elisa) Bulliod × Claude Marie Félix Royer-Willot, Lyon 2e, 14 avril 1853 (AML 2 E 635, acte 232))
Joseph Lacombe (né 28 juin 1794 à Lyon) devient ainsi le gendre de Mamert Bulliod : la transmission de la verrerie de Bulliod à Lacombe est une affaire de famille. La fille Elisa épouse Royer-Willot, fondateur de la maison de négoce « Royer-Bulliod, Verreries et Cristaux ».
- article Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire, 4 juin 1890, p. 4/4 https://www.retronews.fr/journal/memorial-de-la-loire-et-de-la-haute-loire/04-juin-1890/4/2a7c1c56-4033-4672-9c67-77e029170c69
Conseil d'administration de la Société anonyme des Sondages du Forez et du Roannais : on y trouve côte à côte « Louis Royer Bulliod, négociant à Lyon » (petit-fils de Mamert, fils de Félix Royer et Elisa Bulliod) et « Saumont Joseph, maître verrier à Saint-Étienne » (neveu de Gaspard Mesmer). Un demi-siècle après la Ferratière, les lignées Bulliod et Mesmer se retrouvent.
- etat civil Mariage de l'ouvrier verrier Jean-Pierre-Sébastien Caterin (1830) (AML, Lyon, Mariages juillet-déc. 1830, 2 E 255, acte n°817)
Ouvrier verrier né à La Balme (Ain), à la Guillotière en 1830, fils d'un Charles Caterin de même profession ; le couple est à Rive-de-Gier dès l'année suivante. Échantillon de la mobilité Bugey → Guillotière → Rive-de-Gier qui irrigue la verrerie de la Ferratière.