Personnalité

Joseph Eugène Sadler

11 juin 1847 — 22 mai 1889

Cofondateur et associé technique de la Grande Verrerie Lyonnaise

Biographie

Joseph Eugène Sadler est l’homme de l’ombre de la Grande Verrerie Lyonnaise — celui qui apporte le savoir-faire là où Béroud apporte le capital, celui sans qui l’usine n’aurait jamais vu le jour, et dont la mort prématurée à 41 ans prive l’établissement de son âme technique au moment même où il atteint sa pleine maturité. Sa trajectoire est celle d’un homme que l’histoire a malmené — la guerre, la captivité, la Commune, une rétrogradation militaire — et qui se reconstruit dans le verre avec une ténacité remarquable.

Origines : Verdun et Puttelange

Joseph Eugène Sadler naît le 11 juin 1847 à Verdun (Meuse), d’un père Félix et d’une mère Jeanne Alexandre, originaires de Puttelange (Moselle) — une petite ville de la Lorraine frontalière, à quelques kilomètres de la frontière allemande. Les deux parents sont décédés avant le mariage de leur fils en 1875. On ne sait rien de leur métier ni de leur milieu social1.

À l’incorporation militaire en 1867, Sadler réside à Cambrai et exerce la profession de cuisinier. Ce détail dit tout de ses origines modestes — et préfigure sa capacité à se réinventer : le cuisinier deviendra sergent-major, puis technicien verrier, puis industriel.

La guerre, la captivité, la Commune (1868 — 1873)

Joseph Sadler est mobilisé le 19 octobre 1868. Sa carrière militaire commence bien : il monte progressivement du rang de soldat de 2e classe jusqu’à sergent-major de 1re classe, atteint le 6 mai 1872 — un sommet pour un sous-officier sans formation initiale.

La guerre franco-prussienne de 1870-1871 le marque profondément. Il participe à la campagne du 18 juillet 1870 au 6 mars 1871, et connaît deux captivités : du 2 au 9 septembre 1870, puis du 7 au 12 novembre 1870. Ces épisodes — fait prisonnier, libéré, fait prisonnier de nouveau — dessinent un homme qui traverse la défaite française au plus près2.

Après la capitulation, son régiment est intégré à l’armée de Versailles. Du 18 mai au 7 juin 1871, son livret militaire atteste d’une “campagne dans l’armée de Versailles” — c’est-à-dire la répression de la Commune de Paris, la Semaine Sanglante et ses dizaines de milliers de morts. Pour un soldat comme Sadler, ce fut sans doute un devoir accompli dans des circonstances tragiques — un fait qu’il n’a probablement jamais revendiqué dans le milieu ouvrier lyonnais des années 1880, si sensible aux idéaux républicains et socialistes2.

Le dénouement militaire est brutal : le 17 mai 1873, il est “remis soldat de 2e classe” par décision martiale. De sergent-major à simple soldat — une rétrogradation sévère dont les circonstances restent inconnues. Quelques semaines plus tard, le 30 juin 1873, il est libéré du service actif.

La reconversion dans le verre (1873 — 1882)

Libéré, Sadler “se retire à Lyon, rue de l’Escaronne n°6” — adresse que le rédacteur de son livret militaire orthographie approximativement pour la rue de la Scaronne, dans le quartier de la Guillotière. Son livret le mentionne travaillant “à la verrerie de la Grosse Mouche” — la verrerie Dupuis, chemin de la Scaronne, 92.

Il entre donc dans le monde du verre par la porte Dupuis, exactement comme le fera Jouannaux deux ans plus tard. Qualifié d‘“employé de commerce” à son mariage en juin 1875, il est probablement comptable ou commercial — le clerc militaire reconverti dans l’administration d’une entreprise. Il épouse Marie Louise Pellet le 17 juin 1875 à Lyon, et le couple s’installe dans le quartier. Deux enfants naissent : Joanny Félix (vers 1876) et Jeanne Marie (vers 1878)1.

Pendant près de dix ans, Sadler apprend le métier de l’intérieur. Il observe les fours, les creusets, les procédés de soufflage et de bouchage. C’est cette expérience accumulée chez Dupuis qui lui permet, en 1882, de s’associer avec Béroud comme apporteur de savoir-faire technique face au capital de l’entrepreneur aindinois.

La Grande Verrerie Lyonnaise (1882 — 1889)

Le 26 décembre 1882, Sadler et Béroud fondent par acte notarié la société “Béroud et Sadler — Grande Verrerie Lyonnaise”, capital 50 000 francs, route de Vienne 51. L’usine est construite “de toutes pièces” en 1882 et commence à fonctionner en 18833.

C’est Sadler qui conçoit et supervise l’organisation technique de l’établissement : la halle des fours, les ateliers de bouchage à l’émeri avec leurs 60 tours mécaniques à vapeur, la fabrication des creusets en terre réfractaire, l’approvisionnement en sables de Fontainebleau. Le Panthéon de l’industrie (1888) loue la modernité de l’installation, “pensée pour l’hygiène et la sécurité des ouvriers” — détail qui dit peut-être quelque chose sur un homme qui a connu les conditions de vie militaires et la violence de la guerre3.

En 1886, au recensement, le ménage Sadler réside au 65 chemin des Quatre-Maisons (actuelle rue Audibert-et-Lavirotte), qui longe le cimetière de la Guillotière — sans savoir qu’il y sera inhumé trois ans plus tard. Joseph est recensé comme “verrier”, 39 ans1.

Une mort prématurée (22 mai 1889)

Joseph Eugène Sadler décède le 22 mai 1889 à son domicile, Route de Vienne 64, à 41 ans. Il est recensé comme “industriel” dans son acte de décès — une promotion posthume que le cuisinier de Cambrai n’aurait sans doute pas imaginée vingt ans plus tôt1.

Il demeurait à deux cents mètres de son usine. L’ironie est cruelle : il meurt au moment même où la Grande Verrerie Lyonnaise est en plein essor — les médailles de Hanoï et du Havre viennent d’être obtenues (1887), les succursales de Paris, Marseille et Barcelone fonctionnent, l’atelier de bouchage à l’émeri fait la réputation de l’établissement dans toute la France.

Béroud continue seul pendant seize ans. La société est officiellement dissoute à la mort de Sadler, et Béroud prend la raison sociale “J. Béroud, successeur de Béroud & Sadler” — hommage minimal mais réel à l’homme sans qui rien n’aurait existé.

Portrait

La trajectoire de Sadler est celle d’un homme que l’histoire a traversé de part en part — la défaite, la captivité, la guerre civile, la rétrogradation — et qui s’en est sorti non pas intact, mais debout. Il arrive à Lyon avec un passé militaire encombrant (la Commune) dans un milieu ouvrier républicain et socialiste, et il réussit à s’y faire une place, discrètement, par la compétence et le travail.

Ce silence sur son passé militaire est peut-être sa plus grande habilité sociale. Dans le Lyon des années 1880, où les souvenirs de 1871 sont encore vifs et où les ouvriers verriers organisent des grèves et des syndicats, un ancien de l’armée de Versailles avait tout intérêt à ne pas s’en vanter. Sadler n’en parle pas. Il fabrique des flacons, il mécanise le bouchage à l’émeri, il forme Jouannaux. Il meurt à 41 ans, usé peut-être par une vie qui avait commencé trop durement.

Il n’a pas eu le temps d’être un “exploiteur” au sens de L’Égalité. Il n’a pas eu le temps d’être grand-chose, en réalité — sinon l’artisan essentiel d’une réussite dont d’autres ont recueilli les fruits.

Chronologie synthétique

AnnéeÉvénement
1847Naissance à Verdun (Meuse)
1867Cuisinier à Cambrai à l’incorporation
1868Mobilisation (19 octobre)
1870-1871Guerre franco-prussienne, deux captivités
1871Campagne dans l’armée de Versailles (répression de la Commune)
1872Grade de sergent-major de 1re classe
1873Rétrogradation soldé de 2e classe (décision martiale)
1873Libération — s’installe à Lyon, chemin de la Scaronne, chez Dupuis
1875Mariage avec Marie Louise Pellet
1882Cofondation de la Grande Verrerie Lyonnaise avec Béroud
1883Début d’activité de l’usine
1887Médailles au Havre et à Hanoï
1889Décès à Lyon, route de Vienne, 64, à 41 ans

Notes

Footnotes

  1. Acte de mariage Sadler-Pellet, 17 juin 1875 — AM Lyon, 2e arrondissement, cote 2E756, vue 162/344, acte n°323. Acte de décès de Joseph Sadler, 23 mai 1889 — AM Lyon, 3e arrondissement, cote 2E982, vue 127/326, acte n°755. Recensement de Lyon 1886, chemin des Quatre- Maisons, n°65. 2 3 4

  2. Livret militaire de Joseph Eugène Sadler — Geneanet, [R837] Verdun (Meuse, France), Listes du contingent, 1867. 2 3

  3. Archives Commerciales de la France, 18 janvier 1883, p. 78. Le Panthéon de l’industrie, 13 mai 1888, p. 131. Journal Officiel de la République Française, 3 juillet 1887, p. 3051 (médaille de Hanoï). 2

Frise chronologique

Employé de commerce

Mentionné dans son livret militaire comme travaillant 'à la verrerie de la Grosse Mouche' après sa libération en juin 1873. Qualifié d''employé de commerce' à son mariage en 1875 — comptable ou commer…

vers 1873 — vers 1882
1882 — 1889
Cofondateur et associé technique

Associé de Jean-Charles Béroud dans la société en nom collectif Béroud et Sadler, Grande Verrerie Lyonnaise, acte du 26 décembre 1882. Apporte le savoir-faire technique face au capital de Béroud. Décè…

Parcours géographique

2 verreries

Sources

  • archive Livret militaire de Joseph Eugène Sadler (Geneanet, [R837] Verdun (Meuse, France) — Listes du contingent, 1867)

    Source exceptionnelle. À l'incorporation (1867) : cuisinier, résidant à Cambrai. Mobilisé le 19 octobre 1868. Carrière : soldat 2e classe → caporal → sergent-major de 1re classe (6 mai 1872) → remis soldat de 2e classe le 17 mai 1873 par 'D[écision] M[artiale] du 9 dudit' (circonstances inconnues). Campagne contre l'Allemagne du 18 juillet 1870 au 6 mars 1871. Deux captivités : 2-9 septembre 1870 et 7-12 novembre 1870. Campagne dans l'armée de Versailles du 18 mai au 7 juin 1871 (répression de la Commune). Libéré du service actif le 30 juin 1. 'S'est retiré à Lyon, rue de l'Escaronne n°6.' Travaille 'à la verrerie de la Grosse Mouche' (orthographe du rédacteur pour Scaronne). Décès noté : 22 mai 1889, Lyon, 3e arrondissement.

  • etat civil Acte de mariage de Joseph Sadler et Marie Louise Pellet (Archives municipales de Lyon, 2e arrondissement, registre des mariages 1875, cote 2E756, vue 162/344, acte n°323)

    17 juin 1875. Joseph Eugène Sadler, né à Verdun (Meuse) le 11 juin 1847, 'employé de commerce', demeurant rue de la Charité, 1. Ses parents, originaires de Puttelange (Moselle), sont décédés.

  • etat civil Acte de décès de Joseph Sadler (Archives municipales de Lyon, 3e arrondissement, registre des décès 1889, acte n°755, cote 2E982, vue 127/326)

    23 mai 1889. 'Sadler Joseph Eugène, industriel, Route de Vienne 64, né à Verdun (Meuse) le onze juin mille huit cent quarante sept, fils de feu Félix et de feue Jeanne Alexandre, époux de Marie Louise Pellet, est décédé en son domicile hier soir à trois heures.' Il demeurait à deux cents mètres de son usine.

  • archive Recensement de Lyon 1886 — chemin des Quatre-Maisons, n°65

    Ménage Sadler : Joseph Sadler, 39 ans, verrier ; Marie Louise Pellet, 36 ans ; enfants Joanny Félix (10 ans) et Jeanne Marie (8 ans et demi). Le chemin des Quatre-Maisons est l'actuelle rue Audibert-et-Lavirotte, qui longe le cimetière de la Guillotière à l'est et rejoint la rue Pierre Delore au sud.

  • archive Archives Commerciales de la France, 18 janvier 1883, p. 78

    Formation de la société en nom collectif Béroud et Sadler, dite Grande Verrerie Lyonnaise, route de Vienne 51. Capital : 50 000 francs. Acte du 26 décembre 1882.