Personnalité
Gaspard Mesmer
22 octobre 1814 — après 1882, date inconnue
Fondateur de la Verrerie des Culattes, industriel verrier lyonnais
Biographie
Gaspard Mesmer est l’une des figures les plus singulières de l’industrie verrière lyonnaise du XIXe siècle. En quarante ans, il accomplit une trajectoire que peu d’entrepreneurs de son époque peuvent revendiquer : fils d’un verrier bugiste ayant “vécu misérablement, couchant sous les fours de la verrerie”1, il fonde et bâtit un empire industriel au cœur de La Guillotière, devient propriétaire foncier, dépose des brevets, affronte l’État et les syndicats — et finit par retirer ses billes au bon moment, laissant à son fils et son gendre un outil dont la valeur foncière dépasse celle de la production.
Origines et formation
Gaspard Mesmer naît le 22 octobre 1814 à La Balme (arrondissement de Nantua, Ain), au cœur de la région bugiste où son père Philippe exerce comme verrier. La famille est issue d’une longue lignée de verriers itinérants : son grand-père Simon Mesmer, né en Tyrol (Hautole, diocèse de Brixen), avait épousé à la verrerie de Thorens-Glières une certaine Anne Marie Schmid, elle-même fille de verriers germanophones implantés en Savoie depuis des décennies. Ces origines tyroliennes et savoyardes font de Gaspard l’héritier d’un réseau verrier qui remonte au XVIIIe siècle et s’étend de la Forêt-Noire aux rives du Rhône.
Son père Philippe Mesmer (1786-1856) suit la trajectoire classique des verriers forestiers contraints par l’épuisement du bois à migrer vers les pôles urbains. Après la fermeture des verreries du Bugey vers 1823, il s’installe à La Guillotière comme cabaretier et propriétaire au chemin des Culattes — à deux pas d’une verrerie déjà en activité, dirigée par un certain Simon Pély. La migration est préparée, le terrain choisi avec soin.
L’implantation à Lyon (1842 — 1852)
C’est Gaspard qui franchit le pas décisif. Le 14 mai 1842, il dépose une demande d’autorisation pour établir une verrerie sur sa propriété au lieu-dit “la Mouche”, chemin des Culattes. L’opposition du Génie Militaire — la propriété jouxte le fort de la Vitriolerie — ne l’arrête pas : il commence les travaux sans attendre2. Le bras de fer administratif dure dix ans, mais la production, elle, ne s’arrête pas. En 1845, la presse locale vante déjà “MM. Mesmer fils et Saumont” et leur assortiment de gobeleterie, flacons et articles de chimie. En 1846, le recensement le qualifie de “fabricant de verre et propriétaire”. L’autorisation formelle n’arrive que le 24 mars 1852 — Gaspard Mesmer avait déjà dix ans d’avance.
Cette ténacité face à l’administration est la marque d’un entrepreneur qui ne demande pas la permission avant d’agir — une posture qui se retrouvera dans ses rapports avec les syndicats quarante ans plus tard.
Les partenariats : Saumont, Dumond, Jayet
La première association structurante est celle avec Emmanuel-Casimir Saumont, son beau-frère (époux de sa sœur Simone). Saumont est verrier de formation, issu du même milieu bugiste, et sa présence au chemin des Culattes est attestée dès le recensement de 1841. La société de fait “Mesmer fils et Saumont” est officiellement dissoute le 7 octobre 1857 par acte Me Laforest : Saumont se retire et fondera par la suite ses propres établissements à Oullins et Saint-Étienne3.
Une parenthèse associative éphémère avec un certain Dumond (1858-1861) se solde rapidement par une dissolution, Gaspard Mesmer désigné comme liquidateur. À partir de 1860, il est seul maître sous la raison sociale “Mesmer et Cie, Verrerie de la Gare”.
En 1875, sa fille Marie-Thérèse épouse Étienne Jayet, fils d’un épicier installé près de l’usine1. Le mariage est autant une alliance familiale qu’un choix industriel : Jayet, jeune et dynamique, entre progressivement dans la direction de l’entreprise. En 1877, Gaspard l’associe formellement. En 1882, à 68 ans, il se retire définitivement4.
Le bâtisseur foncier
Parallèlement à l’activité verrière, Gaspard Mesmer constitue un patrimoine foncier considérable dans le quartier de la Mouche. Achats de prés et d’immeubles en 1862, 1868, 1873, vente de terrains quai Pierre Scize en 18735… À la vente par licitation de 1894, le lot des Culattes (usine + propriété adjacente de 2,44 hectares) est adjugé à 256 700 francs — dont une part substantielle imputable au terrain seul, dans un quartier lyonnais en pleine expansion. Des observateurs de l’époque notaient déjà que son patrimoine foncier “finira par prendre une valeur supérieure à la verrerie elle-même”. L’intuition était juste.
La vie personnelle : Thérèse Rosset et Marie-Thérèse
Gaspard Mesmer épouse Thérèse Rosset le 14 août 1860 à Lyon (3e arrondissement). L’acte légitime simultanément leur fille Marie-Thérèse, née le 6 septembre 1857 hors mariage — ils vivaient ensemble depuis plusieurs années. Cette légitimation, acte délibéré et public, assure la transmission du patrimoine6.
L’union se défait cependant : en 1869, Thérèse Rosset obtient une séparation de biens et de corps — le divorce n’existant pas en France à cette époque — et quitte le domicile conjugal pour s’installer place Napoléon. La vente par licitation d’immeubles du chemin des Culattes cette même année est exigée par Mme Rosset dans le cadre de cette procédure5. Le couple vit séparé, mais Gaspard reste au chemin des Culattes jusqu’à son retrait en 1882.
Marie-Thérèse Mesmer (1857 — après 1886) épouse Étienne Jayet le 17 août 1875. Le recensement de 1886 la mentionne comme “fabricant verrier” — elle détient des parts dans l’entreprise familiale. À la mort d’Étienne Jayet en 1896, elle hérite de ses biens, dont la verrerie mise en vente en 1898.
La “pépinière à exploiteurs”
La formule de L’Égalité (1891) est sévère mais révélatrice. Autour de Mesmer gravitent des hommes qu’il a formés, employés ou associés, et qui fondent ensuite leurs propres établissements : Saumont (beau-frère devenu concurrent), Dupuis (ancien comptable de l’usine, repreneur de la Grosse Mouche), Jayet (gendre et successeur). Ce réseau de “créatures Mesmer” structure toute l’industrie du verre dans le sud de Lyon pendant un demi-siècle1.
Les méthodes patronales de Gaspard-Philippe-Emmanuel Mesmer — fils qui reproduit et durcit le modèle paternel — déclenchent les grandes grèves de 1886-1891. Mais c’est bien Gaspard père qui a posé les bases d’un management autoritaire, refusant tout compromis avec les syndicats naissants et s’alliant aux autres patrons pour former le cartel de 1891.
Psychologie sociale
Le XIXe siècle est le grand siècle du self-made-man à la française — mais la mobilité sociale y est plus complexe qu’il n’y paraît. L’argent ouvre des portes, mais pas toutes. Dans la bourgeoisie lyonnaise des années 1870-1890, le nom compte autant que la fortune, et l’histoire familiale autant que le bilan comptable. On ne efface pas en une génération le stigmate d’une origine ouvrière — et Gaspard Mesmer le sait mieux que personne.
Car son histoire familiale est précisément celle qu’on ne raconte pas dans les salons. Sa grand-mère paternelle, Marie Rose, est une fille illégitime : son acte de naissance porte le nom de sa mère seule, Louise Burel. Le maire de La Balme qui signe l’acte se nomme Chaboud — exactement le patronyme que Marie Rose portera toute sa vie dans les recensements lyonnais. La faute d’orthographe du signataire (“Chabaud” au lieu de “Chaboud”) ressemble moins à une maladresse qu’à une précaution : un père qui déforme son propre nom pour brouiller la piste de sa paternité. Marie Rose est donc vraisemblablement la fille illégitime du maire lui-même, reniée par sa propre famille7.
Son père Philippe porte cette honte en silence. Verrier de métier, il finit cabaretier de verrerie — la reconversion des anciens souffleurs que le corps ne suit plus, pas une promotion. À sa mort en 1856, les déclarants de son décès “ont peu d’informations sur le défunt” : un homme effacé, presque invisible, vivant dans l’ombre de son fils florissant au même chemin des Culattes8.
C’est dans ce contexte que l’absence de Gaspard à la déclaration de décès de son père prend tout son sens. Ce n’est pas nécessairement de l’indifférence au sens affectif — c’est peut-être quelque chose de plus froid et de plus révélateur : une distance sociale érigée en principe. Gaspard ne parle jamais de ses origines. Ce sont ses propres ouvriers qui les révèlent publiquement en 1891, dans L’Égalité, sur un ton qui n’est pas sans intention : rappeler à cet industriel arrogant d’où il vient, et par là même, le renvoyer à ce qu’il a voulu fuir.
Le mur qu’il dresse avec ses ouvriers (refus de négocier, décisions unilatérales, alliance immédiate avec les autres patrons en 1891) est peut-être moins le mur du patron contre ses employés que celui du fils d’ouvrier contre sa propre mémoire. Il légitime sa fille Marie-Thérèse dès le jour de son mariage en 1860, lui qui sait ce que le stigmate de la naissance illégitime coût, mais il ne fait rien pour réhabiliter la mémoire de son père. Le passé se répare pour les siens, pas pour ceux qu’on laisse derrière.
L’Égalité l’a compris, et c’est pourquoi la formule “pépinière à exploiteurs” fait si mal : elle ne vise pas seulement le patron, elle vise le fils d’ouvrier qui a renié sa classe. Dans la France de 1891, c’est la trahison suprême.
Chronologie synthétique
| Année | Événement |
|---|---|
| 1814 | Naissance à La Balme (Ain) |
| vers 1840 | Installation à La Guillotière avec son père Philippe |
| 1842 | Dépôt de la demande d’autorisation pour la verrerie |
| vers 1845 | Lancement de “Mesmer fils et Saumont” |
| 1852 | Autorisation officielle du gouvernement |
| 1856 | Décès de Philippe Mesmer (Gaspard ne se déplace pas) |
| 1857 | Naissance hors mariage de Marie-Thérèse |
| 1857 | Dissolution de la société avec Saumont |
| 1860 | Mariage avec Thérèse Rosset — légitimation de Marie-Thérèse |
| 1861 | Dissolution de la société avec Dumond |
| 1863-64 | Dépôt du brevet de moulinage |
| 1869 | Séparation de biens et de corps avec Thérèse Rosset |
| 1875 | Mariage de Marie-Thérèse avec Étienne Jayet |
| 1877 | Première société Mesmer et Jayet (avec Étienne) |
| 1882 | Retrait définitif — double acte dissolution/recréation |
| après 1882 | Date et lieu de décès inconnus |
Notes
- Collection personnelle : facture Mesmer et Jayet, 17 juin 1878.
Footnotes
-
L’Égalité, 4 mars 1891. Témoignage ouvrier sur les origines sociales des patrons verriers lyonnais. ↩ ↩2 ↩3
-
Revue Rive Gauche, n°14, octobre 1965, p. 20-21. Gazette nationale ou le Moniteur universel, 8 décembre 1848. ↩
-
Salut Public, 13 octobre 1857 (dissolution Saumont). Sur la trajectoire ultérieure de Saumont et de ses fils, voir les fiches dédiées à leurs établissements. ↩
-
Salut Public, 21 juillet 1882. Le Messager de Paris, 2 août ↩
-
Salut Public, 6 juin 1862 (achat pré), 8 juin 1868 (omnibus), 7 février 1869 (vente par licitation sur demande de Mme Rosset), 26 mars 1873 (vente quai Pierre Scize). ↩ ↩2
-
Acte de mariage — Lyon, 3e arrondissement — Mariages — 1860 — 2E878 — vue 254/413. ↩
-
Acte de mariage de Philippe Mesmer et Marie Rose Chaboud, La Balme, 10 mai 1808 (Labalme — Mariages — 1807-1810 — vue 8 et 9 sur 14). Le maire signataire se nomme “Chaboud” ; l’épouse est dite “fille de Louise Burel”, sans père nommé. Dans les recensements lyonnais ultérieurs, Marie Rose porte systématiquement le patronyme “Chaboud” — celui du maire, non celui de sa mère. ↩
-
Acte de décès de Philippe Mesmer, 23 juin 1856 — Lyon, 3e arrondissement — 2E867 — acte n°662 — vue 87/208. ↩
Frise chronologique
Dépose la demande d'autorisation le 14 mai 1842. Se retire définitivement le 1er juillet 1882, lors de la dissolution de la première société Mesmer et Jayet et de la formation immédiate d'une nouvelle…
Parcours géographique
1 verrerie · 1 lieu biographique
Sources
- etat civil Acte de mariage de Gaspard Mesmer et Thérèse Rosset (Lyon, 3e arrondissement — Mariages — 1860 — 2E878 — vue 254/413)
14 août 1860. Source primaire fondamentale : établit la date et le lieu de naissance de Gaspard (22 octobre 1814, La Balme), confirme la filiation avec Philippe Mesmer (†23 juin 1856) et Marie Rose Chabaud (†27 août 1853), et légitime Marie-Thérèse Mesmer (née le 6 septembre 1857).
- etat civil Acte de décès de Philippe Mesmer (Lyon, 3e arrondissement — Décès — 1856 — 2E867 — acte n°662 — vue 87/208)
23 juin 1856. Gaspard Mesmer ne se déplace pas pour déclarer le décès de son père. Les déclarants sont un employé du chemin des Culattes et un garde du fort de la Vitriolerie, qui ont 'peu d'informations sur le défunt'. Détail révélateur des relations père-fils à cette époque.
- archive Recensement de Lyon 1851 — chemin des Culattes, Les Rivières, n°6
Gaspard Mesmer, 'fabricant de verre et propriétaire', 40 ans, cohabitant avec son père Philippe (64 ans, propriétaire), Emmanuel Saumont (48 ans, chef ouvrier logé) et sa femme Simone Mesmer. Nombreux ouvriers logés à la même adresse.
- archive Recensement de Lyon 1876 — chemin des Culattes, 33
Gaspard Mesmer, 'fabricant de verrerie', 63 ans, né en Haute-Savoie (erreur du recenseur — il est né à La Balme, Ain). Cohabite avec Étienne Jayet (29 ans, fabricant de verrerie) et Marie Mesmer (19 ans, épouse de Jayet). Présence de Jean Fassion, ouvrier verrier d'Isère, et de nombreux verriers étrangers.
- article Salut Public, 7 février 1869
Vente par licitation d'immeubles situés chemin des Culattes et lieu des Rivières. Vendeurs : Gaspard Mesmer, 'maître verrier', et Thérèse Rosset, 'son épouse séparée de biens et de corps, demeurant place Napoléon, 17'. La vente est exigée par Mme Rosset dans le cadre de la procédure de séparation.
- article L'Égalité, 4 mars 1891
Long article sur la grève des verriers lyonnais. Témoignage ouvrier sur les origines de la fortune Mesmer : 'Le père de Mesmer est un ancien verrier qui a vécu misérablement dans sa jeunesse, couchant sous les fours de la verrerie.' Document clé pour comprendre la trajectoire sociale de la famille.
- archive notariale Double acte de dissolution et formation — Me Chaine, 1er juillet 1882
Dissolution de la société Mesmer et Jayet (Gaspard père + Étienne Jayet) et formation immédiate d'une nouvelle société (Gaspard-Philippe-Emmanuel + Étienne Jayet). Marque le retrait définitif de Gaspard Mesmer de la direction active. Publié dans le Salut Public du 21 juillet 1882.
- archive Collection personnelle — Facture Verrerie de la Gare, 17 juin 1878
Facture à en-tête 'Verrerie de la Gare, près La Guillotière — Mesmer et Jayet'. Porte les médailles de l'Exposition universelle de Lyon 1872. Premier document établissant la raison sociale Mesmer et Jayet avant la dissolution-recréation formelle de 1882.
- livre Les verriers dans le Lyonnais et le Forez — Pelletier, Pierre
Paris, 1887, p. 246-247. Confond le père (Gaspard) et le fils (Gaspard-Philippe-Emmanuel), date erronément la cession à 1827 au lieu de 1882, et simplifie abusivement la succession des deux sociétés Mesmer et Jayet.