Verrier

Philippe Mesmer

9 décembre 1786 — 23 juin 1856

Maître ouvrier verrier, cabaretier de verrerie à La Guillotière

Biographie

Philippe Mesmer est un homme que l’histoire n’a pas retenu, et dont les archives elles-mêmes semblent avoir du mal à se souvenir. Son acte de décès ignore son lieu de naissance. Son fils ne se déplace pas pour le déclarer, ni personne de sa famille, mais en a-t-il encore une ? Les témoins sont un employé et un garde militaire de passage. Il disparaît comme il a vécu : discrètement, dans l’ombre d’une adresse dont son fils fera un empire.

Un enfant de la verrerie

Philippe naît le 9 décembre 1786, “environ une heure après minuit”, à la fameuse verrerie de Thorens-Glières en Haute-Savoie. Il est le fils de Simon Mesmer qui n’est pas verrier, mais entrepreneur d’exploitation de forêt, un métier qui n’est pas de ceux qu’on inscrit dans les almanachs de noblesse mais qui, dans l’économie des verreries forestières, commande autant que le maître souffleur. Simon a fait le chemin depuis le Tyrol, épousé une Schmid de la verrerie (une vraie fille de verrier, elle), s’est taillé une place dans ce monde fermé des artisans du verre.

Dans ce milieu, la frontière entre les familles du bois et les familles du verre est poreuse. Les bûcherons côtoient les souffleurs, les brûleurs de potasse vivent au même hameau que les maîtres de four. Simon a sans doute vu dans le métier de verrier une élévation : les “gentilshommes verriers” portent l’épée, ont des droits, une particule parfois. Louis de Finance, maître du Sappey, deviendra maire. C’est dans cet univers que Philippe grandit — et c’est probablement son père qui le pousse vers le four plutôt que vers la forêt1.

Le maître ouvrier du Sappey

En 1808, Philippe est “majors ouvrier verrié” à la verrerie du Sappey — maître ouvrier verrier, le grade intermédiaire entre le simple souffleur et le maître de four. Ce n’est pas rien. Il sait souffler, il maîtrise son geste, il commande peut-être quelques apprentis. Mais il n’est pas de ceux qui fondent des verreries ou négocient des baux avec les abbés et les préfets2.

Cette même année, il épouse Marie Rose, dont l’acte de naissance ne porte pas de nom de père — fille de Louise Burel, vraisemblablement de l’édile local Chaboud, qui signe l’acte en défigurant son propre nom2. C’est un mariage entre gens modestes, dans un monde où les origines comptent moins que le métier. Ils auront au moins un enfant connu : Gaspard, né en 1814 à La Balme.

Quand la verrerie du Sappey ferme vers 1823, Philippe a 37 ans. L’ère des verreries forestières s’achève — le charbon de terre commence à changer les règles du jeu. Il n’a ni le capital ni vraisemblablement l’ambition pour suivre le mouvement. Il se laisse porter.

Le cabaretier du chemin des Culattes

À une date inconnue — probablement dans les années 1830 — Philippe Mesmer s’installe à La Guillotière, dans le faubourg industrieux qui pousse sur la rive gauche du Rhône. En 1841, le recensement le trouve “cabaretier” au chemin des Culattes, avec sa femme Rose et sa fille Simone3.

Le cabaret de verrerie n’est pas l’antichambre de la déchéance — c’est une institution. Dans les communautés ouvrières de l’époque, le cabaretier est à la fois épicier, banquier occasionnel, infirmier improvisé et confident. Il tient le lien social d’un quartier qui ne dispose d’aucune autre infrastructure. Et le cabaret attenant à une verrerie est souvent celui du maître lui-même, qui récupère ainsi une partie des salaires versés — belle mécanique, dont Philippe n’est peut-être que le gérant plutôt que le propriétaire1.

Ce qui est certain, c’est que son installation au chemin des Culattes est stratégique — même si ce n’est pas lui qui en a calculé la stratégie. Deux numéros plus loin, Simon Pély dirige une verrerie. Son gendre Emmanuel Saumont y travaille comme verrier. En 1841, toute la famille Mesmer-Saumont est concentrée sur ce tronçon de chemin. C’est Philippe qui a planté le drapeau — c’est Gaspard qui en fera une conquête.

L’effacement

En 1851, le recensement qualifie Philippe de “propriétaire” — il ne travaille plus, vit des revenus de son fils florissant. Il a 64 ans, sa femme Rose est morte deux ans plus tôt, en 1853. Il passe ses dernières années au chemin des Culattes, dans la maison dont son fils est devenu le maître.

Il meurt le 23 juin 1856. Son acte de décès dit tout de son effacement : “sans renseignement sur le lieu de naissance”, les déclarants sont un employé et un garde militaire qui “ont peu d’informations sur le défunt”. Son fils Gaspard — qui vit à la même adresse, qui dirige une entreprise en plein essor à quelques mètres — ne se déplace pas4.

C’est le signe le plus éloquent de la distance qui s’est creusée entre le père et le fils. Philippe n’est pas un obstacle pour Gaspard — il est une gêne, une origine à laisser derrière soi. Un homme qui a “vécu misérablement dans sa jeunesse, couchant sous les fours de la verrerie”, selon les mots que les ouvriers de son fils prononceront encore trente-cinq ans après sa mort5. Sa mémoire est si ténue que même ses propres voisins ne savent pas d’où il vient.

Il avait pourtant rendu possible tout ce que son fils allait bâtir.

Notes

Footnotes

  1. Sur le rôle de Simon Mesmer comme entrepreneur d’exploitation de forêt et sur le contexte des verreries forestières du Bugey, voir la fiche de la verrerie du Sappey et la fiche individu de Simon Mesmer. Sur le cabaret de verrerie comme institution sociale, voir Monnier, Marcel, Les ateliers du verre et les verriers dans les forêts du Bugey central, association Le Dreffia. 2

  2. Acte de mariage de Philippe Mesmer et Marie Rose Chaboud — Labalme — Mariages — 1807-1810 — vue 8 et 9 sur 14. Acte de mariage de Simon Mesmer et Anne Marie Schmid — Thorens-Glières — Mariage — EDEPOT 282 GG 13 — 1779-1793 — vue 12 sur 47. 2

  3. Recensements de La Guillotière 1841 (ménage 6398) et 1846 (adresse n°3), et de Lyon 1851 (chemin des Culattes, Les Rivières, n°6).

  4. Acte de décès de Philippe Mesmer — Lyon, 3e arrondissement — Décès — 1856 — 2E867 — acte n°662 — vue 87/208.

  5. L’Égalité, 4 mars 1891.

Frise chronologique

Maître ouvrier verrier

Qualifié de 'majors ouvrier verrié' (maître ouvrier verrier) dans son acte de mariage du 10 mai 1808 à La Balme. Présent au Sappey jusqu'à la fermeture de la verrerie, vers 1823.

vers 1808 — vers 1823
vers 1841 — 1856
Cabaretier de verrerie, propriétaire

Recensé comme 'cabaretier' au chemin des Culattes en 1841 et 1846, puis comme 'propriétaire' en 1851. Son cabaret est situé au n°6 du chemin des Culattes, à deux numéros de la verrerie dirigée par Sim…

Sources

  • etat civil Acte de baptême de Philippe Mesmer (Thorens-Glières — Baptêmes — EDEPOT 282 GG 3 — 1744-1791 — vue 473/579)

    9 décembre 1786, environ une heure après minuit. Le vicaire inscrit par erreur 'Simon Schmid' pour le père — confusion fréquente avec les patronymes germaniques dans les registres savoyards. Parrain : Philippe Aslevandre. Marraine : Jeanne Siguevard (= Sigwart), patronyme verrier majeur. Signé C. Grilly, vicaire.

  • etat civil Acte de mariage de Philippe Mesmer et Marie Rose Chaboud (Labalme — Mariages — 1807-1810 — vue 8 et 9 sur 14)

    10 mai 1808. Philippe qualifié de 'majors ouvrier verrié rière cette commune' (maître ouvrier verrier), âgé de 23 ans, fils de Simon *Mesmère* et de défunte Marie *Shemit*. Témoins : son père Simon, son frère Balthazar, son cousin Antoine Schmitt et son beau-frère George Pintener. Maire signataire : Chaboud, le même patronyme que l'épouse.

  • archive Recensements de La Guillotière (1841, 1846) et de Lyon (1851)

    1841 : ménage 6398, Philippe Mesmer, cabaretier ; Rose, femme du dit, née Chabaud ; Simone Mesmer, fille ; Cézarine Emery, domestique. 1846 : Philippe Mesmer, cabaretier, 60 ans ; Rosalie Chaboud, sa femme, 60 ans ; Gaspard Mesmer, son fils, 18 ans (erreur probable du recenseur). 1851 : Philippe Mesmer, propriétaire, 64 ans, né en Savoie (erreur — il est né à Thorens-Glières) ; cohabite avec Gaspard (40 ans, fabricant de verre) et Emmanuel Saumont (48 ans, chef ouvrier logé).

  • etat civil Acte de décès de Philippe Mesmer (Lyon, 3e arrondissement — Décès — 1856 — 2E867 — acte n°662 — vue 87/208)

    23 juin 1856. 'Philippe Mesmer, rentier, sans renseignement sur le lieu de naissance, soixante-dix ans, fils de défunt Simon et Marie Chemit, époux de Marie Rose Buret, domicilié en cet arrondissement, chemin des Culattes.' Déclarants : un employé domicilié au 6 chemin des Culattes et un garde du Génie du fort de la Vitriolerie, qui ont peu d'informations sur le défunt. Son fils Gaspard ne se déplace pas.