Verrerie

Verrerie Coopérative de Vénissieux

1897 — 1984

Aussi connue sous : Verrerie Stéphanoise · Verrerie Ouvrière de Vénissieux · Verrerie de Vénissieux, Société Coopérative des Verriers unis du Lyonnais

Site reconverti

Noms et raisons sociales

Verrerie Stéphanoise
Raison sociale 1891 — vers 1897
Verrerie Ouvrière de Vénissieux
Nom d'usage 1897 — 1899
Verrerie de Vénissieux, Société Coopérative des Verriers unis du Lyonnais
Raison sociale 1899 — 1984

Histoire

Résumé

La Verrerie Coopérative de Vénissieux est un cas singulier dans l’histoire verrière française : ni fondée par un entrepreneur, ni héritée d’une famille de gentilshommes verriers, elle est née directement des grèves. Son histoire commence à Saint-Étienne, rue Tréfilerie, où le premier flacon est soufflé le 1er août 1891 par vingt associés fondateurs. En 1897, la coopérative s’installe à Vénissieux dans des locaux construits sur mesure pour 150 000 francs.

Pendant 87 ans, elle fonctionne comme société coopérative ouvrière sous la conduite d’un directeur hors du commun, Louis Antoine Courtot (1859-1912), secrétaire du syndicat verrier devenu patron coopératif. Elle ferme le 25 décembre 1984, vaincue par la révolution technologique de l’automatisation et la sous-capitalisation structurelle du modèle coopératif face aux grands groupes industriels.


Historique

Origines : la grève et l’idée coopérative

La grande grève des verriers lyonnais est l’événement fondateur. Elle dure dix mois et mobilise la totalité des 500 verriers du syndicat de Lyon, alors à son apogée. Au bout de six mois, un groupe de travailleurs à la tête desquels se trouve Louis Antoine Courtot, secrétaire du syndicat, résout de ne pas attendre la victoire et de fonder leur propre verrerie.

Saint-Étienne est choisie pour les facilités d’approvisionnement en charbon. Une ancienne verrerie rue Tréfilerie se trouvait inoccupée. On s’y installe à vingt associés, les statuts n’étant rédigés qu’en octobre sur les conseils d’un ancien notaire représentant du Crédit Foncier. Le premier flacon est soufflé le 1er août 1891.

La Verrerie Stéphanoise (1891 — 1897)

Les débuts sont difficiles. Les marchands en gros et les pharmaciens se laissent gagner assez aisément, mais les fournisseurs de matières premières hésitent, certains refusant de traiter même avec paiement d’avance. Sur les 20 000 francs réellement versés par les associés, 10 000 sont avancés par un sénateur de la Loire sous forme de dépôt en banque. Pendant dix-huit mois, 3 % sont retenus sur les salaires pour constituer un fonds de réserve.

Les chiffres d’affaires progressent régulièrement : 180 000 francs de ventes en 1892, 280 000 en 1895. Sous la direction de Courtot — qualifié par le Mémorial de la Loire de “directeur intelligemment énergique” — la coopérative surmonte les désordres habituels des débuts, n’ayant même à renvoyer que trois auxiliaires indisciplinés.

La “Solidarité prolétarienne”, inscrite dans les statuts initiaux comme part réservée aux fonds syndicaux de résistance, prend en pratique un autre chemin : 4 000 francs prêtés sans intérêt à une verrerie de Rive-de-Gier en 1895, puis plus de 30 000 francs de billets escomptés pour d’autres coopératives. L’argent va à la coopération plutôt qu’au syndicat.

La scission et le déménagement à Vénissieux (1896 — 1897)

Plusieurs raisons poussent Courtot vers le projet de déplacement : l’éloignement des marchés lyonnais, un loyer lourd (3 206 francs jusqu’en 1903), l’impossibilité de s’agrandir rue Tréfilerie. Près de Lyon, des relations de famille y attiraient déjà plusieurs verriers, et l’on pourrait acquérir un terrain à soi.

Un terrain est choisi à Vénissieux, près de la gare de Bellevue, à 1,50 franc le mètre. Trois associations ouvrières — maçons, charpentiers-menuisiers, plâtriers — exécutent les travaux. La dépense totale s’élève à 150 000 francs, dont 120 000 réglés en 1897. Une superbe construction s’élève : hall de 46 m sur 22, locaux pour réserves et expéditions, cour spacieuse, bâtiment de bureaux, voie de raccordement ferroviaire.

La transformation déclenche une crise. Six des associés les plus anciens — dont un chef de fabrication président du Conseil d’administration, un chef emballeur, des souffleurs, quatre d’entre eux étant frères — s’opposent au déménagement et réclament le remboursement de leurs actions (35 000 à 36 000 francs). Ils contestent l’expertise, intentent un procès en août 1896, et revendiquent la caisse de “Solidarité” comme réserve de bénéfices. Ils fondent à Saint-Étienne un atelier patronal concurrent. Le litige reste pendant en 1898 au moment où le Mémorial de la Loire rédige son historique.

La fabrication commence à Vénissieux le 22 avril 1897. L’inauguration officielle a lieu le 4 avril 1897 — la date de la cérémonie précédant légèrement le démarrage effectif de la production. La Petite République rapporte le punch d’adieu offert par les militants socialistes stéphanois aux verriers partants, où prennent la parole “les citoyens Courteau et Martigny” au nom de la verrerie.

L’allumage du four, le 4 avril 1897, donne lieu à une cérémonie relatée par Le Peuple. Devant un millier de spectateurs et la fanfare de M. Chambon, des orateurs socialistes (le citoyen Serin, ancien conseiller municipal ; le citoyen Chanyeux) prennent la parole. Courtot, lui, “remercie la fanfare d’avoir prêté son concours et les citoyens pour le concours qu’ils ont apporté à l’édification de la verrerie” — sobre, sans discours politique, laissant la tribune aux autres. L’inauguration officielle est fixée aux fêtes de Pentecôte.

En 1899, la raison sociale est formalisée : “Verrerie de Vénissieux, Société Coopérative des Verriers unis du Lyonnais”.

La maturité coopérative (1897 — vers 1960)

En 1901, selon de Seilhac, la verrerie emploie 110 ouvriers : 45 verriers, 35 gamins et 30 auxiliaires. Les actions, à 500 francs nominatives et non transmissibles, ne peuvent être détenues à plus de 10 par personne. On compte 38 actionnaires seulement pour 110 ouvriers — signe que, comme dans la plupart des coopératives qui réussissent, le nombre d’associés reste inférieur aux effectifs.

En 1921, l’effectif monte à 153 ouvriers, dont 57 étrangers, signe de son rôle dans l’intégration des vagues d’immigration ouvrière de l’entre-deux-guerres. La société était composée à l’origine “presque exclusivement d’anciens ouvriers grévistes de la Mouche”, le quartier lyonnais où plusieurs verreries importantes avaient existé.

L’histoire sociale de l’établissement n’est pas sans contradictions. Des archives de presse signalent des cas d’exploitation du travail des enfants, cachés lors des visites des inspecteurs du travail — une coopérative fondée pour émanciper les travailleurs se retrouvant à reproduire une des pratiques les plus condamnables du capitalisme, sous la pression de la concurrence.

Le déclin et la fermeture (vers 1960 — 1984)

En 1965, la SCOP emploie encore une soixantaine d’ouvriers. Mais l’après-guerre a vu l’industrie verrière se mécaniser rapidement. Les grands groupes (Saint-Gobain, BSN) investissent massivement dans des lignes automatisées. Pour une coopérative de cette taille, l’investissement nécessaire est hors de portée. Le modèle SCOP, conçu pour la stabilité et le contrôle ouvrier, est structurellement peu adapté aux injections massives de capitaux extérieurs qu’aurait exigé une refonte technologique complète.

Les chocs pétroliers des années 1970 renchérissent les coûts des fours, tandis que le plastique et l’aluminium grignotent les marchés traditionnels du verre d’emballage.

La verrerie cesse toute activité le 25 décembre 1984.


Situation géographique

Localisation

La verrerie était établie rue de l’Industrie à Vénissieux (Rhône), à l’angle de la rue de la Verrerie, près de la gare de Bellevue, reliée au réseau ferroviaire par un embranchement particulier pénétrant dans l’usine.

État actuel

Les bâtiments ont été conservés après la fermeture. Le site est aujourd’hui occupé par plusieurs entreprises, dont le Groupe Chanel Rénovation et isolation de bâtiments (une entreprise du bâtiment sans lien avec la maison de couture éponyme) et un garage automobile. Le bâtiment est reconnu comme emblématique de Vénissieux par les services régionaux du patrimoine culturel.


Éléments techniques

Production : bouteilles, bocaux, flacons et articles spécialisés (thermomètres, ampoules pharmaceutiques). Un four principal dans un hall de 46 mètres sur 22, avec la possibilité documentée d’installer un second four avec taillerie, atelier de gravure et de bouchage. Fours traditionnels à pots, progressivement concurrencés par les fours à bassin automatisés à partir des années 1950-1960.


Contexte social

La verrerie est indissociable du mouvement ouvrier lyonnais de la fin du XIXe siècle. Son statut de SCOP lui confère une gouvernance démocratique (un salarié, une voix) maintenue jusqu’à la fermeture. Le personnage de Louis Antoine Courtot (né le 4 juin 1859 à Pouligney-Lusans, Doubs ; décédé le 15 avril 1912 à Vénissieux) — secrétaire de syndicat devenu directeur d’entreprise coopérative, recensé rue de la Verrerie à Vénissieux en 1906 et 1911 avec la mention “directeur de la verrerie ouvrière” — incarne cette transition singulière entre le monde syndical et l’entrepreneuriat ouvrier. Natif du Doubs, il vient d’une région profondément marquée par les verreries forestières du Haut-Doubs.

La question des maladies professionnelles des verriers (exposition à l’amiante, au plomb, à l’arsenic) est documentée chez les anciens verriers de Givors, entreprise voisine utilisant des technologies similaires. Les ouvriers de Vénissieux ont vraisemblablement été exposés aux mêmes risques.


Erreurs et incertitudes

Ce que dit la littérature, et ce qu’il faut corriger

Le document de l’Inventaire Général désigne le site comme “entrepôt Chanel isolation et garage”. Des sources secondaires ont incorrectement interprété cette mention comme une référence à la maison de haute couture. Il s’agit du Groupe Chanel Rénovation et isolation de bâtiments, sans lien avec la marque de luxe.

Points non résolus

  • L’orthographe Courteau / Courtot : La Petite République (15 avril 1897) écrit “Courteau”, toutes les autres sources écrivent “Courtot”. Il s’agit du même homme — Louis Antoine Courtot — la variante “Courteau” étant probablement une erreur du journaliste ou du typographe.
  • L’issue de la scission de 1896 : le procès intenté par les six dissidents et le litige sur la caisse de Solidarité étaient toujours en cours en juin 1898. L’issue n’est pas documentée dans les sources disponibles.
  • La date exacte de fondation de la Verrerie Stéphanoise : le premier flacon est soufflé le 1er août 1891, mais l’acte de constitution et les statuts ne sont rédigés qu’en octobre 1891.
  • Le devenir des ouvriers après la fermeture de 1984.
  • Archives à consulter — deux fonds permettraient d’approfondir considérablement l’histoire de la coopérative, notamment la biographie de Courtot et l’issue de la scission de 1896 :
    • Archives départementales du Rhône, cote 10M368 : Verreries ouvrières — Verrerie ouvrière de Vénissieux, presse 1896-1897 ; soutien à la verrerie ouvrière d’Albi, rapports de police, tracts, statuts, coupures de presse (1896-1899).
    • Archives municipales de Vénissieux (Hôtel de Ville, 5 avenue Marcel-Houël) : fonds de la Verrerie Ouvrière de Vénissieux, dates extrêmes 1891-1918, 0,17 mètre linéaire, inventaire dactylographié, libre communication. Contient : statuts de 1891, procès-verbaux d’assemblées générales 1895-1899, comptabilité, pièces relatives à la construction du bâtiment 1896-1898, et un dossier sur l’explosion de l’atelier de chargement du 15 octobre 1918.

Personnages associés

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Sources

archive Inventaire Général du Patrimoine Culturel — dossier IA69001676 https://patrimoine.auvergnerhonealpes.fr/dossier/IA69001676

Source principale. Arrêté préfectoral du 31 mars 1897, description architecturale, chronologie, photographies d'époque fournies par Viniciacum.

article La Petite République — punch d'adieu, 15 avril 1897 https://www.retronews.fr/journal/la-petite-republique/15-avril-1897/3/ba1c5afc-079a-4c94-a97a-ab1f9e22e794

Compte-rendu du punch d'adieu offert par les militants socialistes stéphanois aux verriers quittant pour Vénissieux. Mentionne 'les citoyens Courteau et Martigny' remerciant au nom de la verrerie de la rue Tréfilerie.

article Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire — historique de la Société, 26 juin 1898 https://www.retronews.fr/journal/memorial-de-la-loire-et-de-la-haute-loire/26-juin-1898/2/d1d1022f-4a53-4461-a1fa-23aabd79550d

Source exceptionnelle : historique complet de la coopérative rédigé peu après le déménagement. Donne le premier flacon soufflé le 1er août 1891, les chiffres d'affaires (180 000 fr en 1892, 280 000 en 1895), la crise de la scission, le coût total de la construction à Vénissieux (150 000 fr), et le rôle central de Courtot comme directeur.

article L'Économiste français, 16 mars 1901

D'après de Seilhac : 110 ouvriers en 1901 (45 verriers, 35 gamins, 30 auxiliaires). Actions de 500 fr nominatives non transmissibles, 38 actionnaires seulement pour 110 ouvriers employés.

etat civil État civil et recensements de Louis Antoine Courtot

Né le 4 juin 1859 à Pouligney-Lusans (Doubs). Décédé le 15 avril 1912 à Vénissieux. Recensé rue de la Verrerie à Vénissieux en 1906 et 1911, désigné comme 'directeur de la verrerie ouvrière'.

article Le Peuple — allumage du four, 5 avril 1897

AD du Rhône, cote 10M368. Compte-rendu de la cérémonie d'allumage du four : fanfare, discours des citoyens Serin et Chanyeux, intervention sobre de Courtot remerciant les participants.

article Annuaire administratif, 1900

Mentionne la Verrerie Stéphanoise parmi les fabricants de bouteilles à Saint-Étienne, rue Tréfilerie, 9. L'adresse est peut-être un reliquat non mis à jour après le déménagement.

article Les industries de Vénissieux — Viniciacum https://viniciacum.fr/industries_venissieux/

Inventaire des industries de Vénissieux par l'association d'histoire locale, avec documents photographiques et archives de presse.

livre De Viniciacum à Vénissieux — Petit, Gérard

Publication de l'association Viniciacum. Source locale de référence sur l'histoire de la verrerie.

livre Les Ouvriers de la région lyonnaise (1848-1914) — Gérard, Alain (dir.) https://books.openedition.org/pul/30223

Presses Universitaires de Lyon. Contexte de la grande grève des verriers de 1886 et du mouvement coopératif.