Verrerie

Glashütte Äule

1716 — 1878

Aussi connue sous : Glashütte Äule · Glasfabrik Äule · Glashüttengesellschaft Aeule

Disparue — sans vestiges

Noms et raisons sociales

Glashütte Äule
Nom d'usage 1716 — 1872
Glasfabrik Äule
Nom d'usage vers 1798 — 1872
Glashüttengesellschaft Aeule
Raison sociale 1872 — 1878

Histoire

Résumé

La Glashütte Äule est la plus longévive des verreries de la région de Sankt Blasien, active pendant 162 ans, de 1716 à 1878. Fondée dans la Forêt-Noire au lieu-dit “der hinderen Aha” (aujourd’hui Schluchsee-Aha), elle s’inscrit dans la longue tradition des verreries monastiques de l’abbaye de St. Blasien, qui exploitaient les ressources forestières tout en créant de nouveaux espaces de peuplement.

Ses fondateurs sont quatre cousins Sigwart (Samuel, Michael, Andreas et Johann) issus d’une famille de verriers enracinée à St. Blasien depuis le XVIe siècle. Deux d’entre eux, Samuel et Michael, sont les fils de Joseph Sigwart, lui-même petit-fils du légendaire Michael Sigwart (1606-1690) qui avait dirigé la verrerie du monastère pendant près de cinquante ans. Par Joseph Sigwart, les fondateurs d’Äule sont les oncles de Leonhardt Sigwart (1685-1756), aïeul de Georg Anton Sigwart père, verrier itinérant dont la trajectoire conduit de la Rhénanie-Palatinat jusqu’en Provence.

Durant plus d’un siècle et demi, la manufacture produit une large gamme d’objets : verre plat pour fenêtres, bouteilles, verre utilitaire, pièces décoratives gravées et émaillées. À son apogée, vers 1798, son chiffre d’affaires atteint 30 000 florins par an. Confrontée à l’épuisement des ressources forestières, à l’éloignement géographique et à la révolution industrielle, elle ferme en 1878. Les bâtiments industriels sont démolis en 1892, mais le hameau des verriers survit jusqu’à aujourd’hui.


Historique

Antécédents : la verrerie du Windbergtal (1684 — 1714)

Les fondateurs d’Äule ne surgissent pas de nulle part. Les quatre Sigwart et leurs associés venaient d’une verrerie voisine, située dans la haute vallée de Windberg (oberes Windbergtal), où ils avaient travaillé de 1684 à 1714. Cette année-là, le bois manque et le bail avec l’abbaye arrive à son terme. Les verriers supplient l’abbé de prolonger leur contrat de quelques années pour avoir le temps de construire leurs nouvelles maisons à Äule, une requête rejetée. Le prince-abbé, qui se plaint de ces “jeunes maîtres” passant leur temps “à boire et à manger jour et nuit”, les contraint à entamer la construction du nouveau site dès 1714. C’est donc une communauté déjà formée, avec ses habitudes et ses défauts, qui s’installe à Äule deux ans plus tard.

Les Sigwart : une famille de verriers wurtembergeois à St. Blasien

La famille Sigwart ne vient pas de la Forêt-Noire, mais du Wurtemberg. Son ancêtre le plus lointain identifié est Michael Sigwart (né vers 1507/1508), originaire de Rudersberg dans la forêt de Welzheim. C’est Clevis Sigwart qui migre avec sa famille pour s’installer à la verrerie de St. Blasien vers 1579.

Son petit-fils Michael Sigwart (1606-1690), né à St. Blasien, épouse Margarethe Schmidt et dirige la verrerie du monastère pendant près de cinquante ans, traversant la guerre de Trente Ans en préservant le site, ce qui en fait une figure remarquable de l’histoire verrière régionale. Ses deux fils, Joseph (né vers 1652, ancêtre direct de l’auteur de ce site) et un autre Michael, vivent dans l’ombre de ce père imposant et ne s’impliquent pas dans la direction de la verrerie.

Joseph Sigwart épouse Catharina Reichert à St. Blasien en 1675 et y réside jusqu’à son décès en 1695. Le couple a neuf fils, tous des garçons ! Parmi eux, Samuel et Michael restent dans la Forêt-Noire et fondent Äule en 1716. Leonhardt (1685-1756), en revanche, quitte la région dès 1705-1706 pour la verrerie de Grünwald, puis migre dans le Palatinat vers 1709-1710 : il sera l’ancêtre de Georg Anton Sigwart père. Leopold et Bernhard, deux autres frères, suivent le même chemin vers Otterberg en 1716 et 1727. Les neuf fils de Joseph se scindent ainsi en deux branches : celle qui fonde la dynastique d’Äule, et celle qui part faire souche en Rhénanie-Palatinat.

Fondation (1716)

La verrerie est officiellement fondée par un acte appelé Bestandtsbrieff (lettre de bail), signé le 24 avril 1716 sur neuf pages, un document exceptionnel. L’abbé Augustin Fink y accorde à sept maîtres verriers, à savoir Andres Sigwarth, Johann Sigwarth, Michel Sigwarth, Samuel Sigwarth, Joseph Greiner, Blasi Küeffer et Kaspar Schmidt, le droit de construire et d’exploiter une verrerie. Les maîtres s’acquittent d’un loyer annuel de 100 florins pour l’exploitation du bois, d’une taxe de protection de 10 florins, et livrent chaque année 1 500 vitres propres au monastère.

La mainmise des Sigwart est écrasante dès l’origine : sur les dix places au four (Werkstätten), la famille en contrôle huit : trois pour Samuel, deux pour Andreas, une pour Michael, une pour Johann. Les trois autres fondateurs (Greiner, Küeffer, Schmidt) se partagent les deux places restantes.

Le XVIIIe siècle : croissance, fraudes et menaces (1716 — 1806)

Le hameau se développe rapidement. Au milieu du XVIIIe siècle, il compte 70 à 80 habitants : les sept familles de maîtres verriers, mais aussi des bûcherons, des brûleurs de cendres et des charretiers.

En 1753-1754, le monastère soupçonne les verriers de consommer trop de bois — plus de 1 000 cordes par an, et de produire au-delà des quotas autorisés. Une enquête révèle que le bailli ou prévôt Jacob Sigwart et ses collègues utilisent des creusets plus grands que prévu et manipulent l’horloge de l’usine pour s’octroyer des heures de travail supplémentaires… et illégales.

Entre 1765 et 1769, face à la déforestation massive (“on voit partout comment les verriers ont saccagé la forêt”), le prince-abbé Martin II Gerbert hésite à fermer le site. Il finit par imposer en 1769 des quotas stricts de 750 cordes de bois annuelles. En 1784, les droits de pâturage des verriers sont réaffirmés après de longs conflits avec les paysans voisins : 30 têtes de bétail au total, moyennant 20 florins par an.

Vers 1798, la verrerie atteint son apogée économique. Désignée désormais comme Glasfabrik, son chiffre d’affaires est estimé à 30 000 florins par an pour 300 jours de production. C’est cet établissement florissant, mais aux ressources forestières déclinantes, que le Grand-Duché de Bade récupère en 1806 lors de la sécularisation de l’abbaye.

Sous l’administration badoise (1806 — 1850)

Les maîtres verriers restent de simples locataires sous le nouveau régime. Face à la baisse des revenus, ils fondent le 2 avril 1825 une “Gesellschaft oder Compagnie” pour mutualiser l’achat des matières premières et la vente des produits, chaque associé apportant un capital de 2 022 florins. L’expérience tourne court en cinq ans.

En 1850, les huit maîtres verriers rachètent la verrerie et les terres à l’État badois pour 14 000 florins, payables sur dix ans. Le site est rattaché politiquement à la commune de Schluchsee.

Rachat suisse et fermeture (1872 — 1878)

En août 1872, menacée de fermeture, la manufacture est rachetée par la société de négoce zurichoise Meyer, Sibler & Comp., qui la modernise et la rebaptise Glashüttengesellschaft Aeule. Malgré cet effort, la production s’arrête définitivement en 1878, faute de rentabilité.

Fin d’activité et déclin (1878 — 1918)

Une tentative de relance avec des fours à gaz est étudiée en 1884, proposée par le verrier Theodor Greiner. Mais un rapport d’expertise de la Landesgewerbehalle Karlsruhe (mars 1885) conclut qu’une verrerie à Äule ne sera plus jamais rentable. Le bâtiment principal est démoli en 1892. Les habitants, lourdement endettés, revendent progressivement leurs maisons à l’État entre 1895 et 1918.


Situation géographique

Localisation

La verrerie était située “an dem sogenannten Äuwle in der Aha gelegen” (au lieu-dit Äule dans l’Aha), sous les monts Schnepfhalde, Silberfelsen et Kapellenkopf. Les bâtiments de production occupaient une zone plane au-dessus de la route menant à Menzenschwand, juste au-dessus des prairies appelées Äulematten.

Sources cadastrales

Un Lageplan (plan de situation) daté de 1808, établi par la direction des domaines badois, documente avec précision la disposition des lieux. On y distingue le bâtiment principal de la verrerie, la Schirrhütte (remise pour le matériel), et, au sud sous la route, la Streckhütte (atelier pour le verre plat) ainsi que le Glasschneiderhäusle (maison des tailleurs de verre). Les limites d’exploitation forestière de 1719 sont également documentées dans un protocole de bornage, marquant les frontières avec des croix gravées dans les sapins tous les 100 pas.

État actuel

Contrairement aux prédictions d’Oskar Spiegelhalter (1908), la forêt n’a pas englouti le site. À partir des années 1960, les maisons ont été progressivement rachetées par des particuliers. Seules la chapelle et une maison appartiennent encore à l’État. Les fondations des fours étaient encore partiellement visibles à côté de la chapelle à la fin du XIXe siècle, mais l’usine a disparu.


Personnages liés

Michael Sigwart (1606-1690) — grand-père des fondateurs Samuel et Michael. Directeur de la verrerie du monastère de St. Blasien pendant près de cinquante ans, il traverse la guerre de Trente Ans en préservant le site.

Joseph Sigwart (né vers 1652, †1695 St. Blasien) — fils de Michael, père de neuf garçons dont Samuel et Michael (fondateurs d’Äule) et Leonhardt (ancêtre de Georg Anton Sigwart). Ancêtre direct de l’auteur de ce site.

Samuel Sigwart — fils de Joseph, l’un des quatre fondateurs Sigwart. Détient trois des dix places au four, soit la part la plus importante de la famille.

Michael Sigwart (fils de Joseph) — co-fondateur d’Äule, une place au four.

Andreas Sigwart et Johann Sigwart — fils de Michael Sigwart (frère de Joseph), cousins des précédents. Deux et une place au four respectivement.

Augustin Fink — abbé du monastère de St. Blasien, signataire du bail de fondation du 24 avril 1716.

Jacob Sigwardt — bailli (Vogt) de la verrerie, impliqué dans les fraudes sur la consommation de bois et la manipulation de l’horloge (1753-1754).

Martin II Gerbert — prince-abbé de St. Blasien, impose les quotas de bois de 1769 qui sauvent la forêt environnante d’une déforestation totale.

Joseph Kiefer — bailli et figure de proue lors de la création de la société de 1825.

Kreszentia Schlageter et Josepha Vogelbacher — ouvrières graveuses, reconnues au milieu du XIXe siècle pour réaliser les meilleures gravures sur verre de l’établissement.

Hans Thoma (1839-1924) — peintre de la Forêt-Noire. Dans sa jeunesse (vers 1859), il travaille à Äule pour peindre des fleurs et des maximes sur les verres, témoignage direct de la production décorative de l’établissement.

Theodor Greiner — verrier, propose en 1884 la conversion aux fours à gaz pour relancer la production. Initiative rejetée par les experts de Karlsruhe.


Éléments techniques

La recette de base mêle du sable riche en quartz, abondant dans la région, à de la potasse produite par des brûleurs de cendres, ce qui abaisse le point de fusion de 1 600 à 1 100 degrés. La consommation de bois est colossale : un mètre cube pour une seule bouteille.

Le bâtiment principal, entièrement en bois, mesure 15 m de large, 25 m de long et 10 m de haut. Il abrite un four de fusion massif en pierre et brique, doté de dix ouvertures de travail (Ständ ou Werkstätt) et dix creusets (Glashäfen). Deux fours annexes le flanquent : le Fritteofen pour la pré-fusion et l’Auskühlofen pour le refroidissement lent des pièces à 1 000 degrés.

La production est diversifiée : verres à boire, bouteilles, verres médicaux, poids d’horloge, verre plat, pièces gravées et émaillées. Le verre plat est fabriqué selon la technique du cylindre soufflé, fendu et aplati à chaud dans le Streckofen.


Contexte social

Le travail à Äule est extrêmement pénible. Les ouvriers travaillent par roulements de onze Hüttenstund (heures de hutte, équivalant chacune à 1h15) de jour comme de nuit devant des fours brûlants. L’alcoolisme est un problème structurel : le bail de 1716 interdit formellement de “boire outre mesure et de se comporter de manière dissolue”, mais les maîtres ont obtenu le privilège d’échapper aux taxes sur le débit de boissons, ce qui dit tout de l’écart entre le règlement et la réalité.

Les fraudes sont endémiques dès les premières décennies. En 1753-1754, l’enquête du monastère révèle creusets surdimensionnés et horloge sabotée — exactement les mêmes comportements que l’abbé reprochait déjà aux jeunes verriers du Windbergtal avant leur départ en 1714. Une culture de la transgression que le changement de site n’a pas suffi à corriger.

Les conflits avec les paysans voisins (le Hintere Bauer et le Käpelin Bauer) sont récurrents, notamment sur les droits de pâturage et l’abattage du bois. À la fin du XIXe siècle, la situation sociale se dégrade gravement : appauvris par l’endettement, les anciens maîtres ne peuvent plus financer l’école locale ni l’entretien des routes.


Erreurs et incertitudes

Ce que dit la littérature — et ce qu’il faut corriger

Oskar Spiegelhalter écrit en 1908 que les champs allaient être lentement reboisés, les sapins se rapprocher inexorablement des habitations, et que bientôt seule la chapelle rappellerait “le village florissant d’autrefois”. Cette prédiction ne s’est pas réalisée. Depuis les années 1960, les maisons ont été rachetées par des particuliers et le hameau a connu un renouveau inattendu.

Points non résolus

La question de la rentabilité potentielle des fours à gaz (proposition Greiner, 1884) reste ouverte. L’expertise de 1885 affirme que l’usine est structurellement inadaptée, mais les facteurs ayant conduit à la fermeture (déficit technologique, endettement chronique, épuisement des ressources, manque de discipline) restent difficiles à hiérarchiser.

Le destin précis de Leopold et Bernhard Sigwart, frères de Leonhardt partis à Otterberg respectivement en 1716 et 1727, n’est pas encore documenté dans le détail. Leurs descendances pourraient recouper d’autres branches du réseau verrier rhénan.


Sources consultées

  • Actes notariaux et protocoles : Bestandtsbrieff du 24 avril 1716 (abbé Augustin Fink) ; Rezess du 25 août 1719 (droits de pâturage et exploitation forestière).
  • Plans et expertises : Lageplan de la direction des domaines, 1808 ; expertise de la Landesgewerbehalle Karlsruhe, mars 1885.
  • Archives d’entreprise : Monat Buch der Glas Fabrik Aeile, avril 1825 — mars 1830.
  • Ouvrages et témoignages : Oskar Spiegelhalter, écrits sur les verriers (1908) ; Hans Thoma, Im Winter des Lebens (1919).
  • Articles : Friedbert Zapf, série d’articles sur la Glashütte Äule, Badische Zeitung, 2016.

Personnages associés

Aucune personne liée n'a été trouvée pour cette verrerie.

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Sources

archive notariale Bestandtsbrieff (lettre de bail de fondation)

Signé le 24 avril 1716 par l'abbé Augustin Fink. Neuf pages. Accorde à sept maîtres verriers le droit de construire et d'exploiter la verrerie. Document fondateur de l'établissement.

archive Rezess du 25 août 1719

Protocole de bornage concernant les droits de pâturage et l'exploitation forestière. Marque les frontières avec des croix gravées dans les sapins tous les 100 pas.

archive Lageplan (plan de situation) de la direction des domaines

Daté de 1808. Documente avec précision la disposition des bâtiments : halle principale, Schirrhütte, Streckhütte et Glasschneiderhäusle.

archive Monat Buch der Glas Fabrik Aeile

Livre de comptes de la Société, tenu d'avril 1825 à mars 1830.

archive Expertise de la Landesgewerbehalle Karlsruhe

Mars 1885. Conclut qu'une verrerie à Äule ne sera plus jamais rentable, mettant fin aux espoirs de relance.

livre Im Winter des Lebens — Thoma, Hans

Biographie, 1919. Témoignage direct sur le travail de peinture sur verre effectué à Äule vers 1859.

article Écrits sur les verriers — Spiegelhalter, Oskar

1908. Prédictions sur le déclin du site, non réalisées.

article Série d'articles sur la Glashütte Äule — Zapf, Friedbert https://geotouren-schwarzwald.de/glasmachersiedlung-aeule-schluchsee-aha/

Badische Zeitung, 2016. Source secondaire moderne de référence.