Verrerie

Verrerie de Couëron

1784 — 1887 (avec interruption 1793-1827)

Aussi connue sous : Verrerie Royale de Couëron · Savonnerie Bouteiller et Consorts · Verrerie Maugras et Le Lardic de Laganry · Laganry, Maumenée et Comp. · Lebreton et Cie · Eugène Maumenée et Cie

En ruines

Noms et raisons sociales

Verrerie Royale de Couëron
Nom d'usage 1784 — 1793
Savonnerie Bouteiller et Consorts
Nom d'usage vers 1800 — 1827
Verrerie Maugras et Le Lardic de Laganry
Raison sociale 1827 — vers 1835
Laganry, Maumenée et Comp.
Raison sociale 1857 — 1864
Lebreton et Cie
Raison sociale 1866 — 1876
Eugène Maumenée et Cie
Raison sociale vers 1876 — 1883

Histoire

Résumé

La verrerie de Couëron est le plus ancien et le plus durable des établissements verriers de l’estuaire de la Loire. Fondée en 1784 par une alliance de négociants nantais sous lettres patentes royales, elle produit des bouteilles et des dames-jeannes en verre noir pour le commerce maritime et viticole pendant plus d’un siècle, avec une interruption révolutionnaire d’une trentaine d’années durant laquelle le site est reconverti en savonnerie.

Sa seconde période d’activité, ouverte en 1827 par ordonnance royale, est dominée par une véritable dynastie : les Maumenée, père et fils, qui assurent la direction technique pendant près de cinquante ans. C’est dans cette période que travaillent et meurent à Couëron les frères Haour, verriers venus de Givors — dont Samuel Haour, ancêtre de l’auteur de cette fiche, décédé en novembre 1864, le même mois que son directeur Auguste Maumenée.

La verrerie ferme en 1887, vaincue par la révolution technologique des fours à bassin continu et par l’envasement progressif du port de Couëron qui prive le site de son avantage logistique originel.


Historique

Fondation et première période (1784 — 1793)

La Verrerie Royale de Couëron naît le 31 mars 1784, par lettres patentes signées sous Louis XVI. Trois hommes s’associent à parts égales : Guillaume Bouteiller, l’un des plus riches négociants de Nantes, apporte les capitaux ; Nicolas de La Haie-Duménil, issu d’une famille de verriers de La Rochelle, fournit l’expertise technique ; René-Julien Ballan, négociant nantais, assure la direction opérationnelle.

Le choix de Couëron, dans le quartier du Bourg, répond à une double logique : la proximité de la Loire facilite l’acheminement du charbon et du sable, et la localisation hors des murs de Nantes permet d’échapper à l’octroi municipal. Le site, couvrant 23 000 m², forme un ensemble clos avec des halles abritant les fours et des galeries pour les ouvriers — architecture typique des grandes verreries de l’estuaire.

La direction de René-Julien Ballan (1761 - 1824) court de 1785 à 1793. En 1790, il perd sa charge de trésorier général des finances avec les réformes révolutionnaires. En 1793, accusé de menées contre-révolutionnaires, il fait partie des 132 Nantais envoyés à Paris pour être jugés. Malade, il est retenu à Angers, rejoint Saumur, et il est finalement acquitté en novembre 1794 grâce à des témoignages contre Jean-Baptiste Carrier. Une co-direction assurée par Jacquet Blain maintient l’activité jusqu’aux environs de 1800.

En 1796, Guillaume Bouteiller cède une partie de ses parts à la société Louis Drouin et Cie pour 213 625 livres en assignats. Pour Drouin, dont les investissements dans les plantations de Saint-Domingue sont anéantis par la révolte des esclaves, cet achat est un repli stratégique vers une industrie locale tangible.

L’interlude savonnerie (vers 1800 — 1827)

Aux alentours de 1800, l’activité verrière cesse. Le site est reconverti en savonnerie par « Bouteiller et Consorts à Nantes ». La famille Bouteiller maintient son implantation industrielle à Couëron en réorientant l’activité. Le cadastre napoléonien de 1825 identifie clairement le site comme « savonnerie Bouteiller et Consort à Nantes ». Les délibérations municipales de 1811 y font aussi référence, le maire Martin-Daviais évoquant « l’antagonisme de Couëronnais mécontents du propriétaire du site qui y exploitait une savonnerie ».

Cette phase explique le terme « rétablir » dans l’ordonnance royale de 1827 : il ne s’agit pas d’une création ex nihilo mais d’une renaissance sur le site historique.

Le rétablissement (1827 — vers 1836)

Le 11 novembre 1827, une ordonnance du roi Charles X autorise les sieurs Maugras et Le Lardic de Laganry à « rétablir la verrerie de Couëron ». La direction passe rapidement à des hommes de métier : Poncet puis Paumier se succèdent dans les premières années, avant l’arrivée de celui qui va marquer durablement l’établissement.

Le long règne d’Auguste Maumenée (vers 1836 — 1864)

La figure centrale de la verrerie est Louis Auguste Maumenée. Son acte de décès en novembre 1864 le qualifie de « directeur de la verrerie et adjoint de cette commune ». L’article nécrologique du Phare de la Loire est précis : il « dirigeait cet important établissement depuis près de 30 ans », soit depuis 1835-1836. Fils d’ouvrier, il avait lui-même débuté comme verrier avant d’accéder à la direction, ascension sociale remarquable dans un monde où la direction technique restait souvent l’apanage des propriétaires.

En 1857, la société en commandite Laganry, Maumenée et Comp. est constituée, associant Félix Lelardic de Laganry pour les capitaux et Maumenée pour la direction technique. La verrerie produit environ un million de bouteilles par an, destinées principalement au commerce maritime nantais et au vignoble ligérien.

C’est dans ces années que travaillent à Couëron les frères Haour, venus de Givors. Samuel Haour (né le 13 juin 1818 à Givors) résidait à Nantes en 1855 lors de la naissance de son fils Jean-Baptiste à Mornant — très probablement déjà employé à Couëron, la mention « Nantes » désignant plus probablement « près de Nantes ». Le recensement de 1856 le trouve établi à Couëron avec son épouse Fleurine Gonet et leurs enfants, aux côtés de ses frères Mathias et Pancrace, également verriers. Samuel Haour décède le 25 novembre 1864 à Couëron, « en son domicile au bourg ». Témoins : son frère Mathias et son cousin germain Maurice Sigwart — dont le grand-père Georg Anton Sigwart est mort à Géménos, et la grand-mère Marie Catherine Brischoux était fille de Jean-Baptiste Brischoux, originaire du Bief d’Étoz et décédé à la verrerie de Varades en 1789. La boucle se referme.

La succession Maumenée et le déclin (1864 — 1887)

À la mort d’Auguste Maumenée en novembre 1864, son fils Auguste-Eugène Maumenée lui succède immédiatement, le Phare de la Loire salue « un jeune homme intelligent et capable ». La structure administrative évolue : la société Laganry Maumenée est dissoute, remplacée en novembre 1866 par la société Lebreton et Cie, avec Toussaint Lebreton comme administrateur-gérant. Eugène Maumenée conserve la direction technique, confirmée en 1867 (président de la Société de secours mutuels), 1873 (incendie éteint sous sa direction) et 1882.

En 1884, un four à bassin continu (système Donzel), chauffé au gaz de houille, est testé. Hélas, c’est une tentative de modernisation trop tardive. La société Lebreton est dissoute en juillet 1876 ; Eugène Maumenée crée sa propre société. Mais en mars 1883, elle est placée en liquidation judiciaire, le liquidateur Langeais maintenant une production résiduelle. Les grands travaux d’endiguement de la Loire envasent progressivement le port de Couëron, rendant l’approvisionnement en charbon et sable de plus en plus coûteux. La verrerie, technologiquement dépassée et logistiquement étranglée, ferme définitivement en 1887.


Situation géographique

Localisation

La verrerie était établie dans le quartier du Bourg à Couëron, en Loire-Atlantique, directement au bord de la Loire (avant qu’elle ne recule). Le site couvrait environ 23 000 m², sous forme d’un ensemble clos avec halles centrales, galeries ouvrières, logements et dépendances. La Loire permettait l’acheminement par bateau du charbon et du sable, et l’expédition des bouteilles vers Nantes, Bordeaux et les ports atlantiques.

État actuel

Les galeries souterraines et les fondations des fours ont été étudiées par des archéologues et sont intégrées au circuit du patrimoine industriel de Couëron. Une butte de terre recouvre aujourd’hui le site principal. Le quartier de la Verrerie reste un lieu de mémoire, évoqué lors des Journées du patrimoine.


Éléments techniques

La verrerie produisait des bouteilles et des dames-jeannes en verre noir, destinées principalement au commerce maritime et au vignoble ligérien. Les fours fonctionnaient au charbon de houille acheminé par la Loire. Les souffleurs, organisés en équipes (souffleur, gamin, maniqueux), produisaient 600 à 700 bouteilles par jour chacun. Un four à bassin continu (système Donzel), chauffé au gaz de houille, est testé en 1884 — trop tardivement pour inverser le déclin.


Contexte social

La verrerie formait une communauté fermée, avec logements, école et lieux de culte dans l’enceinte. Les verriers, aristocratie artisanale bénéficiant de privilèges anciens, vivaient en autarcie relative. La fête de la Saint-Nicolas, patronne des verriers, marquait le calendrier de la cité.

Les frères Haour illustrent le modèle de migration en chaîne caractéristique de cette main-d’œuvre : venus ensemble de Givors, ils s’établissent collectivement à Couëron, se soutenant mutuellement dans le nouvel environnement. Samuel, Mathias et Pancrace travaillent dans la même usine, habitent à la même adresse, et témoignent ensemble aux actes d’état civil.

Auguste Maumenée cumule direction industrielle et mandat politique (adjoint au maire de Couëron) illustrant l’influence que pouvait exercer le directeur d’une grande usine sur la vie locale d’une petite cité.


Erreurs et incertitudes

Ce que l’on sait, et ce qu’il faut corriger ou enrichir

Les verriers documentés à Couëron (Haour, Sigwart, mais aussi Maumenée) sont issus du bassin verrier de la vallée du Gier et de la région lyonnaise, mais il serait intéressant d’étendre les recherches de façon systématique pour identifier les origines des verriers.

Points non résolus

  • Samuel Haour, directeur par intérim ? L’essai de Jean-Claude Ménard mentionne un directeur nommé « Haour ». L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’il s’agirait d’un membre de la famille Haour assurant une direction par intérim durant la longue maladie d’Auguste Maumenée (1862-1864). Non confirmé par une source primaire.
  • La verrerie de Nantes : Samuel Haour est domicilié à « Nantes » en 1855. Un établissement verrier nantais semble avoir fonctionné entre environ 1837 et 1860, rue d’Alger selon Édouard Pied. Sa relation avec la verrerie de Couëron (recrutement commun ? même propriétaire ?) reste à documenter.
  • Les directeurs Poncet et Paumier : leur identité précise et la durée exacte de leurs mandats (entre 1827 et l’arrivée de Maumenée vers 1835) restent à confirmer dans les annuaires du commerce et la presse locale.
  • La fin exacte : les dernières mentions de la verrerie comme point de repère datent de 1885. La fermeture est généralement datée de 1887 par concordance des sources, mais aucun acte de fermeture n’a été retrouvé.

Personnages associés

Personnalités

Verriers

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Sources

archive Lettres patentes du 31 mars 1784

Archives nationales — autorisation de création de la verrerie royale de Couëron. Trois fondateurs : Guillaume Bouteiller, Nicolas de La Haie-Duménil, René-Julien Ballan.

archive Ordonnance royale du 11 novembre 1827 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65288948/f132.image.r=verrerie

Bulletin des lois de la République française, 1828 — autorisation accordée aux sieurs Maugras et Le Lardic de Laganry de 'rétablir la verrerie de Couëron'.

archive Acte notarié du 13 brumaire An IV (1796)

Archives départementales de Loire-Atlantique — cession de parts de Guillaume Bouteiller à Louis Drouin et Cie pour 213 625 livres en assignats.

archive Cadastre napoléonien de Couëron, 1825

Archives départementales de Loire-Atlantique — site identifié comme 'savonnerie Bouteiller et Consort à Nantes'. Bâtiment principal qualifié 'd'usine, maison et cour'.

archive Recensement de population de Couëron, 1856 https://archives-numerisees.loire-atlantique.fr/v2/ark:/42067/53ac939521b4c921aa8c90a6170711aa

Présence des frères Samuel (37 ans), Mathias (33 ans) et Pancrace (27 ans) Haour, verriers, au quartier du Bourg. Auguste Maumenée mentionné comme directeur à la même adresse.

etat civil Acte de décès de Louis Auguste Maumenée https://archives-numerisees.loire-atlantique.fr/v2/ark:/42067/6e63c54a2aef5c8e0a263ba249cd6c1d

22 novembre 1864 — 'directeur de la verrerie et adjoint de cette commune'. Source principale sur la durée de son mandat.

etat civil Acte de décès de Samuel Haour

25 novembre 1864, Couëron — 'décédé en son domicile au bourg de cette commune'. Témoins : Mathias Haour (frère, 42 ans) et Maurice Sigwart (cousin germain).

article Le Phare de la Loire — nécrologie Auguste Maumenée

5 septembre 1864 — 'dirigeait cet important établissement depuis près de 30 ans' et 'avant de parvenir à la haute position qu'il occupait dans la verrerie, Maumenée avait été ouvrier'.

article Le Phare de la Loire — constitution société Lebreton

8 novembre 1866 — formation de la société 'Lebreton et Cie', administrateur-gérant Toussaint Lebreton.

article Le Phare de la Loire — liquidation judiciaire

22 mars 1883 — liquidation de la 'Société Eugène Maumenée et Cie'. Liquidateur : M. Langeais.

livre Essai d'historique de la verrerie de Couëron — Ménard, Jean-Claude

2014, 40 pages. Source de référence locale. Mentionne la succession des directeurs Poncet, Paumier et Haour.

livre Un modèle d'expansion économique à Nantes de 1763 à 1793 — Pineau-Defois, Laure

Histoire, économie & société, 2010/4 — analyse de l'investissement de Louis Drouin dans la verrerie comme repli stratégique après l'effondrement de l'économie coloniale.

livre Les cent trente-deux Nantais — Lallié, Alfred

Nantes, Germain et G. Grassin, 1894 — notice biographique sur René-Julien Ballan.