Verrerie
Nouvelles Verreries de Givors
1864 — 2003
Aussi connue sous : Nouvelles Verreries de Givors · Verrerie Souchon-Neuvesel · Boussois-Souchon-Neuvesel (BSN) · BSN-VMC · BSN Glasspack
Fermée — vestiges visiblesNoms et raisons sociales
Histoire
Résumé
Les Nouvelles Verreries de Givors sont fondées en 1864 par Jean-Baptiste Neuvesel et Jean-Baptiste Momain sur le site d’une ancienne cristallerie reconvertie en verrerie à bouteilles par les frères May, au quartier de la Freydière. Rapidement rejointes par l’absorption de la verrerie Crine Frères voisine (vers 1865), elles deviennent en moins de vingt ans l’un des établissements verriers les plus importants du sud-est de la France. Sous la direction d’Eugène Souchon (gendre de Fleury Neuvesel) à partir de 1907, puis sous les noms successifs BSN, BSN-VMC et BSN Glasspack, elles survivent à toutes les mutations du XXe siècle avant de fermer définitivement en 2003 — mettant fin à cent quarante ans d’activité verrière sur ce site, et à deux cent cinquante ans de tradition verrière givordine.
Plusieurs familles Haour de Givors travaillent dans cet établissement depuis ses origines jusqu’aux années 1920, constituant un témoignage humain continu de son histoire sociale.
Historique
Origines : de la cristallerie Mignot à la verrerie May (1837 — 1863)
Le site de la Freydière accueille depuis 1837 une Cristallerie de Givors fondée par François Mignot et Cie, liquidée vers 1842 puis utilisée comme caserne jusqu’en 1853. En 1855, Jean-Baptiste May — issu d’une famille de verriers ripagériens dont les Verreries Rondes avaient été expropriées en 1824 — rachète le site et transforme les deux petits fours à cristal en un four à bouteilles à huit creusets, s’associant avec Louis Lombard et Pierre Baudrand sous la raison « Jean-Baptiste May et Cie ». Vers 1860, l’association est dissoute, May reste seul jusqu’à la vente du 12 mars 1864. Pour l’histoire complète du site avant cette date, voir la fiche Cristallerie de Givors.
Fondation et essor (1864 — 1878)
Le 12 mars 1864, l’établissement May est acquis par Jean-Baptiste de Neuvesel — ancien directeur de verreries et cousin des Neuvesel des Anciennes Verreries de Givors — et son beau-frère Fleury Farge, architecte. Ils s’associent ensuite avec Jean-Baptiste Momain et François de Neuvesel fils pour créer, sur l’emplacement de la cristallerie et des terrains environnants, les Nouvelles Verreries de Givors sous la raison sociale « Jean-Baptiste Neuvesel et Cie ».
Le nom est un clin d’œil délibéré aux Anciennes Verreries de Givors — le grand site constitué en 1853 par la Compagnie Générale en regroupant les verreries Robichon et Bolot-Neuvesel. Jean-Baptiste de Neuvesel, cousin de cette branche, fonde sa propre maison tout en s’inscrivant dans la même tradition familiale.
Dès 1865, les fondateurs intègrent la société Crine Frères — fabricants de bouteillerie, flacons et topettes, originaires de Saint-Étienne, qui possédaient une petite usine voisine et se trouvaient en faillite. Ce rachat étend immédiatement le site et diversifie la gamme de production.
La croissance est rapide : 55 ouvriers à la fondation, 400 en 1875. En 1870, l’usine couvre 11 000 m², possède trois fours de fusion avec 24 creusets, et produit 4,3 millions de bouteilles par an, dont 2,5 millions de dames-jeannes. La clientèle est principalement constituée des producteurs de vin des Côtes-du-Rhône, du Beaujolais et de Bourgogne.
Modernisation et diversification (1878 — 1905)
En 1878, Fleury Neuvesel, fils de Jean-Baptiste, introduit le four à gaz Siemens à fusion continue — la même technologie que la Verrerie Richarme de Rive-de-Gier avait adoptée l’année précédente. Il instaure également les brigades en 3x8 (trois équipes de huit heures), rationalisant le travail continu. En 1880, la verrerie est la deuxième plus importante du sud-est, derrière Richarme.
La crise du phylloxéra, qui ravage les vignobles rhodaniens à partir de 1870, menace la production de bouteilles à vin. La diversification vers les eaux minérales (Évian, Vittel, Vals) et l’industrie chimique (bonbonnes pour acides et solvants) permet de traverser la crise sans rupture majeure.
En 1891, une grève implique 170 ouvriers — un tiers des effectifs — qui protestent contre les conditions de travail et les salaires. C’est la première grève majeure de l’établissement1.
Les accidents sont fréquents et graves. En 1905, Claudius Chosson (1875-1924), souffleur à la verrerie depuis plusieurs années, a la jambe gauche brûlée par du verre en fusion — accident rapporté par Le Progrès2. Chosson mourra en 1924 à 48 ans, après avoir presque toujours travaillé chez Neuvesel. Les entrefilets d’accidents dans la presse locale de la période sont nombreux.
Apogée sous Eugène Souchon (1905 — 1936)
En 1905, Marie Neuvesel, fille de Fleury, épouse Eugène Souchon, ingénieur diplômé de l’École Centrale de Paris. Souchon prend la direction en 1907 et renomme l’entreprise Verrerie Souchon-Neuvesel. Sous sa gestion, la verrerie signe des contrats majeurs avec Évian, Badoit, Vittel et Vals en 1910, devenant un leader dans l’emballage d’eaux minérales.
En 1904, la machine semi-automatique Boucher est adoptée — le verre en fusion est versé manuellement mais soufflé à l’air comprimé, remplaçant progressivement les souffleurs pour les bouteilles standard. Le soufflage à la bouche persiste pour les bouteilles épaisses comme les champenoises.
En 1910, des inondations dévient le cours du Gier et paralysent trois des quatre fours, provoquant un chômage temporaire. En 1916, Souchon-Neuvesel acquiert une participation majoritaire dans la Verrerie Richarme de Rive-de-Gier, consolidant son contrôle sur Badoit. En 1921, la production est totalement mécanisée — machines O’Neill, Lynch, feeders Rankin. En 1931, à la mort d’Eugène Souchon, sa veuve Marie Neuvesel-Souchon prend la direction avec Amédée Frachon et ses neveux.
Fusions et industrialisation (1936 — 1999)
En 1936, un accord avec Saint-Gobain évite une guerre commerciale. En 1966, sous la présidence d’Antoine Riboud (petit-neveu d’Eugène Souchon), la verrerie fusionne avec les Glaces de Boussois, formant Boussois-Souchon-Neuvesel (BSN). Une OPA ratée sur Saint-Gobain en 1969 pousse BSN à se diversifier dans l’agroalimentaire (Kronenbourg, Évian, Blédina). En 1973, fusion avec Gervais-Danone-Panzani. En 1985, intégration des Verreries Mécaniques Champenoises (VMC), donnant naissance à BSN-VMC. En 1994, le groupe devient Groupe Danone, la branche emballage restant BSN. En 1999, Danone vend 56 % de BSN Glasspack à des fonds de pension.
Fermeture (2003)
En avril 2001, BSN Glasspack annonce la fermeture de l’usine de Givors, malgré sa rentabilité. Les 317 salariés restants organisent grèves et manifestations. La dernière coulée de verre a lieu le 15 janvier 2003. Le 31 janvier 2003, l’usine ferme techniquement — mettant fin à 250 ans de tradition verrière givordine. En 2004, BSN Glasspack est vendu à Owens-Illinois pour environ 1,16 milliard d’euros.
Situation géographique
Localisation
Quartier de la Freydière, Givors (Rhône), entre le Gier au nord, la voie ferrée au sud, et les rues de Montrond et Pierre Sémard à l’ouest. Une portion de voie ferrée pénètre le site pour le transport des matières premières et des produits finis.
État actuel
Le site est démantelé et reconverti en zone commerciale. Subsistent : une cheminée de 50 mètres avec château d’eau (vestige mémoriel, près du parking du Megarama et du quai Eugène Souchon), des logements ouvriers partiellement préservés, et le bâtiment des syndicats. La rue Fleury Neuvesel et le quai Eugène Souchon perpétuent la mémoire des dirigeants dans la toponymie locale. Un sentier de randonnée « Sur les traces des verriers » est proposé par l’Office de Tourisme de Givors.
Éléments techniques
- Combustible : charbon de houille à l’origine, puis four à gaz Siemens à fusion continue dès 1878.
- Fours : trois fours de fusion à 24 creusets en 1870 ; quatre fours à l’apogée.
- Production : 4,3 millions de bouteilles par an en 1870 (dont 2,5 millions de dames-jeannes) ; croissance continue jusqu’à la mécanisation complète en 1921.
- Innovations : four Siemens (1878), machine Boucher (1904), machines O’Neill et Lynch (1921).
- Produits : bouteilles à vin, dames-jeannes, bonbonnes industrielles, flacons (héritage Crine Frères), emballages pour eaux minérales (Évian, Badoit, Vittel, Vals dès 1910).
Contexte social
La main-d’œuvre
La verrerie emploie 55 ouvriers en 1864, 400 en 1875. À son apogée, 300 à 400 ouvriers. Les souffleurs, exposés à des fours à 1 300-1 500°C, produisent jusqu’à 400 bouteilles par jour dans des conditions dangereuses. Les accidents sont fréquents — brûlures par verre en fusion, mutilations. La mécanisation progressive à partir de 1904 réduit les effectifs de souffleurs mais n’élimine pas les risques.
La main-d’œuvre est d’abord régionale, recrutée dans le bassin givordain. À partir des années 1880-1890, une immigration italienne significative s’installe au quartier de la Freydière, surnommé « quartier des Italiens ». Après 1936 (guerre civile espagnole), des travailleurs espagnols rejoignent l’usine, spécialisés dans le tressage de l’osier pour les dames-jeannes. Après 1945, des travailleurs d’Afrique du Nord complètent les effectifs.
La verrerie dispose de logements ouvriers (“casernes”) sur le site ou à proximité immédiate — rue de Montrond, rue Fleury Neuvesel — selon la tradition des grandes verreries qui hébergeaient leurs ouvriers pour les fidéliser. Une cité ouvrière et des équipements collectifs complètent le dispositif paternaliste.
Les familles Haour dans la verrerie
Plusieurs branches de la famille Haour de Givors sont attestées dans cet établissement sur plus de soixante ans :
- Joseph Haour (1830-1893), verrier, est recensé au quartier de la Freydière dès 1861 — à l’époque des frères May, avant même la fondation des Nouvelles Verreries. Il y est encore en 1886 rue de l’Industrie, avec Pierre Haour (1860-1935).
- Pancrace Haour (1828-1904) et sa famille y sont recensés en 1872, dont un enfant Charles employé à la verrerie et manchot — mutilation vraisemblablement liée au travail.
- Joseph Haour (1858-vers 1940) y est attesté comme magasinier en 1886.
- Pierre Haour (1860-1935), verrier, y travaille en 1886 et 1891.
- Jean-Baptiste Haour (1855-1939), ancêtre direct d’Arnaud Balandras, et son fils Abraham (10 ans) y sont recensés en 1891 rue de Montrond. Un enfant Jean-Baptiste, fils de Jean-Baptiste, y meurt en août 1891 à l’âge de 3 mois — deuil qui explique peut-être le départ de la famille peu après.
- Joseph Haour (1859-1940), ancêtre direct, y est recensé gamin en 1872 — le premier ancêtre direct d’Arnaud attesté dans cet établissement3.
- Claudius Chosson (1875-1924), beau-frère de Jean-Claude Haour, travaille presque toute sa carrière chez Neuvesel. Il habite rue Fleury Neuvesel entre 1919 et sa mort en 1924 à 48 ans — une vie consacrée à la verrerie, et probablement abrégée par elle.
Les ancêtres directs d’Arnaud Balandras n’y sont attestés que brièvement : Joseph (1859) comme gamin en 1872, Jean-Baptiste (1855) comme ouvrier en 1891. Les deux branches directes majeures ont quitté Givors précisément dans les années 1880-1890, à l’apogée de l’établissement, pour des carrières itinérantes (Carmaux, Montluçon, Marseille, Vauxrot). C’est la branche Canal — Abraham Haour (1832-1907) en 1872 et 1876 dans les Anciennes Verreries — qui ancre les lignées directes dans Givors, pas la branche Freydière. Les cousins Haour collatéraux constituent en revanche une présence dense et continue chez Neuvesel.
Erreurs et incertitudes
Points non résolus
- La cristallerie antérieure : qui a fondé la cristallerie du quartier de la Freydière avant les frères May ? À quelle date ? Les archives notariales de Givors (AD Rhône) permettraient de remonter l’histoire du site avant 1860.
- Les frères May : Jean-Baptiste May est recensé en 1861. Combien de frères ? Quand ont-ils repris la cristallerie ? Pourquoi ont-ils fait faillite à Rive-de-Gier avant de s’installer à Givors ? Fiche individuelle à créer.
- La verrerie Crine Frères : deux usines en parallèle selon les sources, fabrication de bouteillerie, flacons et topettes. Fondateurs originaires de Saint-Étienne. Fiche à créer, en lien avec la présente.
- L’enfant manchot de 1872 : prénom et identité précise de l’enfant Charles Haour, mutilé alors qu’il travaillait à la verrerie. Les registres d’état civil de Givors pourraient l’identifier.
- Le rôle exact de Jean-Baptiste Momain : cofondateur avec Neuvesel, mais son parcours antérieur et son rôle dans la direction restent peu documentés.
Notes
Footnotes
-
Grève de 1891, 170 ouvriers. Source : yves.c.free.fr/givvmc2.html ↩
-
Accident de Claudius Chosson, Le Progrès, 1905. Claudius Chosson (1875-1924), verrier, meurt à 48 ans après avoir presque toujours travaillé chez Neuvesel. ↩
-
Joseph Haour (1859-1940), recensé en 1872 aux Nouvelles Verreries de Givors à l’âge de 12 ans. Son père Pancrace travaillait à cette date dans d’autres établissements givordins. Pour la biographie complète, voir la fiche individuelle joseph-haour-1859. ↩
Personnages associés
Verriers
Sources
8 avril 1832 (Journal du Commerce) et 10 mars 1832 (Gazette Nationale). Autorisation d'établir deux fours de verrerie alimentés à la houille sur la propriété Mignot à Givors, en amont du pont de fer.
Pages 181 et suivantes. Source primaire sur la succession Mignot → May → Neuvesel : création de la cristallerie en 1837 sous la direction d'Ackermann (ex-Creuzot), liquidation vers 1842-1846, acquisition par May en 1855 (transformation en four à bouteilles à 8 creusets), acquisition par Neuvesel le 12 mars 1864. Précise que Jean-Baptiste de Neuvesel est 'cousin de MM. de Neuvesel, des anciennes verreries de Givors' et que Fleury Farge, son beau-frère architecte, est son premier associé.
1912, page 291. Les bâtiments de la cristallerie désaffectée servent de caserne à la garnison de Givors de mars 1848 à 1853. À l'apogée de la verrerie : 4 fours, 33 places de maîtres verriers, 15 millions de bouteilles et bonbonnes annuellement, 600 personnes.
1995. Histoire de la verrerie de Givors et de ses ouvriers.
2017. Analyse sociologique des impacts sanitaires de l'industrie verrière givordine.
Pages 277-278 — description de la Verrerie Richarme, pour comparaison.
Dossier détaillé sur l'histoire, le site et les bâtiments de la verrerie.
Chronologie détaillée des évolutions de l'établissement.
1905. Claudius Chosson (1875-1924), souffleur, a la jambe gauche brûlée par du verre en fusion. Illustration des accidents fréquents dans cet établissement.
1861, 1872, 1876, 1886, 1891. Source : AD Rhône. Documentent la présence dense de familles Haour dans la verrerie et ses logements ouvriers, depuis l'époque des frères May jusqu'à la période Souchon-Neuvesel.
Cérémonie du 20e anniversaire de la fermeture, janvier 2023.