Personnalité
Jean-Charles Béroud
16 octobre 1833 — 5 octobre 1905
Fondateur et maître de la Grande Verrerie Lyonnaise, entrepreneur de l'Ain
Biographie
Jean-Charles Béroud est une figure atypique dans le monde verrier lyonnais de la fin du XIXe siècle : contrairement à Mesmer, Dupuis ou Sadler, il n’a jamais soufflé le verre, jamais travaillé dans un atelier, jamais appris le métier au contact des fours. C’est un entrepreneur pur, un propriétaire de l’Ain qui voit dans la verrerie lyonnaise en plein essor une opportunité d’investissement — et qui a l’intelligence de s’associer à l’homme qui possède la compétence technique qu’il n’a pas.
Origines et formation
Jean-Charles Béroud naît le 16 octobre 1833 à Saint-Étienne-sur- Chalaronne (Ain), dans une famille de propriétaires. Son père Jean Béroud et sa mère Marie Guillard sont établis à Villeneuve (Ain) — une bourgeoisie provinciale de la Bresse, éloignée de tout horizon industriel. Rien dans ses origines ne le destine au verre1.
Il s’installe à Lyon à une date inconnue, et réside rue Grenette, 3, au cœur de la presqu’île, quand il épouse Marie Caroline Michaud le 29 décembre 1869. Il est alors qualifié de “propriétaire” — un statut de rentier ou d’investisseur, pas d’industriel. Sa femme, née à Saint-Rambert (Ain), est elle aussi fille de l’Ain. Deux provinciaux aindinois installés à Lyon, cherchant à faire fructifier un capital1.
L’association avec Sadler et la fondation (1882)
La rencontre avec Joseph Sadler — qui a fait ses armes chez Dupuis — reste mal documentée. On ignore où et comment les deux hommes se sont trouvés. Ce qui est certain, c’est que leur association est complémentaire au sens le plus littéral : Béroud apporte le capital (50 000 francs sur un total identique), Sadler apporte la connaissance technique du métier verrier. Par acte du 26 décembre 1882, ils fondent la société en nom collectif “Béroud et Sadler — Grande Verrerie Lyonnaise”, route de Vienne 512.
Le choix du site révèle la vision stratégique de Béroud : à l’angle de la route nationale de Paris et du chemin menant à Vénissieux, mur mitoyen avec la ligne de chemin de fer Lyon-Genève, tramway à vapeur devant l’entrée, cinq minutes de la gare de marchandises. L’usine est construite “de toutes pièces” — aucun bâtiment existant à adapter, aucune contrainte héritée du passé. C’est l’avantage du nouvel entrant sur les vieux établissements comme Mesmer ou Dupuis, contraints de “transformer successivement” leurs installations au fil du progrès2.
Le patron qui ne loge pas ses ouvriers
Béroud habite au 15 route de Vienne, à six cents mètres de son usine. C’est une “maison de belle apparence” — assez loin pour marquer une distance sociale, assez près pour surveiller son investissement. Son recensement de 1886 est révélateur : aucun ouvrier verrier ne réside dans cette rue. Les travailleurs se logent ailleurs dans le quartier et viennent à l’usine grâce au tramway. Pas de cité ouvrière, pas de cabaret d’entreprise, pas de paternalisme à la Mesmer3.
Ce modèle de gestion — distance physique et sociale entre patron et ouvriers — est cohérent avec son profil d’investisseur bourgeois. Il dirige une entreprise, il ne gère pas une communauté. C’est une posture moderne, qui contraste avec les pratiques de ses concurrents issus du monde ouvrier verrier.
Le rôle dans les conflits sociaux
La Grande Verrerie Lyonnaise joue un rôle paradoxal dans les grèves du quartier. En 1886, ses tarifs — jugés satisfaisants par les ouvriers — servent de référence pour mettre fin au conflit : les autres patrons s’engagent à s’aligner sur “le tarif affiché dans l’usine Sadler et Bérou”. Béroud et Sadler arbitrent sans l’avoir cherché4.
Mais en 1887, quand le syndicat exige le renvoi d’un ouvrier non syndiqué, Béroud tient bon là où Mesmer et Jayet cèdent. Le boycott s’étend, la grève se poursuit contre son seul établissement. Cette résistance n’est pas celle d’un idéologue anti-syndicaliste — c’est celle d’un entrepreneur qui refuse de laisser des tiers décider de sa politique de ressources humaines4.
En 1891, il s’associe au cartel patronal — la Compagnie générale des Verreries du Lyonnais — et participe à la menace collective de délocalisation. C’est la logique du front commun, pas une conviction personnelle. Des pierres sont lancées contre son usine, sa concierge est blessée4.
La succession préparée
Contrairement à Gaspard Mesmer qui s’est retiré en passant la main à son fils, Béroud prépare sa succession avec méthode. Eugène Jouannaux, recruté vraisemblablement dans les années 1880 depuis la verrerie Dupuis, est promu directeur-gérant et gère la succursale de Marseille dès 1890. À la mort de Béroud en octobre 1905, Jouannaux est déjà en place — le faire-part le désigne explicitement à côté des fils Joseph et Louis, héritiers propriétaires5.
Jean-Charles Béroud décède le 5 octobre 1905 à son domicile de la route de Vienne, dans sa 72e année, “muni des sacrements de l’Église”. Maire de Chassieu, il aura dirigé son établissement pendant vingt-trois ans, dont seize seul après la mort de Sadler.
Psychologie sociale
Béroud n’a pas les blessures d’origine de Gaspard Mesmer. Il n’a pas grandi dans l’ombre d’un père effacé ni d’une grand-mère illégitime. Sa psychologie est celle d’un bourgeois provincial de la Troisième République : pragmatique, calculateur, sans complexe d’infériorité sociale à compenser.
Ce qui le distingue de ses concurrents verriers — Mesmer, Dupuis, Jayet, tous issus du sérail — c’est précisément cette extériorité. Il investit dans la verrerie comme il aurait investi dans une filature ou une brasserie : parce que c’est rentable, parce que Lyon en a besoin, parce qu’il a trouvé le bon associé technique. La verrerie n’est pas son identité — c’est son affaire.
Cette distance lui confère paradoxalement une certaine liberté. Il ne reproduit pas les codes du milieu verrier (paternalisme, endogamie professionnelle, transmission dynastique du métier). Il invente un modèle différent : capital bourgeois + expertise technique salarié. Un modèle qui survit à son associé, à sa propre mort, et se perpétue jusque dans les années 1930 sous la direction de Jouannaux puis de ses fils.
Sa réussite est celle d’un entrepreneur qui a su s’entourer — de Sadler d’abord, de Jouannaux ensuite — et leur faire confiance pour la technique pendant qu’il gérait le capital et les relations commerciales. C’est peut-être la leçon la plus moderne que livre ce bourgeois aindinois du XIXe siècle.
Chronologie synthétique
| Année | Événement |
|---|---|
| 1833 | Naissance à Saint-Étienne-sur-Chalaronne (Ain) |
| 1869 | Mariage avec Marie Caroline Michaud à Lyon |
| 1882 | Fondation de la Grande Verrerie Lyonnaise avec Sadler |
| 1883 | Début d’activité de l’usine route de Vienne, 51 |
| 1886 | Tarifs Béroud-Sadler servent de référence pour mettre fin à la grève |
| 1887 | Résiste seul au boycott syndical (renvoi des non-syndiqués) |
| 1889 | Décès de Sadler — Béroud continue seul |
| 1890 | Jouannaux gérant de la succursale de Marseille |
| 1891 | Participation au cartel Compagnie générale des Verreries du Lyonnais |
| 1905 | Décès à Lyon, route de Vienne, 15 |
Notes
Footnotes
-
Acte de mariage Béroud-Michaud, 29 décembre 1869 — AM Lyon, 2E721, vue 339/342. Acte de décès Béroud, 5 octobre 1905 — AM Lyon, 3e arrondissement, cote 2E2008, vue 69/137, acte n°1895. ↩ ↩2
-
Archives Commerciales de la France, 18 janvier 1883, p. 78. Le Panthéon de l’industrie, 13 mai 1888, p. 131. ↩ ↩2
-
Recensement de Lyon 1886, route de Vienne, n°15. Revue Rive Gauche, n°14, octobre 1965, p. 21. ↩
-
Le Français, 13 juillet 1886 (fin de grève 1886). Journal des débats politiques et littéraires, 6 novembre 1887 (grève 1887). La Lanterne, 22 février 1891 (incident 1891). ↩ ↩2 ↩3
-
Le Petit Marseillais, 7 octobre 1905 (faire-part). La Loi, 2 juillet 1910 (procès en contrefaçon, fils à la tête de l’établissement). Indicateur marseillais 1890, p. 380 (Jouannaux gérant Marseille). ↩
Frise chronologique
Apporte le capital fondateur de 50 000 francs. Dirige seul après le décès de Sadler en 1889. Prépare sa succession avec Jouannaux comme directeur-gérant bien avant sa mort.
Parcours géographique
1 verrerie
Sources
- etat civil Acte de mariage de Jean Béroud et Marie Caroline Michaud (Archives municipales de Lyon, registre des mariages de 1869, 2E721, vue 339/342)
29 décembre 1869. Jean Béroud, né à Saint-Étienne-sur- Chalaronne (Ain) le 16 octobre 1833, propriétaire, demeurant à Lyon rue Grenette, 3. Fils de défunt Jean Béroud et vivante Marie Guillard, propriétaire demeurant à Villeneuve (Ain). Béroud n'est pas issu du monde du verre.
- etat civil Acte de mariage de Louis Marie Joseph Béroud et son épouse (Archives municipales de Lyon, AC069123_2E1999_0052)
3 mars 1905. Louis Marie Joseph Béroud, né le 7 mars 1876, Lyon 2e arrondissement, employé d'industrie, demeurant avec ses père et mère route de Vienne — fils de Jean Béroud, maître verrier, et de Marie Caroline Michaud. Document qui permet de remonter à l'acte de mariage des parents.
- etat civil Acte de décès de Jean-Charles Béroud (Archives municipales de Lyon, 3e arrondissement, registre des décès 1905, cote 2E2008, vue 69/137, acte n°1895)
5 octobre 1905. 'Béroud Jean, maître de verrerie, Route de Vienne 15, né à Saint-Étienne-sur-Chalaronne, Ain, le seize octobre mille huit cent trente-trois, fils de feus Jean et Marie Guillard, époux de Marie Caroline Michaud, décédé dans son domicile ce matin à cinq heures.'
- archive Recensement de Lyon 1886 — route de Vienne, n°15
Ménage Béroud : Jean-Charles Béroud, 51 ans, fabricant de verreries ; Marie Caroline Michaud, 36 ans ; enfants Claude Joseph (13 ans), Jeanne Marie (12 ans), Louis Antoine (10 ans), Léon Marie (7 ans). Aucun ouvrier verrier résidant dans cette rue — les ouvriers se logent ailleurs et viennent à l'usine par tramway à vapeur.
- article Le Petit Marseillais, 7 octobre 1905, p. 3/4 https://www.retronews.fr/journal/le-petit-marseillais/07-octobre-1905/3/887c751d-cb41-4952-87fc-3fad77454806
Faire-part de décès. 'Mme veuve J. Béroud ; M. Joseph Béroud et M. Louis Béroud, maîtres de verreries ; M. Léon Béroud, avocat à Lyon ; M. E. Jouannaux, directeur-gérant, et sa famille, ainsi que le personnel de la succursale de Marseille des Grandes Verreries Lyonnaises.' Révèle l'organisation de la succession : fils propriétaires, Jouannaux directeur opérationnel.
- article La Loi, 2 juillet 1910, p. 1/4 https://www.retronews.fr/journal/la-loi/02-juillet-1910/1/e25de207-61b3-490c-9da8-54b83707d1ed
Procès en contrefaçon impliquant 'Joseph Béroud, Louis Béroud, Philibert Martin, Lazare Martin et veuve Lobereau, et par défaut veuve Béroud née Michaud'. Confirme que les fils étaient déjà officiellement à la tête de l'établissement en 1910, la veuve n'ayant joué qu'un rôle secondaire.
- article Archives Commerciales de la France, 18 janvier 1883, p. 78
Formation de la société en nom collectif Béroud et Sadler, dite Grande Verrerie Lyonnaise, route de Vienne 51. Capital : 50 000 francs. Acte du 26 décembre 1882. Béroud apporte l'essentiel du capital.