Dans les vallées de la Forêt-Noire, sous l'autorité de l'abbaye bénédictine de Sankt Blasien, trois verreries forestières se succèdent sur deux siècles et demi. Portées par les dynasties Schmid et Sigwart, elles incarnent l'économie du Waldglas, ce verre teinté de vert produit par les forêts d'Europe centrale, avant de s'éteindre face à l'industrialisation.
À l’ombre des forêts de résineux qui couvrent les hauteurs du massif de la Forêt-Noire, l’abbaye bénédictine de Sankt Blasien a exercé pendant des siècles une autorité à la fois spirituelle et économique sur ses terres. Parmi les activités qu’elle a encouragées et encadrées, la verrerie occupe une place singulière. Trois établissements se succèdent entre 1611 et 1878, portés par deux dynasties d’artisans — les Schmid et les Sigwart — dont les descendants se retrouveront plus tard dans les verreries de Franche-Comté et de la vallée du Gier.
Le contexte : l’abbaye et ses forêts
L’abbaye bénédictine de Sankt Blasien, fondée en 983, est l’une des grandes institutions ecclésiastiques du Saint-Empire. Ses forêts — denses, étendues, riches en bois de hêtre et de sapin — sont à la fois une ressource et un problème de gestion. Les verreries forestières (Waldhütten) offrent une solution : elles consomment du bois en grande quantité, valorisant les zones difficiles d’accès tout en encourageant la colonisation des hauteurs. L’abbaye y voit aussi un moyen de s’assurer des vitres pour ses bâtiments et du verre pour ses besoins liturgiques.
Le verre produit dans ces ateliers est le Waldglas — un verre teinté de vert ou d’ambre par les impuretés naturelles du sable et de la potasse forestière, robuste et fonctionnel, très différent du cristal des grandes manufactures urbaines. C’est un verre de forêt, fait pour les fenêtres des monastères et les objets du quotidien, pas pour les tables princières.
Grünwald bei Kappel (1611 — 1716)
La première verrerie de la série est fondée en 1611 par Thomas Sigwart, Johann Georg Sigwart et Georg Raspiller, dans une zone forestière proche de Kappel, entre Lenzkirch et Sankt Blasien. Ces trois hommes sont issus de dynasties de verriers expérimentées — les Sigwart sont une famille de maîtres verriers dont la présence dans la région remonte au moins au début du XVIIe siècle, et les Raspiller, originaires du Jura suisse, forment une lignée que l’on retrouvera deux siècles plus tard sur les bords du Gier, à Rive-de-Gier, sous le nom de Raspillaire.
Peter Schmid rejoint la verrerie de Grünwald après avoir fondé et dirigé la Neuglashütte. Il y travaille jusqu’à sa mort en 1639. En 1705-1706, Leonhardt Sigwart, fils de Joseph Sigwart, y est actif avant de quitter la Forêt-Noire pour Friedrichsthal.
La verrerie ferme en 1716, probablement en raison de l’épuisement progressif des ressources forestières environnantes. La même année, une nouvelle installation ouvre à Äule — relocation caractéristique des verreries forestières, qui se déplacent au rythme de la forêt disponible.
Blasiwald Schmalzberg Althütte — la Neuglashütte (1622 — 1684)
En 1622, Peter Schmid et son frère Wolfgang Schmid, anabaptistes suisses exilés du canton de Soleure, signent un contrat avec l’abbaye de Sankt Blasien pour créer et gérer la verrerie de Blasiwald Schmalzberg, rapidement désignée sous le nom de Neuglashütte. Que l’abbaye catholique ait passé outre les convictions religieuses de ses locataires dit beaucoup de la valeur pratique que représentait un maître verrier expérimenté à cette époque.
L’établissement est situé à Schmalzberg, dans la région de Blasiwald, vaste zone de peuplement dispersé au sud du lac de Schluchsee, entre 900 et 1 200 mètres d’altitude. Le bois y est abondant, les pentes orientées favorablement. La Neuglashütte produit du Waldglas pour les besoins de l’abbaye et de la région.
Elle ferme en 1684, après soixante-deux ans d’activité, pour la raison habituelle : l’épuisement des ressources forestières locales. La déforestation est le talon d’Achille de toutes les verreries forestières — elles consomment des quantités considérables de bois pour alimenter leurs fours, et doivent se déplacer quand la forêt recule trop loin.
Glashütte Äule (1716 — 1878)
Fondée en 1716 par l’abbaye elle-même pour prendre la suite de Grünwald, la Glashütte Äule est la plus longue-vivante des trois verreries de Sankt Blasien. Établie à Äule, un hameau proche du lac de Schluchsee dans les dernières forêts intactes sous contrôle abbatial, elle perpétue la tradition du Waldglas pendant plus d’un siècle et demi.
Les descendants de la famille Sigwart y jouent un rôle dominant. La verrerie traverse la Révolution française, les guerres napoléoniennes et la modernisation industrielle du XIXe siècle avant de fermer en 1878 — non pas par épuisement des forêts cette fois, mais par obsolescence économique. Les grandes manufactures industrielles, avec leurs fours à charbon et leurs connexions ferroviaires, ont rendu le Waldglas artisanal non compétitif.
En 2016, une exposition a célébré les trois cents ans de sa fondation, préservant dans la mémoire locale l’héritage de ces artisans de la forêt.
Les dynasties : Schmid, Sigwart, Raspiller
Ces trois verreries sont indissociables des familles qui les ont portées.
Les Schmid de Gänsbrunnen (canton de Soleure) sont des verriers du Jura suisse, persécutés pour leur anabaptisme et contraints à l’exil. Peter Schmid, né vers 1575-1580, incarne cette figure du verrier itinérant qui vend son expertise à qui peut en avoir besoin — y compris à une abbaye catholique qui ferme les yeux sur ses convictions. Son frère Melchior Schmid est moins documenté, et une confusion existe dans les sources avec un homonyme, maître verrier à Lobschez.
Les Sigwart forment la colonne vertébrale de la série : présents dès la fondation de Grünwald en 1611 avec Thomas et Johann Georg, encore actifs à Äule au XVIIIe siècle avec Joseph (décédé 1696) et son fils Leonhardt (né 1685). Leur longévité dans la région est remarquable.
Les Raspiller — Georg Raspiller, co-fondateur de Grünwald en 1611 — sont la branche la plus intéressante pour l’histoire verrière française. Cette famille de verriers du Jura suisse essaimera vers la France au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, et l’on retrouvera des Raspillaire à Rive-de-Gier au XIXe siècle : Jean-Joseph Raspillaire y dirige les Petites-Verreries-de-la-Pomme dans les années 1830. La continuité nominale et professionnelle sur deux siècles et deux pays est caractéristique de ces grandes dynasties verrières d’Europe centrale.
Un héritage discret
Les structures des trois verreries ont disparu. Les fours ont été démontés, les bâtiments ont été absorbés par la forêt ou reconvertis. Mais les archives de l’abbaye, les études historiques d’Alexander Roth et les récits généalogiques des familles Sigwart et Schmid préservent leur mémoire. Et les noms — Raspiller devenu Raspillaire, Sigwart présent jusqu’au XIXe siècle dans les registres paroissiaux de la région — sont autant de fils qui relient ces verreries forestières de la Forêt-Noire aux grands bassins verriers français.