Le « Yalta du verre » : un partage qui fige la carte
Cet acte du 22 avril 1819, passé devant Mes Ronat (Rive-de-Gier) et Avril (Saint-Genis-Terrenoire), est la suite directe (et le dénouement) de la vente du 5 juin 1818. Après avoir acquis ensemble, en indivision, les biens de la faillite Allimand, les maîtres de verreries se les partagent. Si la vente de 1818 était le certificat de décès du « Far-West verrier », ce partage en est le traité de paix : il fixe, parcelle par parcelle, qui possède désormais quoi dans le bassin ripagérien. D’où le surnom de « Yalta du verre » : une carte redessinée entre vainqueurs.
Dix-sept lots, dont six déjà revendus
L’acte révèle un détail capital, absent de la vente de 1818 : les experts du tribunal de Lyon avaient divisé les biens Allimand en dix-sept lots. Or, entre juin 1818 et avril 1819, l’indivision a déjà revendu les lots 12 à 17 : des prés situés au lieu de la Roche. Il ne reste donc, au moment du partage, que les onze premiers lots à répartir. Ces reventes intermédiaires, passées devant les mêmes notaires, sont autant d’actes à retrouver aux AD Loire (étude Ronat, 1818-1819) : elles dispersent une partie du domaine de la Roche entre des acquéreurs encore inconnus.
La répartition nominative : la carte définitive
Le partage attribue les onze lots restants selon les fractions stipulées en 1818 (un tiers pour Robichon et consorts, un tiers pour Ninquerier père et fils, puis un sixième chacun pour Bolot et Neuvesel), mais en les traduisant en propriétés concrètes et séparées :
Le premier tiers, aux Robichon frères, Malgontier et Crozet frères (l’intérêt Crozet étant d’un huitième chacun), reçoit le neuvième lot — les Verreries Barthelaz (Berthelasse) —, un pré servant de chantier de construction de bateaux, et les deux tiers orientaux des Grands Bâtiments de la Roche, avec cette relique parlante : « le petit bâtiment, maison du père Allimand », construit en bois et terre, vestige du fondateur dépossédé au milieu des bâtiments de ses vainqueurs.
Le second tiers, aux Ninquerier père et fils, reçoit le tiers occidental des Grands Bâtiments de la Roche (six croisées), les bâtiments de fabrication des pots, les halles de verrerie, et un magasin alors occupé par Fleurdelix aîné. C’est par ce lot que la Roche deviendra l’« usine Ninquerier ».
Le sixième de Henri Bolot est la Petite Verrerie de la Pomme (bâtiments de maître, d’ouvriers, halle de verrerie, magasins — 41 ares 50), avec deux magasins attenants.
Le sixième de Neuvesel fils est un tènement de magasins à charbon de la Pomme, entre le canal et la rivière (lots 4 à 8).
Ce que l’acte corrige et précise
La séparation Bolot / Neuvesel. La vente de 1818 énonçait « Bolot et Neuvesel pour le second tiers », sans préciser. Le partage de 1819 tranche : un sixième chacun, et surtout des propriétés distinctes — Bolot prend la Petite Verrerie de la Pomme (un site de production), Neuvesel les magasins à charbon (un site de stockage). C’est un jalon décisif pour distinguer, dans les fiches du secteur de la Pomme, ce qui revient à chacun de ces deux associés jusque-là confondus.
La Berthelasse aux Robichon — par partage, non par achat. Pelletier écrit que la Berthelasse « fut acquise en 1813 par MM. Robichon ». Le partage de 1819 rétablit la vérité : Robichon obtient la Berthelasse (9e lot) le 22 avril 1819, au terme de l’acquisition collective de 1818. Pelletier avait raison sur le résultat (Robichon finit propriétaire), mais se trompait de date et de mécanisme.
Une cogestion minutieuse. L’acte règle la jouissance partagée de la pilerie (l’atelier de broyage, près de la 27e écluse, future « écluse Ninquerier ») en jours par mois : treize à Robichon, sept à Ninquerier, cinq à Bolot, cinq à Neuvesel, au prorata des parts. Il prévoit les murs de séparation à frais communs, le rebouchage des portes de communication entre lots, et des chemins de halage réciproques le long du canal. Une soulte de 25 000 francs est versée par Robichon aux Ninquerier pour équilibrer les lots.
Portée : la préfiguration de la Compagnie Générale
Ce partage entre maîtres installés (Robichon, Crozet, Malgontier, Ninquerier, Bolot, Neuvesel) dessine la structure oligarchique qui dominera le bassin du Gier pendant trois décennies. En se répartissant proprement la dépouille du dernier grand outsider, ces familles, déjà nouées par le réseau de Givors et de Pierre-Bénite, posent les fondations de ce qui deviendra, en 1853, la Compagnie Générale des Verreries de la Loire et du Rhône. Le « mini-trust verrier » de 1818-1819 en est le prototype : mêmes acteurs, même logique de concentration, trente-cinq ans avant la fusion générale.
Points non résolus
- Les acquéreurs des lots 12 à 17 (prés de la Roche, revendus entre juin 1818 et avril 1819) restent à identifier : leurs actes, passés devant Ronat et Avril, sont à retrouver aux AD Loire.
- La localisation cadastrale précise des onze lots partagés (report sur le cadastre napoléonien de Rive-de-Gier) reste à établir, parcelle par parcelle, à partir des confronts et contenances de l’acte.
- Le devenir distinct des propriétés Bolot et Neuvesel à la Pomme après 1819 (exploitation, reventes, transmission) est à suivre dans les fiches respectives.
- L’articulation avec la verrerie de la Pomme-Neuvesel déjà documentée (le four Neuvesel d’origine) demande à être démêlée du tènement acquis ici.