Présentation du document
L’acte de mariage de Joseph Haour et Marie Françoise Mayot, célébré à Decize (Nièvre) le 3 mars 1813, est conservé aux Archives départementales de la Nièvre sous la cote 5Mi2 136, aux pages 692–693 du registre. Il est précédé, à la page 691, de la procuration signée à Givors par le père Claude Haour, désignant Jean Berger comme fondé de pouvoir.
Ce diptyque (l’acte et sa procuration) constitue la source primaire la plus dense de la biographie de Joseph Haour. Il renseigne simultanément sur son lieu de résidence, son métier, son réseau social à Saint-Léger-des-Vignes, et le réseau que son père mobilise à Givors pour pallier sa propre absence.
Ce que dit l’acte
Joseph Haour : « verrier demeurant à St-Léger »
La qualité donnée à Joseph (« verrier demeurant à St-Léger ») confirme à la fois son métier et son lieu de résidence au moment du mariage. Saint-Léger-des-Vignes est la paroisse sur laquelle est établie la Verrerie Royale de Decize (lieu-dit La Charbonnière). Joseph est donc bien ouvrier dans cette verrerie, et non de passage : il y demeure, ce qui implique une installation d’au moins plusieurs mois, vraisemblablement plusieurs années.
Marie Françoise Mayot
La mariée est née à Decize en 1792, d’une famille extérieure au monde verrier dont les parents sont originaires de Saint-Pourçain-sur-Sioule (Allier). Ce mariage avec une Nivernaise hors de toute endogamie verrière est lui-même révélateur : Joseph ne cherche pas une alliance stratégique entre familles de la profession, mais s’est intégré localement au point de se marier dans la population civile ordinaire.
Les témoins de l’époux : les frères Walter
Les deux témoins de Joseph sont présentés comme ses amis, la formule usuelle qui, en droit matrimonial de l’époque, désigne les garants personnels du marié, ceux qui répondent de son état civil et de sa réputation. Ce sont :
- Henri Constant Walter (orthographié « Henri Valterre » dans l’acte), né en 1784 à Védrines-Saint-Loup (Cantal), verrier à Saint-Léger-des-Vignes. Qualifié d’ami de l’époux au contraire de son frère.
- Quirin Walter (orthographié « Curin Valterre »), né en 1779 à Védrines-Saint-Loup, verrier à Saint-Léger-des-Vignes.
Ce sont les fils de Pierre Walter, verrier né à la Manufacture Royale de la Margeride (Cantal), décédé à Decize en 1804. Leur présence comme garants de Joseph n’est pas un hasard de voisinage : elle prouve que ce sont eux (ou leur réseau) qui ont signalé à Joseph la possibilité de travailler à Saint-Léger, et qui l’y ont accueilli ou qu’ils ont déménagé tous ensemble (pour la même raison, échapper à la conscription ?).
Le lien avec Givors est documenté : Henri Constant Walter a épousé en 1807 une Marie Françoise Haour, née à Givors, fille d’une branche givordine des Haour (Nicolas Haour et Anne Marie Hug, de Wildenstein). Les deux familles entretiennent des alliances croisées entre Decize et Givors sur une génération, et c’est par ce canal que Joseph a su où se réfugier.
Aucun des trois (Joseph Haour, Henri Constant Walter, Quirin Walter) n’apparaît dans la base de données Mémoire des Hommes. Cet absence commune des listes militaires n’est probablement pas fortuit.
La procuration (page 691) : un détail paléographique révélateur
La procuration signée à Givors par Claude Haour (père de Joseph, resté dans sa ville) pour autoriser le mariage de son fils présente un détail remarquable : le nom du fondé de pouvoir, Jean Berger, a été ajouté d’une autre main, l’espace correspondant ayant été laissé en blanc lors de la première rédaction de l’acte.
Cette particularité suggère que le choix de Jean Berger comme procurateur a été arrêté après que Claude a signé la procuration en blanc à Givors, sans doute à la demande de Joseph ou des Walter, qui connaissaient Berger sur place et pouvaient garantir sa fiabilité.
Le procédé n’a rien d’isolé. Guy-Jean Michel, dans Verriers et Verreries de Franche-Comté au XVIIIe siècle, indique que les procurations signées en blanc pour des mariages sont assez fréquentes chez les verriers. Le cas de Claude Haour s’inscrit donc dans une pratique sociale bien attestée dans les dynasties verrières mobiles : on délègue à distance, on laisse parfois le nom du mandataire en suspens, puis on complète sur place au gré des disponibilités du réseau.
Jean Berger est verrier à Saint-Léger-des-Vignes. Une piste sérieuse sur son identité : une famille Berger a dirigé la verrerie de Soucht (Moselle) vers 1770–1780, dont un ou plusieurs fils prénommés Jean, le père étant marié à une fille Walter, ce qui ferait de Jean Berger un cousin ou proche des Walter de Saint-Léger par sa mère. Si cette identification se confirme, le réseau est parfaitement cohérent : les Walter et les Berger, liés par la parenté, forment ensemble le nœud d’accueil qui a permis à Joseph de s’établir à Saint-Léger.
Interprétation : l’hypothèse de la fuite de la conscription
Le contexte politique de 1810–1813 est décisif pour lire cet acte correctement. Joseph Haour, né en 1787, avait 23 à 24 ans en 1810–1811 : l’âge exactement ciblé par les grandes levées de la période : campagnes d’Espagne (depuis 1808), campagne de Russie (1812). Lyon et Givors, comme toutes les grandes villes, étaient des centres de recrutement actifs.
Son frère cadet Mathias Haour (né en 1789) est enrôlé en 1811, à 22 ans. Il deviendra déserteur en 1812, reprendra du service, sera médaillé de Sainte-Hélène sous le Second Empire, une trajectoire militaire contrainte et chaotique. Joseph, lui, n’apparaît nulle part dans les archives militaires.
L’hypothèse est la suivante : Joseph aurait quitté Givors vers 1810–1811, à l’appel discret de ses amis Walter déjà en place à Saint-Léger, pour se fondre dans la population ouvrière d’une verrerie nivernaise éloignée de 300 kilomètres, dans une commune où personne ne le connaissait et dont la direction (la verrerie est alors sans direction affirmée, gérée de fait par une masse de créanciers) n’avait pas intérêt à signaler un nouvel ouvrier compétent aux autorités.
L’acte de mariage du 3 mars 1813 cristallise cette hypothèse : Joseph est assez intégré pour avoir deux garants locaux (les Walter), assez établi pour épouser une Nivernaise hors du milieu verrier, et peut-être assez prudent pour ne pas exposer son père à un déplacement depuis Givors, d’où la procuration en blanc.
Le retour à Givors en 1814, immédiatement après la première abdication de Napoléon en avril et la suppression de la conscription, achève de donner du sens à l’ensemble : Joseph rentre dès que le danger est écarté. Son fils Samuel naît à Givors le 1er novembre 1814, Marie Françoise était sans doute enceinte au moment du départ de la Nièvre.
Individus liés
- Joseph Haour : le marié
- Claude Haour : père du marié, verrier à Givors, signataire de la procuration
- Henri Constant Walter : témoin, verrier à Saint-Léger-des-Vignes, beau-frère d’une Haour givordine
- Quirin Walter : témoin, verrier à Saint-Léger-des-Vignes
- Jean Berger : fondé de pouvoir, verrier à Saint-Léger-des-Vignes, lien Soucht–Walter à confirmer
Verreries liées
- Verrerie Royale de Decize / La Charbonnière — lieu de travail de Joseph en 1813
- Manufacture Royale de la Margerie — verrerie d’origine de Pierre Walter et de ses fils Henri Constant et Quirin avant qu’elle ne ferme
- Verrerie de MM. Robichon frères et Cie, Givors — verrerie d’origine de Joseph et lieu de résidence de Claude Haour